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Le roman-feuilleton, prépublication ou laboratoire d'écriture ?

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24 mars 2021

Le roman-feuilleton est une forme littéraire très importante au XIXe siècle. Vous pouvez en trouver une sélection ici : Les Feuilletons dans la presse. Mais quel est le statut exact de ces publications : prépublication des romans ou laboratoire d’écriture ? Pour en découvrir davantage, suivez l'événement "Les Feuilletons dans la presse" le 10 avril.

Affiche pour la publication par le romancier populaire Charles Mérouvel du roman à succès Chaste et flétrie ! dans sa forme finale.
Beaucoup de romans-feuilletons sont pensés pour cette forme de publication et le roman publié en feuilleton est similaire à sa version en volume. C’est le cas pour de beaucoup de romans dits « populaires » comme ceux de Charles Mérouvel ou d’Eugène Sue.

 

Mais le texte qui paraît en feuilleton peut également différer du texte publié en volume. Même si les causes peuvent être multiples, deux cas de figure se distinguent. D’un côté, la publication dans le quotidien est ensuite revue, faisant de celle-ci une prépublication. De l’autre, le texte est altéré pour et par la publication dans la presse. 

La publication dans la presse comme laboratoire

On trouve dans les quotidiens certains romans que l’on considère comme prépubliés : ils n’ont pas encore la forme finale que leur donnera leur auteur. Il peut alors s’agir de publications indépendantes qui seront reliées pour former un seul roman. 

 

Plusieurs exemples de ce cas de figure existent chez Balzac, dont bien des romans sont le résultat de l’assemblage de pièces publiées de façon indépendantes, voire dans des journaux différents, comme Le curé de village.
 
Le Curé de village en volume illustré 
 
En effet, avant de paraître en volume, le texte est publié en trois parties indépendantes, chacune d’entre elles se présentant comme « finie »… par opposition aux formules plus classiques que sont « La suite à demain » ou « À suivre » : 
 



« Fin » du Curé de village des 7 janvier, 13 juillet et 1er août 1839 publiée dans La Presse
 
Ces trois textes ne sont pas complètement indépendants, car ils portent tous trois le titre Le curé de village, mais la longue pause entre la fin du premier texte le 7 janvier et le début d’une nouvelle publication le 30 juin renforce la sensation que l’on se trouve face à des textes au moins partiellement indépendants. Cela est d’ailleurs confirmé par la date qui précède la signature des deux premières parties, à savoir « décembre 1838 » et « avril 1839 ».
 

Début de la publication le 2 janvier 1839 
 

Un autre cas de figure intéressant est celui des Splendeurs et misères des courtisanes, dont le texte est publié dans trois titres différents, dont La Presse et L’Époque. Ces publications indépendantes permettent de se rendre compte du travail de raccord qu’accomplit Balzac pour rendre évident, par la suite, que ces éléments disparates forment un seul roman.

Certains romans qui paraissent en feuilleton sont donc encore des formes fragmentaires, si on les observe de façon rétrospective : le roman n’est pas encore abouti tel que nous le connaissons aujourd’hui.  

Censure et économie du journal 

Plus généralement, la publication d’un roman en feuilleton dans un quotidien peut avoir une influence sur le texte. Le texte est découpé en « tranches » ou fragments, ce qui rythme la lecture d’une façon singulière. 

 

Mais il arrive également que les rédacteurs en chef ou directeurs de journaux refusent de publier tel quel un texte considéré comme trop osé, pouvant froisser ou déplaire au public – et ainsi faire perdre au titre une partie de son lectorat. Les Mémoires de deux jeunes mariées en est un très bon exemple.
 
Lorsqu’il commence à paraître en 1841 dans La Presse, les Mémoires de deux jeunes mariées est déjà sous presse pour une parution en volume. On ne peut pas parler ici de prépublication dans le quotidien car cette version vient en réalité après la publication sous forme de livre.

 

Or, le texte n’est pas le même : sous forme de feuilleton, le roman subit de nombreuses altérations, notamment afin de respecter les règles de bienséance et de ne pas choquer le lectorat.
Ainsi, lorsque Louise raconte sa nouvelle vie de femme mariée dans la Lettre XXVIII, elle fait référence à sa découverte de la sexualité dans un extrait qui commence par « Hélas, mon cher ange aimé […]. »

Dans le roman en volume on trouve :

« Comment, on a nommé un devoir les gracieuses folies du cœur et l’irrésistible entraînement du désir ? Et pourquoi ? Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les délicatesses du goût, les mille pudeurs de la femme, en convertissant ces voluptés en devoirs ? » 
Mais dans le feuilleton cela devient : 
« Comment ! on a nommé un devoir les irrésistibles entraînements du cœur ? Et pourquoi ? Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les délicatesses du goût, en convertissant le bonheur en devoir ? »
Les termes considérés comme trop crus, faisant trop directement référence au désir et au plaisir féminins, disparaissent dans le feuilleton à l’initiative du quotidien (et non de Balzac), par crainte de recevoir des critiques de moralités. 

La publication en feuilleton donne lieu à d’autres cas de figure originaux : certains romans sont interrompus lorsque leur publication ne fait pas assez vendre le journal ! 

 

Quand un roman est publié sous forme de roman-feuilleton, sa parution ne se coule pas forcément dans un moule unique. De même que tous les romans-feuilletons n’ont pas la même genèse, ils ne répondent pas tous au cliché de « littérature industrielle » qui les accable à l’époque : s’il existe une écriture à la ligne, pensée pour la presse, une partie des textes qui paraissent en feuilleton ne sont pas écrits pour celui-ci. C’est les cas des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, qui sont publiées en feuilleton malgré les désirs de leur auteur. 

 

​Pour en découvrir davantage, la sélection des Feuilletons dans la presse permet explorer de nombreux romans-feuilletons !  

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