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Scientific romances : les précurseurs anglophones du merveilleux scientifique

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14 mai 2019

Voyages extraordinaires, histoires du futur, utopies, nombreux sont les récits anglophones tels que ceux de Swift et Godwin qui nourrissent un imaginaire lié à la science. 

Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, dessins par E. Morin, Paris : A. de Vresse, p. 12.

S’interrogeant sur la place de l’homme dans l’univers et sur nos connaissances, ces œuvres demeurent pétries d’irrationnel et préfigurent le « merveilleux scientifique » à la française.

Utopies et découvertes
Dans les littératures de l’imaginaire, la science-fiction voisine avec le fantastique et le merveilleux dès l’invention du roman en Grande-Bretagne, notamment dans les récits de voyage, qui permettent de relater les découvertes et les rencontres improbables. Les lecteurs découvrent l’utopie de Thomas More, publiée en 1515 et la cité idéale imaginée dans La nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627). Ces formes littéraires peuvent être considérées comme les ancêtres de la science-fiction, dans le sens où il s’agit de voyages imaginaires propices à la mise en scène d’inventions et d’expérimentations les plus audacieuses, comme on pouvait les trouver dans les volumes intitulés « Cabinet des fées » de l’éditeur Charles Garnier publiés entre 1787 et 1789, qui rassemblaient des « voyages, visions et romans cabalistiques ». On y trouvait Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift, Micromégas ou voyages des habitants de l’étoile Sirius de Voltaire ou encore Robinson Crusoe de Daniel Defoe.

 
Charles-Georges-Thomas Garnier, Le Cabinet des fées, ou Collection choisie des contes des fées, et autres contes merveilleux.
Tome 6, Paris : Cuchet ; Genève : Barde, Manget et Cie, 1785-1789, p. 16.
 
Le surnaturel a revêtu des formes anciennes dans la littérature, notamment Outre-Manche, à la fin du XVIIIème siècle dans des récits gothiques, tel The Castle of Otranto d’Horace Walpole (1765) et The Castles of Ahtlyn and Dunbayn d’Ann Radcliffe (1789), qui plongent les héroïnes et les héros au cœur de mystères obscurs. Les lecteurs y découvrent des têtes sans corps se déplaçant, des rideaux qui se meuvent sans raison et d’étranges lueurs de pleine lune. Tous ces ingrédients du roman gothique ont pour objectif non seulement d’effrayer les lecteurs mais proposent également une esthétique de la terreur, loin des lois rationnelles de la nature. Dès 1818, Mary Shelley repoussait les limites de la raison en imaginant Frankenstein, une créature monstrueuse. Le protagoniste principal, Victor Frankenstein, abandonne au début du roman ses recherches alchimiques après s’être converti à la science véritable et désire créer son grand œuvre : un être monstrueux, dans l’espoir de le faire renaître en lui insufflant une étincelle vitale. On peut voir dans Frankenstein le premier roman qui développe un état d’esprit « pré-science fictif » selon des préoccupations modernes, car il ouvre le débat sur la science et le thème de l’apprenti-sorcier. Inspirée par ses conversations avec Byron, Shelley et les travaux d’Erasmus Darwin, notamment les ouvrages Zoonomia et The Temple of Nature, qui annoncent le théorie de l’évolution, Mary Shelley explore le résultat d’une expérience scientifique et participe, de ce fait, à la création d’un archétype de la science-fiction. Dès lors, on peut parler de « scientific romance », qui voit le jour entre 1818 et 1895, en écho à la révolution industrielle en Grande-Bretagne.
 
La créature de Frankenstein, Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous, 9 juillet 1932, p. 6.
 

