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L’éventail, du chasse-mouches à l’étendard politique

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9 avril 2021

Du dérisoire chasse-mouche à l’insigne de pouvoir, de l’objet d’art à l’arme de séduction, l’éventail possède de multiples facettes. Grâce à Gallica, découvrons l’histoire et les différents usages de cet accessoire de mode aujourd’hui quelque peu désuet.

 

L’éventail, insigne de pouvoir

 
Servant sans doute à l'origine à éloigner mouches et insectes, « l’esmouchoir », en queue de bœuf ou de cheval, en plumes d’autruche ou de paon ou encore en feuilles de palmier, semble avoir été utilisé dans de nombreux pays. Pour beaucoup, son origine semble incertaine. Le Ko-ji Hô-ten : dictionnaire à l'usage des amateurs et collectionneurs d'objets d'art japonais et chinois en attribue l’invention aux Chinois au XIIe siècle avant J-C ; Octave Uzanne dans L’Éventail évoque l’Inde quand le Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle de B. Dupiney de Vorepierre se contente de parler d’une naissance dans « les pays chauds ». Selon une légende, c’est Vénus elle-même qui présida à sa création !
 

 
 
De forme demi-circulaire, les premiers éventails sont rigides et ressemblent davantage à des écrans ronds ou carrés. Si le lieu d’origine reste incertain, il semble que partout dans le monde l’éventail a été un signe d’autorité et de pouvoir tant politique que spirituel. Les souverains dans l’Antiquité étaient éventés et honorés par de grands éventails d’apparat portés par des serviteurs privilégiés. Dans l’Égypte antique, le serviteur en question portait le titre honorifique de « flabellifère » à la droite ou à la gauche du roi. Dans les anciennes civilisations du Mexique, l’éventail est « l’insigne caractéristique d’une haute fonction officielle ou du représentant du souverain ». En Asie, dans l’ancienne monarchie indoue, il est même un des symboles de la royauté. D’une manière générale, l’éventail est un objet dont peuvent jouir ceux qui ont une place privilégiée dans la cité. Aussi les femmes romaines et grecques avaient-elles l’habitude d’être éventées par des esclaves.

 

 

L’Église chrétienne a fait de l’éventail un objet de culte, le flabellum, insigne de la papauté servant à écarter les mouches, à se prémunir des rayons du soleil, voire à éloigner les esprits malins. Les deux grands éventails en plumes de paon qui entourent le pape lors des célébrations sont devenus ainsi un insigne de son pouvoir spirituel.
 
L’usage rituel et codifié de l’éventail, en tant qu’accessoire noble et respecté, se retrouve dans la culture asiatique, au Japon en particulier où il fut longtemps présent dans bien des manifestations de la vie quotidienne. Pensons aux accessoires des courtisanes, que l’on peut voir sur les estampes de Hosoda Eishi et de Kitagawa Utamaro ou aux ustensiles utilisés lors de la cérémonie traditionnelle du thé. Dans les arts du spectacle, l’éventail est un accessoire récurrent, que ce soit dans l’art de la lutte, lors de la « danse aux éventails », de la danse « Bon odori » ou encore du Nô. Le Nihon buyō, art de la danse traditionnelle dont l’origine vient du kabuki, se pratique en général en kimono avec un éventail à la main. Celui-ci sert souvent à représenter un décor, une atmosphère ou une attitude ; son maniement, sa taille, sa forme et ses couleurs sont autant d’indices sur son possesseur.

 

 

Des représentations d’acteurs portraiturés dans un cadre ayant la forme d’un éventail, des albums de photographies et des albums d’estampes de kabuki sont disponibles dans Gallica. Les albums de photographies Views and costumes of Japan de la compagnie Stillfried & Andersen, composés de « trois cent cinquante épreuves photographiques réalisées et coloriées à la main en 1877 et 1878 » donnant l’image d’un Japon éternel aux traditions immuables, font évidemment la part belle aux éventails : Vieille femme vendant des balais et des éventails, Trois geishas dansant, Jeune fille à l’éventail fermé, Vieil homme à l’éventail, Jeune femme assise à l’éventail, etc. 
D’objet associé au pouvoir, l’éventail plié venu d’Asie est devenu l’objet de toilette que nous connaissons bien. En France, il semble que ce soit Catherine de Médicis qui créa la vogue des éventails italiens en tant qu’accessoire de parure. Au XVe et XVIe siècles, la tendance est à son acmé en Italie. Les manches sont en or ou en argent et les femmes nobles les portent suspendus à leur ceinture par une chaîne d’or.
 
