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L’histoire tourmentée d’une rivière : de la Bièvre paysage à la Bièvre laborieuse

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6 octobre 2020

L’aventure de la Bièvre commence en Seine-et-Oise (aujourd’hui département des Yvelines), entre Bouviers et Guyancourt où elle naît de trois fontaines dont l’une porte le nom de fontaine des Gobelins. Un cheminement de quelque trente-cinq  kilomètres dans la banlieue sud de Paris la conduit à la capitale où elle entre par la Poterne des Peupliers. Elle traverse alors le Jardin des Plantes et le quartier latin, pour rejoindre la Seine au pied de la gare d’Austerlitz, jusqu’au milieu du XIXème siècle.

La Bièvre à ciel ouvert dans son entrée à Paris à la Poterne des Peupliers : [dessin] / Jules-Adolphe Chauvet. 1887

La rivière a inspiré poètes et écrivains. Bucolique à l’ouest de la capitale, elle fut cependant rapidement transformée, vers l’aval, en un cours d’eau malodorant et potentiellement source d’épidémies.                                        
La Bièvre aurait emprunté son nom au castor (biber en latin) qui vivait avant le Moyen-Age non loin de Paris.

La Vie à la campagne, 1930

Sur d’anciennes cartes, la Bièvre est parfois nommée Ruisseau des Gobelins.

Dans un vallon désert et pittoresque des bois de Versailles court un petit cours d'eau qui, sur les plans anciens, est désigné sous le nom de Ruisseau des Gobelins. La contrée est marécageuse [… ]. On désignait sous ce nom de Gobelins, au Moyen-Âge, ces démons, lutins ou esprits follets, qui hantaient les lieux solitaires et qui, le soir venu, s'amusaient à égarer les voyageurs attardés

Mais on raconte aussi une autre histoire, celle de Jehan Gobelin, un teinturier originaire de Reims, qui s’installa vers 1450 à Saint-Marcel pour y fonder une teinturerie qui deviendra rapidement prospère. Il donna son nom au quartier et à la future manufacture royale.

Un peu de géographie…
La Bièvre a façonné une vallée dont le parcours ouest / sud-est bifurque vers le nord au niveau de Massy avant de rejoindre Paris. Elle est délimitée par plusieurs plateaux  dont les altitudes varient entre 95 et 175 mètres.
La Bièvre à son origine n’est large que de deux pieds (1 pied = 30,48 cm). Sa dimension s’accroît progressivement pour atteindre entre Jouy et Antony huit à dix pieds.
Très peu profonde à sa source, le cours d’eau atteint trois pieds à l’étang de la Meulière. Si jusqu’à Antony, cette profondeur varie, elle devient plus uniforme jusqu’à Paris et reste, à de rares exceptions près, constante entre trois et quatre pieds.


De Paris à Sceaux et à Orsay / Adolphe Joanne. Paris, 1857

Déambulation le long d’une rivière bucolique et industrieuse

Le paysage champêtre de la vallée de la Bièvre a inspiré de nombreux peintres : William Turner, Jean-Baptiste Camille Corot, Antoine Chintreuil, Odilon Redon, Henri Rousseau, Henri Matisse, Albert Marquet, Maurice Utrillo…

« Cela me rapporte aux souvenirs d’Igny, au temps où Chintreuil, les pieds dans l'humidité, peignait au bord de la Bièvre, ces délicats matins tout noyés de brumes et emperlés de rosée ».


La vie et l'oeuvre de Chintreuil / par A. de La Fizelière, Champfleury, F. Henriet. Paris : Cadart, 1874

Pierre de Ronsard, François Rabelais, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, Alfred de Musset, Joris-Karl Huysmans, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire… ont écrit sur la Bièvre.

Je [le poète Jean Pellerin] veux courir en Bièvre et je boucle mes guêtres
[…] Vous aurez le verger, les raisins de septembre.
Et la maison, le parc, la cueilleuse, la chambre
Enchanteront mon rêve…

Victor Hugo évoque également la Bièvre dans Les Misérables et dans Les feuilles d’automne.

 […] Et dans ce charmant paysage / Où l'esprit flotte, où l'œil s'enfuit, / Le buisson, l'oiseau de passage, / L'herbe qui tremble et qui reluit, / Le vieil arbre que l'âge ploie, / Le donjon qu'un moulin coudoie, / Le ruisseau de moire et de soie, / […] Tout fait un bruit harmonieux !

