Le Roman de Renart n'est pas un roman au sens moderne du terme, mais un ensemble disparate de récits appelés "branches" dès le Moyen Âge. On dénombre 25 à 27 branches de 300 à 3000 vers, soit quelques 25000 vers. La plus ancienne branche remonte aux années 1170, les plus récentes vers 1250. Dès le XIIIe siècle, les branches sont regroupées en recueils, sans ordre ni chronologie, auxquels des effets d'intertextualité confèrent une certaine unité. Les plus anciennes branches du Roman de Renart narrent le long conflit qui oppose le goupil et les autres animaux de la forêt et de la basse-cour – Chantecler le coq, Tibert le chat, Tiécelin le corbeau, Brun l'ours et surtout son pire ennemi, le loup Ysengrin.

Selon les branches du récit, malhonnête ou malicieux, bon petit diable ou redresseur de torts, obsédé sexuel ou démon hypocrite, le héros surmonte tous les coups du sort grâce à sa ruse. Issu des traditions de la fable antique et du bestiaire médiéval, doué de parole et d’une intelligence inquiétante, Renart se trouve à la frontière entre l’humain et l’animal. Chaque aventure offre en effet de nouveaux rebondissements mettant en scène un monde animal aux caractères singulièrement humains. Renart ne respecte rien, ni amis ni ennemis, ni forts ni faibles, ni Dieu ni roi. Anti-héros insoumis, Renart donne ainsi à son public l’opportunité de s’affranchir brièvement de la morale et des normes sociales. L’inversion des hiérarchies naturelles donne un ton carnavalesque au roman : les animaux parlent (et maîtrisent même le latin).

Deux manuscrits conservés à la BnF sont particulièrement réputés pour leur programme illustratif. Le cycle d'illustration du manuscrit Français 1580, datable des années 1310-1315, est attribuable au Maître de Thomas de Maubeuge, actif entre 1303 et 1342. On y trouve des enluminures sur fond à damier ou fond d'or, où le rouge, le orange, le bleu et le vert prédominent. L'enlumineur a su produire une impression de dynamisme lorsque Renart sort de son terrier ( f.124), chasse poules et corbeaux ( f.20, f.48) ou rôde en compagnie de Tibert ( f.93). Adoptant le point de vue anthropomorphique des auteurs de fable, il confère parfois aux animaux des attitudes typiquement humaines : Renart tient son fils sur ses genoux (f.75v), tandis que le lion, assis sur son trône, croise les jambes ( f.55). Très apprécié, l'enlumineur devait travailler en série pour le libraire parisien Thomas de Maubeuge. Une autre copie, aujourd'hui conservée à Oxford (Bodleian Library, Douce 360) présente les mêmes miniatures.

Exceptionnel par le nombre de ses illustrations, le manuscrit Français 12584, dans la première moitié du XIVe siècle, contient plus de cinq cents vignettes de toutes petites dimensions. L'aspect volontairement naïf, les personnages stylisés à l'extrême et l'abondance des miniatures sur une même page évoquent, pour un lecteur moderne, l'univers de la bande dessinée. Particulièrement original, le travail de l'enlumineur ne saurait être rattaché à une école. L'artiste a su saisir le caractère parodique du roman, auquel répond parfaitement la disposition comique des corps et des traits physiques. A l'image du goupil, le concepteur de cette œuvre s'inscrit dans le registre de la drôlerie et de l'excès.