Sur les portraits de la Renaissance et du début de l’âge classique, l’éventail, en plumes ou déplié, est souvent présent. Les portraits des reines de France se succèdent et toutes portent à la main un éventail : Marie Ire d’Écosse, née Marie Stuart, reine de France de 1559 à 1560 ; Élisabeth d'Autriche, épouse du roi de France Charles IX et reine de France de 1571 à 1574 ; Louise de Lorraine, reine de France de 1575 à 1589, épouse d’Henri III ; Marguerite de France ou Marguerite de Valois, fille du roi Henri II et de Catherine de Médicis ou encore Marie de Médicis, reine de France et de Navarre de 1600 à 1610 suite à son mariage avec Henri IV.
 

 

 

L’éventail, objet d’art

Au XVIIe siècle, la mode des éventails se diffuse dans toute l’Europe. Ceux venant de France sont prisés, comme en témoigne cette anecdote cocasse sur le peintre Jean Cano de Arevalo. Dans l’Hexagone, l’engouement pour cet accessoire est tel qu’il est nécessaire d’en réguler la fabrication et la vente. C’est ainsi que Louis XIV crée par lettres patentes un statut aux communautés des maîtres éventaillistes. En 1753, à Paris, 150 maîtres éventaillistes se partagent le monopole de son commerce. Le pliage et le montage des éventails relève alors autant d’une pratique artisanale de haute qualité que d’un travail artistique. Façonneur, polisseur, sculpteur, doreur, pailleteur, imprimeur, coloriste et plisseur s’alternent : en tout une vingtaine d’ouvriers sont réquisitionnés pour la fabrication d’un seul éventail, ce qui explique sans doute l’absence de signature sur l’objet, contrairement à ceux fabriqués en Italie ou aux Pays-Bas. Seuls quelques noms d’éventaillistes passeront à la postérité, Josse l’Aîné en tête.
 
Au XVIIIe siècle, les artisans français prennent pour modèles les somptueux et riches éventails venus d’Asie, en ivoire ou en laque. En France, c’est surtout à Méru, dans l’Oise, que la fabrication des bois constituant la monture des éventails par les tabletiers se développe, permettant à la ville au XIXe siècle un véritable essor industriel, avant que cette activité ne périclite après la première guerre mondiale.
Les éventails deviennent au XVIIIe siècle des objets de luxe et d’excellence de l’artisanat français, à la frontière de deux univers qui se rencontrent, la mode et les arts décoratifs, et leur prix est bien sûr en conséquence :

 

 

Une longue tradition se met alors en place : les dessins et esquisses d’artistes renommés sont reproduits sur les éventails pour les décorer. Au XVIIe siècle, il s’agit de reproductions des œuvres d’Abraham Bosse, Raymond de Lafage, Philippe de Champaigne et Charles Lebrun. L’éventail du plus grand luxe est alors en peau d’agneau, en papier ou en taffetas avec des montures en ivoire, en nacre, en écaille ou en or. Le motif privilégié est la scène mythologique. 
 
Un siècle plus tard, les fêtes champêtres et galantes et les paysages bucoliques d’Antoine Watteau, Nicolas Lancret, Rosalba Carriera, François Boucher et Jean-Honoré Fragonard embellissent cet objet d’apparat, l’érigeant en véritable œuvre d’art valant une petite fortune. C’est également à cette époque que l’éventail, décoré de plus en plus coquettement, entre complètement dans la panoplie de la coquetterie féminine, au même titre que les mouches, poudres et flacons de senteur. L’éventail se décline selon les circonstances : éventail de deuil en peau de soie noire et brins d’ébène, de demi-deuil en dentelle noire, éventail blanc des épousées, éventail maternel, etc. À la cour, son usage se codifie, notamment devant la Reine.
 