La Bièvre : entre activités économiques et loisirs
La Bièvre a très tôt attiré les populations autour de ses berges qui ont été un lieu d’activités artisanales et industrielles intenses. Les nombreux aménagements en témoignent.
Les premiers ouvrages de régulation dateraient du début du Moyen-Age. Il s’agissait par la création de biefs, par le doublement de la rivière à certains endroits  (on parlera alors de « bras vif ») d’arroser les jardins et créer de petites chutes d’eau servant à alimenter les moulins.
Au XIIème siècle, une dérivation de la Bièvre irrigue les terres de l’abbaye Saint-Victor. Cela permettra aux moines de développer une petite agriculture et d’actionner un moulin pour moudre le blé.
 

Plan tiré des titres originaux de l’abbaye Saint-Victor

Les moulins furent nombreux. Chaque monastère, chaque seigneur dont elle traversait les terres, voulut y avoir son moulin. Le nombre s’en accrut successivement et, d’après la revue qu’en fit Charles de Lamberville, en 1620, il y en avait alors vingt-quatre. D’autres sources en dénombrent près de 130.
Recherches et considérations sur la rivière de Bièvre, ou des Gobelins parues en 1822 énumèrent, de l’amont à l’aval, un moulin à papier, dans le vallon de la Meulière. Deux moulins à farine sont situés, l’un à Buc et l’autre à l’entrée de Jouy. En poursuivant le long du cours d’eau, on rencontre trois moulins avant Antony et un autre entre cette localité et Arcueil. A Paris, on trouve, entre autres, le moulin de Croulebarbe destiné à mouvoir les soufflets d’une fonderie, celui des prés, le moulin Fidèle employé à broyer des couleurs, un moulin à farine qui servait en même temps à une vermicellerie, entre la rue du jardin des Plantes et le boulevard ou encore à l’embouchure de la rivière un moulin à papier.

Au Moulin des Prés. [Butte aux Cailles] : [dessin] / Charles Ransonnette , dessinateur. 1852

L’un des aménagements hydrauliques les plus remarquables est le système d’étangs et de rigoles alimentant le parc de Versailles qui, au XVIIe siècle, avec ses jets et fontaines, nécessite une quantité d'eau conséquente. D’importants travaux hydrauliques sont alors menés. Le bassin versant de la Bièvre avec notamment l’étang de Trappes,  à quoi s’ajoutaient aqueduc, drains et rigoles intégrèrent un ingénieux réseau conçu pour l’alimentation gravitaire des jardins et du château .

Le vallon de la Bièvre fut employé à la culture de céréales. Le maraîchage et l’arboriculture étaient pratiqués, la vigne et le chanvre cultivés près des villages d’Igny et de Bièvres.

Du XIVème au XIXème siècles, de nombreuses activités s’installèrent sur les berges de la Bièvre et de ses ruisseaux affluents : blanchisseries, teintureries, fabriques de bleu de Prusse, filatures de coton et de laine, amidonniers, tanneries, mégisseries, peausseries, mais aussi brasseries, distilleries,  fabriques de papier et de carton, de mottes à brûler, de salpêtre.


[Le Clos Payen et la Bièvre] : [dessin] – 17..

Le plus souvent dévolu aux femmes, la blanchisserie était un métier mal payé, insalubre et parmi les plus pénibles, comme le souligne Jean Anckaert dans un article intitulé Les blanchisseuses paru dans le Bulletin de la société d’histoire et d’archéologie du 13ème arrondissement (n°30, janvier 2000).


Types de blanchisseuses

La concurrence pour l’usage de l’eau était très forte et les conflits d’intérêt entre ces professions se multiplient. Plusieurs textes en témoignent ; ils réglementent les métiers de tanneur et de boucher (Un rapport intitulé Des mémoires et des projets pour éloigner les tueries de l’intérieur de Paris  fait référence entre autres à un arrêt du Parlement en date du 4 juillet 1376 qui défendit aux bouchers de laisser aller dans la rivière aucune des grosses immondices).

