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Patronnes dans l'industrie lourde

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L'entrepreneuriat féminin ne date pas du siècle dernier. Explorons le parcours de six femmes qui ont dirigé des entreprises industrielles du XVIe au XXe siècle. Dans ce premier billet, nous nous intéressons à trois patronnes de l'industrie lourde : Marguerite de Wendel, Amélie de Dietrich et Yvonne Foinant.

Usines de Dietrich

En 1936, Marianne : grand hebdomadaire littéraire illustré publie une série d'articles sur « les femmes pionniers », les femmes qui se lancent dans des carrières particulièrement masculines. L’un des articles porte sur les femmes cheffes d’entreprise :
 

Marianne : grand hebdomadaire littéraire illustré, 1er avril 1936

En effet, les noms de Coco Chanel, Jeanne Lanvin, Helena Rubinstein ou Estée Lauder restent célèbres. On connaît moins en revanche les noms de femmes qui ont dirigé des usines et des grandes sociétés industrielles, dans des secteurs d’activité qui étaient et qui sont encore très masculins.
L’accès des femmes à la tête d’une entreprise ne date pas du siècle dernier, les femmes ont depuis longtemps pu se mettre à leur compte et diriger de petites ou grandes entreprises dans tous les secteurs d’activité. Jusqu'au XXe siècle, les entreprises étaient majoritairement des affaires de famille et il n’était pas rare qu’une femme collabore avec son époux ou bien prenne sa place à son décès à la tête d’une entreprise. Certains secteurs d’activité, comme la métallurgie, étaient cependant considérés comme plus appropriés pour les hommes.
Nous proposons dans ce billet et le prochain d’explorer le parcours de six de ces femmes qui, allant à rebours des domaines qui leur étaient assignés par leur sexe, ont dirigé des entreprises industrielles du XVIe au XXe siècle. Cette semaine, nous nous intéressons à des patronnes de l’industrie lourde.

Marguerite de Wendel, maîtresse de forges à Hayange au XVIIIe siècle
Marguerite d’Hausen, née vers 1720, est l’épouse de Charles de Wendel, l’héritier du bail des forges d’Hayange, qui vend sa production d’armes (notamment des boulets et canons) à la Marine française. La production du fer nécessitant un accès aux matières premières et de grandes quantités de bois pour les fours, les possesseurs de forges sont souvent au XVIIIe siècle des aristocrates disposant de vastes domaines forestiers ou louant ceux de grands seigneurs. S’impliquer dans des affaires ne menace pas le statut nobiliaire de ces familles car la métallurgie fait partie des activités n’entraînant pas la dérogeance. À la mort de Charles en 1784, Marguerite de Wendel, dite « Madame d’Hayange », prend en charge les forges, supervise la production, négocie les contrats avec le gouvernement français et obtient la possession définitive de la seigneurie d'Hayange. Lors de la Révolution, ses fils et petits-fils émigrent en Angleterre, mais elle reste à la tête de l’entreprise, les autorités militaires reconnaissant en elle un fournisseur fiable. Cependant, les forges sont placées sous séquestre en 1793 et Marguerite est brièvement arrêtée. Elle est nommée en 1794 gérante de ce qui est devenue une entreprise d’Etat. À sa mort, son petit-fils, revenu en France, réussit à racheter les forges, poursuivant la « dynastie » industrielle des Wendel.

Portrait de Madame d’Hayange dans Histoire d'Hayange. Le vieux Hayange au déclin du XVIIIe siècle par l'abbé Pierre-Xavier Nicolay

Amélie de Dietrich, dirigeante de l’entreprise Veuve de Dietrich et fils au XIXe siècle
Amélie de Dietrich, née de Berckheim, a seulement 29 ans lorsque son époux, maître de forges, meurt en 1806 en laissant quatre jeunes enfants et une forge criblée de dettes. Amélie de Dietrich reprend et redresse l'entreprise qu'elle renomme "Veuve de Dietrich et fils", lui permettant de perdurer tout au long du XIXe siècle. Elle vend l'une des usines peu rentables et réorganise la production. À partir des années 1830, pour faire face aux bouleversements induits par la révolution industrielle, notamment les besoins croissants de l’industrie et le développement des chemins de fer, elle diversifie les activités de l’entreprise. Certaines de ses usines sont converties à la construction mécanique et produisent des machines à vapeur et du matériel ferroviaire. À sa mort en 1855, elle laisse à ses fils et son gendre six usines modernes produisant fer, fonte, acier et machinerie.

