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Agricultrices, mères et filles

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28 septembre 2022

Dans la série "La voix", son chef-d'œuvre, le réalisateur Armand Chartier porte un regard aiguisé sur la place des femmes dans le monde rural, qui a beaucoup évolué au cours du 20e siècle.

Photogramme extrait du film Marianne (1968)

Quand le mot agricultrice n'existait pas

Jusqu’aux années 1960, le monde agricole est une affaire d’hommes. Le travail à la ferme demande de la force physique, est soumis aux risques professionnels, sujet aux astreintes et nécessite de longues heures de travail.


En l'an 2000 : Un agriculteur très occupé / [Jean-Marc Côté]. 1910

Les femmes, invisibles, sont pourtant bien présentes. Elles participent aux soins des animaux, traient les vaches, fabriquent le fromage, contribuent aux semailles et récoltes, s’acquittent de toutes les tâches ménagères :

Rustica : revue universelle de la campagne. 14/03/1948

Révélateur de la situation, le terme d’agricultrice ne rentre dans le dictionnaire qu’en 1961. Pourtant, durant les deux guerres mondiales, elles assurent la pérennité des exploitations.


Lisette : journal des petites filles. 27/08/1939

Les mouvements féministes des années 60 marquent le début de l’émancipation des femmes. Elles revendiquent la reconnaissance de leur travail et le droit d’avoir une vie en dehors de la ferme.


La Vie à la campagne : travaux, produits, plaisirs. 12/1932

Moins de loisirs, sans doute, sauf en hiver […] mais aussi moins d’occasion de dépenses inutiles ou nuisibles.

Foyer-magazine : revue mensuelle. 12/1938

Les lois donnent un statut aux agricultrices

La publication de plusieurs textes législatifs favorisera progressivement la reconnaissance des femmes dans ce secteur.

Le décret de 1959 sur la vulgarisation agricole, complété par la loi d’orientation de 1960 et le décret de 1966, impulsent la modernisation de l’agriculture française. Le secteur se transforme radicalement à travers la diffusion des « progrès » agronomiques, zootechniques et la transformation des structures de production. Le paysan devient un technicien, un manager. Le travail des femmes est cependant jugé trop peu qualifié pour prétendre suivre cette mouvance.

En 1962, la création des GAEC (groupements agricoles d’exploitation en commun) permet à des agriculteurs de s’associer. Il s’agit d’une première étape pour l’obtention d’un statut professionnel distinct de la situation matrimoniale. L’épouse est malgré tout toujours considérée comme une simple aide familiale.

En 1980, les conjointes d’exploitants agricoles obtiennent le statut de co-exploitante qui leur permet de gérer la partie administrative de l'exploitation et leur donne certains droits, comme l’accès à la retraite. Mais la véritable avancée en matière de reconnaissance du travail agricole des femmes voit le jour en 1985 avec l’apparition de l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée). Les conjoints peuvent alors s’associer, tout en individualisant leurs tâches et leurs responsabilités.


Informations sociales : bulletin mensuel à l'usage des services sociaux. 11/1990

La loi du 9 juillet 1999, en instituant le statut de « conjoint collaborateur », favorisera la protection sociale des agricultrices.

L'accès à l'apprentissage devient un enjeu crucial

De la vulgarisation à la formation, l’enseignement agricole jouera un rôle dans l’émancipation des femmes.

En 1921, la loi prévoit la création de plusieurs Écoles nationales exclusivement féminines. Une seule verra le jour. À partir des années 1930, des organismes proposent une vulgarisation agricole. Leur vocation est essentiellement sociale et structurelle. Il s’agit de sauvegarder le modèle d’exploitation familiale déjà fragilisé par l’exode des jeunes filles.

Les jeunes gens restent difficilement à la campagne, aux rudes et sains travaux des champs, à la tache héréditaire, quand les jeunes filles ont quitté le village.

Rustica : revue universelle de la campagne. 11/10/1931

Des « semaines rurales » sont organisées, des Centres d'apprentissage féminin créés. En 1940, s'ouvre la première Maison Familiale pour jeunes filles.

La loi de 1941 organise les Écoles d'enseignement ménager agricole. Elles ont pour objet de développer l'instruction générale des jeunes filles (objet supprimé dans le décret de 1943) se destinant à l'agriculture et de leur assurer une formation ménagère agricole (élevage des animaux de la ferme, laiterie, horticulture, etc.)
Dans les années 70, il y a encore deux fois plus de garçons que de filles dans l’enseignement agricole public. Petit à petit, en donnant un statut social et une place aux femmes, le milieu agricole se féminise. Les formations agricoles permettent aujourd’hui à toutes celles qui le souhaitent de se lancer dans le métier, de diriger une exploitation agricole. La part des femmes cheffes d’exploitation ou co-exploitantes passera de 8 % en 1970 à 27 % en 2010.