« Scientific romances »
Durant le XIXème siècle, la société anglaise voit naître chez les écrivains l’idée d’une littérature de l’éveil technologique. Partagés entre le désir de progrès et la dénonciation de ses éventuelles perversions, les écrivains spéculent, explorent, rêvent ou cauchemardent sur le monde nouveau construit à l’âge de la machine. Lorsque paraît The time machine d’H. G. Wells en 1894 et 1895, le voyage dans le futur s'explique par le recours à une hypothèse scientifique contemporaine. Pour se projeter dans le futur, son voyageur temporel utilise une machine, dont Wells justifie l’existence en s’appuyant sur les spéculations de l’époque autour de la quatrième dimension de l’espace. Il imagine alors l’humanité subdivisée en deux espèces, les Eloïs et les Morlocks, résultant d’une évolution différentielle et préfigurent les possibilités de manipulations biologiques. Mais nous sommes ici bien face à un roman, à un récit d’aventure, au sens de scientific romance, se voulant accessible au grand public. De même que dans The War of the Worlds, paru en 1898, on y trouve décrites des innovations et la mise à portée d’hypothèses scientifiques importantes avec un récit qui met en scène la confrontation de l’humanité à une race extraterrestre hostile. Wells interroge les implications sociétales, tout en questionnant les objets de la science et leurs effets. De même, Arthur Conan Doyle, outre les aventures du célèbre détective Sherlock Holmes, propose des récits d’aventures fabuleuses ou pseudo-historiques traitant de la redécouverte sous les eaux de l’Atlantide engloutie ou de la survie de peuplades sur les hauts plateaux d’Amazonie au début de l’ère quaternaire. Il faut ensuite attendre le passage à une littérature rationnelle d’imagination scientifique au début du XXème siècle pour que les inventions et les transformations de l’industrie et de la société n’opposent plus art et science mais les lie plus étroitement. 


H. G. Wells, La guerre des mondes,
ill. de M. Dudouyt. Paris :Calmann-Lévy, 1917, p. 72.
 
La science et l’étrange
Plus ambivalents, les écrivains d’Outre-Atlantique se saisissent de la science pour interroger notre propre relation au réel et mettent en récit cauchemars, visions et phénomènes surnaturels, comme Edgar Allan Poe, qui s’impose comme le maître du genre avec des nouvelles et des contes où se mêlent l’angoisse et le surnaturel, la peur et l’étrange. Tout en reprenant la tradition du gothique anglais, il décrit des phénomènes paranormaux comme la lune rouge dans The Fall of the house of Usher. Celle-ci est-elle due à un fait climatique lié à la lune rousse ou serait-elle tachée du sang de Madeline, qui a été ensevelie ?

Dix contes d'Edgar Poe, traduits par Charles Baudelaire
et illustrés de 95 compositions originales de Martin Van Maële gravées sur bois par Eugène Dété. Paris, 1912, p. 61.
 

Autres phénomènes mystérieux dans les romans d’Henry James, où les fantômes apparaissent aux enfants, comme dans The Turn of the Screw. Passionné par les sciences, James cherchait à communiquer avec son frère décédé et interrogeait la perception du réel et la conscience dans son écriture. D’autres écrivains s’intéressent à ces phénomènes à la fin du XIXème siècle, comme Oscar Wilde qui s’adonne à une mise en scène du surnaturel dans The picture of Dorian Gray (1891). Le portrait porte alors toutes les vicissitudes de celui qui ne vieillit pas. Cette période fin-de-siècle est, rappelons-le, un moment particulier où les écrivains intègrent les récentes découvertes de la médecine et les théories de l’inconscient, jouant à mettre en scène un sujet qui se disperse, qui se fragmente ou qui se dédouble, en proie à des hantises et des cauchemars dans une société en pleine mutation.

Jean-Émile Laboureur, Illustration pour le Portrait de Dorian Gray,
estampe, scène de réception mondaine, 1928
 

Pour aller plus loin :
Découvrir l'exposition sur "Le merveilleux scientifique" à la BnF
Lire les articles consacrés au "Cycle-Merveilleux scientifique" dans le Blog Gallica
 

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