Au XIXe siècle, le goût pour les éventails anciens était très en vogue chez les collectionneurs éclairés. Souvenons-nous de la joie du cousin Pons, grand amateur d’art, lorsqu’il pense reconnaitre chez un marchand de Paris le célèbre éventail de Madame de Pompadour, que l’on dit être un chef d’œuvre de Watteau ! L’imitation et la reproduction sont par conséquent encore privilégiées. De nombreux peintres, comme Ingres, Rosa Bonheur, Eugène Lami ou encore Jean-Léon Gérôme, prirent cependant le relais des peintres éventaillistes des siècles précédents, grâce aux célèbres éventaillistes Félix Alexandre et Jean-Pierre Duvelleroy. Ils renouvelèrent ainsi l’art de l’éventail. Edouard Manet, Claude Monet et Mary Cassatt, entre autres, firent de l’éventail un motif pictural, quand Berthe Morisot, Edgar Degas, Paul Gauguin, Camille Pissaro et Henri de Toulouse-Lautrec, signèrent des peintures directement sur feuille d’éventail. Sa forme en demi-cercle permettait en effet de jouer sur les pleins et les vides et donc de renouveler l’art de la perspective.

 

 

À partir de 1860 en France, la mode est au japonisme. Cette tendance s’étale sur plusieurs décennies, de l’Impressionnisme à l’Art déco, et influence de nombreux arts, en particulier l’art de l’estampe, de la peinture, de la mode et des arts décoratifs. Le motif de l’éventail, incarnant un Orient fantasmé, ne cesse d’être repris. Son iconographie, diffusée grâce à des revues d’art comme Le Japon artistique, est enrichie par les peintres James Tissot, Alfred Stevens ou encore William Merritt Chase, les lithographes Jules Chéret et Henri Guérard et par des dessinateurs d’affiches pour des spectacles variés. L’impératrice Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III, contribue également grandement à la vogue de l’éventail. À l’image des anciennes reines de France, elle est très souvent portraiturée un éventail à la main : comme ici, ou encore là

 

 

L’éventail, arme de séduction

 

Dans le monde des passions secrètes et des liaisons clandestines faites de connivences tacites et de signes de reconnaissance, l’éventail semble avoir été un instrument indispensable de séduction. Intermédiaire des amours interdites, l’éventail participe pleinement à l’art du badinage. La femme en use pour encourager ou faire cesser une idylle. Son maniement relève de l’art subtil du dévoilement : il cache ou donne à voir un visage languissant, dissimule un billet doux, laisse entrevoir un sourire entre ses interstices, est propice aux apartés.   
« Ce rideau mobile fait tour à tour l’office de laisser voir ce que l’on veut masquer et de voiler ce que l’on veut découvrir ».
L’éventail participe ainsi à la naissance de l’amour, entre regards appuyés et dérobades pudiques ; à moins qu’il ne serve d’écran à une rivale jalouse, comme dans Les Égarements du coeur et de l'esprit de Crébillon…

 

Face à un galant un peu trop hardi, l’éventail est un fidèle allié, comme en témoigne l’estampe ci-dessous du graveur Augustin-Claude-Simon Legrand, dont voici la description : « Un gentilhomme en habit rouge et culotte bleue, assis sur un canapé à la gauche de la belle, se permet des familiarités, tandis que celle-ci, fort décolletée, se retourne pour lui administrer un grand coup d'éventail. »

 

 

Dans la littérature, l’éventail devient objet romanesque et matière à intrigues. Il est de tous les spectacles, de tous les bals, de toutes les soirées habillées, de toutes les rencontres.

 

 

Dans Le paysan parvenu de Marivaux, l’éventail est l’instrument d’une parade amoureuse : la femme laisse tomber négligemment son éventail que le Comte d’Orsan s’empresse de ramasser.

 

Lors du bal à la Vaubyessard, dans Madame Bovary de Flaubert, le jeu de l’éventail négligemment tombé par terre laisse entrevoir à Emma Bovary tout un monde de passions illégitimes et romanesques.

 

Lors de certains bals en Angleterre, une tradition veut que le choix d’un éventail pioché dans une corbeille préside à la rencontre de deux danseurs. En France, il semble que l’éventail ait joué un rôle similaire. Il sert ainsi d’intermédiaire présidant à la rencontre entre Eugène de Rastignac et Anastasie de Restaud, au bal de madame de Beauséant dans Le père Goriot de Balzac.

 

 
Attirail du génie de l’intrigue et de la séduction qu’est Clorinde Balbi dans Son Excellence Eugène Rougon, parure du beau monde dans La Curée de Zola ou signe de victoire chez Lisa Macquart à la Gaîté, l’éventail se pare de connotations multiples.
Dans La conquête de Plassans d’Emile Zola, l’éventail devient même quelque peu cabalistique…

 

 

Manier l’éventail, le plier ou le déplier, le laisser choir ou s’éventer relève donc d’un véritable savoir-faire. C’est en réalité tout un mode d’emploi codifié qu’il faut maitriser, au risque de commettre des impairs… L’art de son maniement fut même enseigné, parait-il, dans une Académie. Il est certain, en tout cas, qu’il fut l’objet d’une savoureuse satire.

