« La relation du fait anormal, monstrueux, impossible et vrai, possible et faux, qui servait d'élément aux canards, s'est donc appelée dans les journaux un canard, avec d'autant plus de raison qu'il ne se fait pas sans plumes, et qu'il se met à toutes sauces ».

Le canard, apparu en France dès 1488 pour rapporter des faits politiques ou religieux d’envergure, est devenu la forme imprimée que prend le fait divers au XVIe siècle. Aussi appelé « occasionnel », il relate des événements rares, par leur fréquence et leur singularité. Il raconte ce qui est « outre l’ordinaire », selon l’expression d’Ambroise Paré, à la fois ce qui n’est pas commun et ce qui ne se conforme pas à l’ordre de la nature : désordres moraux, troubles sociaux, catastrophes naturelles, monstres et diableries.

Apologue, le canard était souvent élaboré selon une trame identique : il introduisait une sentence, exposait les faits et concluait en forme de morale. Si le texte était court, le ton saisissait : en frappant l’imagination, en suscitant l’admiration ou l’étonnement, le canard divertissait et, enclin à sermonner, il éduquait, il édifiait. Les événements extraordinaires, décrits avec un luxe de détails pour faire vrai, étaient relatés, de bonne foi, par des auteurs le plus souvent anonymes ; des listes de témoins étaient d’ailleurs présentées comme pour mieux paraître authentiques.

Au-delà d'un goût prononcé pour le sensationnel, les canards se reconnaissent bien par leur facture matérielle, se distinguant par une composition éditoriale hâtive. Le papier était de mauvaise qualité, la typographie peu homogène, les coquilles nombreuses et les images de récupération. Ces feuilles volantes, brochures ou almanachs, parfois illustrés, étaient vendus à la criée et racontés devant un auditoire plutôt que lus dans la sphère privée. En fonction des publics, ils étaient appréciés différemment, et leurs contenus reçus sans réserve, avec scepticisme ou avec amusement. Cette formule à succès s’explique par une économie de moyens et une narration volontiers stéréotypée dont les références partagées étaient comprises des contemporains. 

En outre, les canards ont alimenté le genre littéraire des Histoires tragiques, en vogue au début du XVIIe siècle. À la fin des guerres de religion, dans un contexte intellectuel et moral propice, l’activité littéraire avait, tout en distrayant, une fonction pédagogique. Réalité et fiction ne se distinguant pas de façon nette, l’imagination apportait aux faits attestés une tension romanesque. Un événement historique pouvait ainsi être décrit à la façon d’un prodige, et les informations dramatisées selon les motivations morales de l’auteur.

Une fois les occasionnels lus, les contemporains s’en débarrassaient, aussi les collections sont-elles aujourd’hui exceptionnelles. Mais si leur caractère éphémère les a rendus rares, les canards constituent un matériau d'une grande richesse pour l'historien de la culture et des représentations.

L'organisation thématique du corpus ici proposée répond avant tout à la commodité d'un classement fait en fonction de ce qui apparaît comme la caractéristique majeure de chaque événement relaté. Mais les sujets évoqués dans un même canard empruntent souvent à plusieurs rubriques. Une catastrophe naturelle pourra, par exemple, trouver une explication dans un sacrilège, et les diableries être rapportées à des désordres moraux.