Yvonne Foinant, dirigeante des établissements Savarin et Foinant au XXe siècle
Yvonne Bergeot est engagée comme secrétaire par Edmont Foinant et Maurice Savarin lorsqu’ils ouvrent une usine fabriquant de l’outillage de serrage par estampage à Paris en 1913. Mobilisés en 1914, ils lui en laissent la direction : elle apprend le métier, se familiarise avec les pièces d’outillage et réussit à développer l'affaire grâce aux commandes de l’armée. Pendant la Première guerre mondiale, les femmes sont appelées à remplacer les hommes partis au front dans les champs et les usines, dans des secteurs comme l’industrie lourde dans lesquels elles étaient peu présentes, mais en 1918, elles doivent dans la majorité des cas laisser leur place aux hommes et retourner au foyer ou dans les secteurs d’activité « féminins ». À leur retour, Foinant et Savarin ne renvoient pas Yvonne Bergeot à sa fonction de secrétaire, ils fondent une société à trois où Yvonne occupe la place de directrice commerciale.

 

Réclames pour les établissements Foinant et Savarin dans Automobilia : l'automobile aux armées, 15 janvier 1920, et La Machine moderne : journal mensuel, 1er janvier 1922

Après le décès en 1928 d’Edmont Foinant, devenu son époux, elle gère jusqu’en 1972, en tant que gérante puis PDG, la société renommée Savarin et veuve Foinant dont l’usine, dirigée par Maurice Savarin, a déménagé à Charleville. Yvonne Foinant contribue fortement à la croissance des établissements Savarin et Foinant : les effectifs grossissent, de nouveaux équipements sont achetés, de nouveaux produits sont développés comme les clés "Serclic" et "Sertub", et des brevets d’invention sont déposés. Féministe revendiquée, elle milite pour le droit de vote et le travail des femmes et la suppression de leur incapacité civile dans les années 1930.

La Dépêche de Brest : journal politique et maritime, 5 novembre 1934

Elle fonde l’association Femmes chefs d’entreprise en 1945, à laquelle elle donne une dimension européenne puis mondiale.
Yvonne Foinant considère que les femmes doivent entrer dans les instances professionnelles pour faire valoir leurs droits. Elle est ainsi la première femme élue à la vice-présidence du Syndicat national de l’outillage à main et la première femme élue à la Chambre de commerce de Paris en 1946. En 1969, elle reçoit du Premier Ministre Chalban-Delmas la croix de commandeur de la Légion d'honneur ; elle est ainsi la première femme à la recevoir au titre de l'industrie et du commerce.

Courrier des lectrices et lecteurs, Elle : l’hebdomadaire de la femme, 20 février 1950

Bien d’autres femmes sont devenues maîtresses de forges, patronnes dans l’industrie lourde au cours des siècles derniers. Dans le prochain billet, nous parlerons de trois autres « industrielles », trois femmes qui ont fait des affaires dans l’industrie des biens de consommation du XVIe au XXe siècle.

 

Pour aller plus loin
CRAIG Béatrice, Les femmes et le monde des affaires depuis 1500, Québec : Presses de l’Université Laval, 2019 (consultable sur Cyberlibris/Scholarvox)
RIGOLLET Catherine, Les conquérantes : du Moyen-Âge au XXème siècle, ces femmes méconnues qui, en France, firent prospérer des empires, Paris : NiL, 1996 (consultable sur Gallica intra muros)
HENNEQUIN-LECOMTE Laure. La geste révolutionnaire des de Dietrich : les exempla d’une lignée protestante cosmopolite. In : Les noblesses françaises dans l'Europe de la Révolution, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2010 (consultable sur OpenEditions)
MOINE Jean-Marie. Une aristocratie industrielle : les maîtres de forges en Lorraine. In: Romantisme, 1990, n°70. La noblesse. pp. 69-79 (consultable sur Persée)

 

Billet rédigé dans le cadre du Forum Génération Egalité
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