Les films d'Armand Chartier reflètent ces mutations

Cinq ans après Palot, son premier film, Armand Chartier réalise une fiction, Jeunes filles (1952, 55 min), où le didactisme s’allie à une réelle sensibilité. Co-produit avec la Société pour l’utilisation rationnelle des gaz, le film, à travers l'histoire d’un couple qui s’installe à la campagne, met en scène les bienfaits du gaz dans les foyers domestiques :  promotion du chauffe-eau à gaz, installation de bonbonnes de gaz dans la nouvelle cuisine, démonstration de mise en route de la nouvelle gazinière…

L’argument narratif est loin de n’être qu’un prétexte. Conduit par la voix off de sa narratrice, la jeune Françoise, voisine du couple, Jeunes filles évoque aussi le passage à l’âge adulte, le difficile retour à la ferme familiale à la fin des études, la vie de dur labeur qui attend les épouses d’agriculteurs. On reconnaîtra en jeune premier le comédien Maurice Biraud, futur second rôle vedette.

Nul doute qu’Armand Chartier se rappellera de cette voix off quand il réalisera La voix, remarquable série documentaire de treize portraits filmés, chacun consacré à une femme agricultrice, fille ou épouse d’agriculteur.

À chaque film, le procédé est le même : de longs entretiens audio du réalisateur avec la femme choisie servent de voix à des images où l’on suit les protagonistes dans leur quotidien. Au micro d’Armand Chartier, Henriette, Marianne, Danielle, Marie Louise, Miette, Sylvie, Jacqueline, Colette, Lili, Biquette, Elvire, Céline et Fernande évoquent leur jeunesse, leurs rêves, leurs peurs, leur vie au présent.

La série bénéficie d’une identité forte : le thème musical de François de Roubaix (une voix féminine, forcément) ; une même durée (26 minutes environ), et pour chaque titre, un prénom. La plupart du temps, une chanson populaire vient colorer l’épisode : Education Sentimentale de Maxime Leforestier, Siffler sur la colline de Joe Dassin ou encore Jane B. de Serge Gainsbourg.

Les autres éléments sont plus variables, à commencer par le temps. Une décennie s’est écoulée entre Henriette, le premier épisode de la série (1967) et Fernande, le dernier (1976). Les femmes elles-mêmes ne sont pas filmées au même âge : trois générations séparent Sylvie, la benjamine, encore au lycée agricole, de la vétérane Céline, 78 ans.

Les épisodes diffèrent aussi les uns des autres par leur ancrage géographique - chacun se situe dans une région de France différente - et, plus encore, par la situation socioprofessionnelle des femmes filmées. Un monde sépare Miette, propriétaire aisée d’une vigne bordelaise (“Un nom, c’est une famille dont je suis le chef”) d’Henriette, dont le rêve de toute une vie est d’économiser assez d’argent pour acheter un costume à son mari.

De même, la série décline toutes les nuances des destinées sentimentales et familiales plus ou moins subies : jeune fille célibataire (Sylvie, Jacqueline), jeune fille sur le point de se marier (Marianne), épouse et mère (Fernande, Colette, Henriette, Danielle, Elvire), femme mûre célibataire (Marie-Louise, Lili), divorcée (Biquette) grand-mère (Miette, Céline).

Vous avez déjà fait la connaissance de Danielle, Sylvie et Marie-Louise dans nos billets précédents consacrés à la formation et aux réseaux agricoles. Voici l’ensemble des portraits qui composent la série "La voix", par ordre chronologique de réalisation.

Les treize femmes de La voix

Henriette (1967, 25 min)

Le lieu : plateau de Langres (Grand Est)
La chanson : J’aime les filles (Jacques Dutronc)
Une citation : “Je ne voudrais pas qu’on voie que je suis une paysanne, mais ça se voit. J’ai la démarche trop lourde.”

Marianne (1968, 27 min)

Le lieu : Normandie
La chanson : Siffler sur la colline (Joe Dassin)
Une citation : "J'aime l'endroit. Je crois qu'on aime tous l'endroit où on est né."

Danielle (1969)

Le lieu : Antibes
Une citation : "Quelquefois, je suis impudique... je ne m'en aperçois pas toujours."

Marie-Louise (1970)

Le lieu : Saint Amour (Bourgogne-Franche-Comté)
Une citation : "Je viens d'une région où les maisons sont basses. C'est presque inconsciemment que j'ai souhaité une petite maison basse, une maison de chez nous."