Les tanneurs formaient une communauté considérable dont les statuts, anciens, avaient été accordés par Philippe le Bel. Plus de deux siècle plus tard, « Charles IX, le 4 février 1567 ordonna aux officiers de police de faire placer les tueries, écorcheries, ainsi que les tanneries et mégisseries hors des villes et près de l’eau ».


Les mégisseries des bords de la Bièvre. Dessin de E. Villot

Au XVIIIème siècle, selon des sources policières, les blanchisseuses n’échappent pas aux récriminations. Les teinturiers, notamment ceux des Gobelins, leur reprochaient de polluer la rivière par les eaux savonneuses déversées.
Le 12 mars 1728, le grand maître des Eaux et Forêts interdit – vainement – aux blanchisseuses l’accès à la Bièvre, de même l’arrêt du Conseil d’Etat du Roi en date du 26 février 1732 confirme cette interdiction. La mesure n’eut que peu d’effets. L’arrêt du Conseil du Roy du 4 mai 1756 régularise leur présence sur le cours d’eau en autorisant les tonneaux et en imposant le versement d’une contribution des très nombreuses blanchisseuses à l’entretien de la rivière.


Carte du cours de la rivière de Bièvre à Paris [entre 1789 et 1790]

L’une des premières teintureries installées sur les bords de la Bièvre est celle de la famille Gobelin qui est à l’origine de la manufacture éponyme réputée pour son rouge écarlate. L’eau de la Bièvre, non calcaire, étant par certains considérée comme idéale pour fixer les couleurs, d’autres teinturiers arrivèrent de toute l’Europe. Pourtant, Monsieur Rouard, un des directeurs des Gobelins, aurait affirmé que la Bièvre ne serait pas préférable à la Seine pour les opérations tinctoriales.
En 1662, Colbert, frappé par la beauté des ouvrages qui sortaient de cette fabrique, la mit sous la protection royale pour être employée exclusivement au service du souverain ».
Christophe-Philippe Oberkampf, graveur et coloriste du Wurtemberg établit quant à lui sa manufacture de toiles peintes à Jouy.


La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin / J.-K. Huysmans. Paris, 1901

Jusqu’au XIXème siècle, les coteaux du haut cours étaient très boisés.
Dès le XVème siècle, la champêtre vallée accueille des résidences aristocratiques, tel  à Fresnes, le domaine du château de Berny construit par François Mansart dont on ventait la magnificence et les beaux jardins.
Au XVIIIème siècle, la pêche devient une activité de plaisir pour les seigneurs qui y étaient installés. Madame de Maintenon aimait, dit-on, déguster les écrevisses de la Bièvre. Pourtant, on ne trouverait dans la Bièvre aucun poisson qui vivent dans les étangs et viviers du voisinage ; on n’y trouve ni écrevisse ni anguille excepté celles qui s’échappent de quelques étangs voisins. On y trouve le petit mulet en grande quantité.

Une activité originale se développa, celle des glacières. En effet, au fil du temps, les meuniers avaient accéléré le débit de la rivière en aménageant le bras de la Bièvre Vive, afin de compenser le faible flux estival. La Bièvre Morte se perdait alors dans les marécages et prairies inondables de la Glacière, puis y gelaient en hiver.

Les étangs de la glacière / E. Tanguy. 1789

La glace de l’hiver était cassée, conservée dans des glacières - des puits creusés dans le sol. L’été venu, la glace était prélevée puis commercialisée. Les deux bras de la Bièvre se réunissaient à nouveau vers Saint Médard.

Progressivement, au fil du XIXème, la rivière disgraciée disparaîtra de la surface. En 1789, le professeur  Hallé rédige un rapport portant sur l’état de la rivière et sur les moyens d’assainir ses abords, de préserver les riverains de plusieurs maladies...

Pour compléter ce billet:
. le parcours Gallica Seine et cours d’eau
. le billet de blog L'histoire d'une rivière tourmentée : quand la Bièvre disparaît

Commentaires

Soumis par Boyer le 07/10/2020

Merci Yveline pour ce beau billet de blog !

Soumis par VERMEIRE Daniel le 08/10/2020

Un très intéressant travail sur La Bièvre, son rôle important pour l'activité économique des territoires traversées.
La manufacture royale créée par C. Ph. Oberkampf à Jouy en Josas et le musée de la toile de Jouy en conserve le précieux témoignage.

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