Miette (1971, 26 min)

Le lieu : Canon (région bordelaise)
La chanson : Vous êtes si jolie (Tino Rossi)
Une citation : “Quand je serai à son tribunal, je demanderai de voir le Bon dieu en personne. Je ne veux pas être reçue par un saint, je veux voir le patron !”

Sylvie (1971, 27 min)

Le lieu : Brive-la-Gaillarde (Corrèze)
La chanson : thème du film Love story (Francis Lai)
Une citation : "Même si mes parents sont agriculteurs, je ne suis pas au collège agricole pour être agricultrice. La propriété est trop petite et je ne veux pas rester à la terre."

Colette (1972, 26 min)

Le lieu : les Vosges
La chanson : Mamy Blue (Ricky Shayne)
Une citation : "Mon bonheur est tout petit. Je n'imagine même pas qu'on pourrait gagner beaucoup plus d'argent. Qu'est-ce que je ferais ?"

Jacqueline (1972, 27 min)

Le lieu : Fougères (Bretagne)
La chanson : Jane B. (Serge Gainsbourg)
Une citation : "On me dit que j'ai des mains de paysanne, ça ne me plaît pas. Je pense bien qu'un jour je les soignerai et j'aurai les ongles longs".

Lili (1972, 27 min)

Le lieu : Gramat (Lot)
La chanson : Lili Marleen (Marlene Dietrich)
Une citation : “Je ne suis pas mariée et je n'y pense pas. J'aurais du mal maintenant. Si j'avais un homme qui m'empêche de faire à mon idée, ça ne marcherait pas”.

Biquette (1974, 27 min)

Le lieu : Marne (Champagne)
La chanson : Education Sentimentale (Maxime Leforestier)
Une citation : “Dans un mariage, il faut que la femme se sente un peu libre”.

Elvire (1975, 26 min)

Le lieu : région toulousaine (Occitanie)
Une citation : “Je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’aurais une maison à moi car mes parents n’en ont jamais eu. Il a fallu travailler pour en arriver là.”

Fernande (1975, 26 min)

Le lieu : Pic Saint-Loup (Languedoc)
La chanson : Chanson d’amour (Manhattan transfer)
Une citation : “On construit sa vie et souvent c’est tout à fait l'opposé de ce qu’on avait pensé”.

Céline (1976, 26 min)

Le lieu : Beaufort (Savoie)
Une citation : "Quand on a eu la Sécurité sociale, ça nous a bien aidé. Finalement faut dire qu'à l'époque où on est, on n'est pas malheureux."

À l’exception de Miette, qui se revendique héritière, ces femmes sont issues d’un milieu modeste et se lancent dans la vie avec trois fois rien. Les économies voire le manque d’argent sont des préoccupations constantes. Colette reconnaît avoir toujours connu des soucis d’argent. Plusieurs d’entre elles connaissent toutefois une ascension sociale modeste mais réelle, comme Elvire ou Marie-Louise.
La dureté de la vie agricole est une autre constante. Lili, ancienne comédienne parisienne qui a effectué un retour à la terre volontaire, confie se lever tous les jours entre quatre et cinq heures du matin. Henriette et son mari se privent pour que leurs filles fassent des études et quittent la ferme. Hormis Marianne qui est sur le point de se marier à un agriculteur, les autres jeunes filles (Sylvie et Jacqueline) ne se voient pas reprendre l’exploitation. Fernande, pour sa part, aimerait que sa fille Françoise épouse un agriculteur : « nous serons heureux car il y aura une suite ».

La grande réussite d'Armand Chartier dans “La voix” est donc de donner à entendre ces voix dans leur singularité et de rendre sensible les parcours de vie de ces invisibles. La destinée de ces femmes et leurs questionnements touchent encore chacun de nous aujourd’hui.

Pour aller plus loin

Quand la France des années 60 formait les paysans du futur (série Armand Chartier, billet n°1)
Intervention de l'état, réseaux agricoles... : les aides apportées aux agriculteurs (série Armand Chartier, billet n°2)
Réseaux agricoles d’après-guerre à l'écran (série Armand Chartier, billet n°3)
Et les vaches seront bien gardées, 1ère partie : l'élevage en mutation (série Armand Chartier, billet n°4)
Et les vaches seront bien gardées, 2ème partie : au temps de l'élevage intensif (série Armand Chartier, billet n°5)
La forêt, un patrimoine très convoité (série Armand Chartier, billet n°7)
Exploitations forestières : des forêts à dompter (série Armand Chartier, billet n°8)
L'agriculture japonaise des années 1960 (série Armand Chartier, billet n°9)
Tourisme agricole au pays du soleil levant (série Armand Chartier, billet n°10)

Tous les films d’Armand Chartier sur Gallica
La série La voix dans Gallica
Répertoire du Service audiovisuel du ministère de l'agriculture aux archives nationales

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