 

 

L’éventail, objet dérisoire ?

Devenu un inconditionnel de la parure féminine, « une superfluité nécessaire », l‘éventail ne mérite pas pour autant d’être réduit à un objet superficiel. Il est depuis longtemps étroitement associé au langage, en étant le support de textes littéraires, de revendications et de messages plus ou moins cryptés…

 

Texte sur l'éventail d'une des dames : « quil est juste / dans son / choix », La récompense royale, La Guerre estant enfin cessèe par tout par les bontez de Loüis le gra(n)d, estampe
 

Dans ces lieux de sociabilité que sont les salons mondains et littéraires, où les raffinements de la langue sont célébrés, l’éventail est l’objet de savoureux acrostiches et d’énigmes soignées.

 

Tableau général du goût, des modes et costumes de Paris, par une société d'artistes et gens de lettres, 1797
 

Au XVIIIe siècle en Europe se développe également l’écran à main, dont l’iconographie peut rivaliser avec les plus beaux éventails. L’écran à main est à l’origine utilisé pour se protéger du feu de cheminée. Ses fonctions par la suite imitent celles de l’éventail puisqu’il sert à faire naitre œillades et doux sourires.

 

Écrans à main, La Mode de style : recueil de toilettes, 11 juin 1890
 

Peintures et gravures ornent écrans à main et éventails et parfois même l’on y trouve des représentations de scènes ou des extraits de pièces de théâtre ou d’opéra-comique.

 

Le Déserteur. n°6 : feuille d'écran à main
 

L’écran à main ci-dessus représente plusieurs scènes du drame en 3 actes de Pierre-Alexandre Monsigny, Le déserteur, dont la première représentation eut lieu le 6 mars 1769 à l'Hôtel de Bourgogne par la troupe de la Comédie-Italienne. Le recto de l’écran à main représente un fond à décor gouaché de fleurettes et une gravure en taille-douce rehaussée en couleurs illustrant le livret. Le verso présente quant à lui un fond à décor gouaché représentant des fleurs avec un extrait du texte du livret.
 
Étroitement lié à l’art raffiné de la parole, des messages cachés et des sous-entendus subtils, il n’est pas étonnant que l’éventail soit devenu un étendard politique, sous la Fronde d’abord puis surtout à partir de 1789, qui vit le triomphe des éventails en papier imprimé et colorié.

 

L'éventail, Octave Uzanne, 1882
 

À cette époque, les éventails révolutionnaires fleurissent et se déclinent : éventail « à la nation » ou « à la Marat ». Ils sont ornementés de scènes historiques ou de représentations symboliques : séance d’ouverture des Etats généraux, tombeau de Marat, Marianne conquérante en bonnet phrygien, Déclaration des droits de l’homme, bûcher d’objets liturgiques, poèmes en l’honneur de révolutionnaires ou encore pompe funèbre du clergé de France

 

Génie de la Liberté... : éventail à thème révolutionnaire

 

Les Parisiennes à Versailles : éventail avec chanson à thème révolutionnaire, 1789-1799
 

Au XVIIIe siècle, les éventails incarnent ou reflètent les soubresauts de l’histoire. En témoigne cette gravure au burin sous forme d’éventail reproduisant le testament de Louis XVI, mort le 21 Janvier 1793. Que ce soit le portrait de Bonaparte ou une fleur de lis signifiant la fidélité aux Bourbon, l’ornement décoratif de l’éventail en dit long sur sa propriétaire. L’objet se pare ainsi l’air de rien de connotations politiques. Cette fonction politique de l’éventail se retrouve au XXe siècle. À l’occasion des élections législatives de 1914, le quotidien Le Journal demanda à ses lectrices d’exprimer leur opinion sur la question de l’accès des femmes au suffrage universel. Les résultats furent affichés sur un éventail que l’on retrouva lors de certaines manifestations féministes.
 
Au XIXe et XXe siècles, les multiples facettes de l’éventail continuent à intéresser écrivains et artistes. Il est mis en chanson par Hippolyte Ryon et Jules Jacob. Sully Prudhomme s’y est intéressé ainsi que François Coppée. À ceux qui douteraient encore de l’intérêt d’un tel objet pour l’art poétique, signalons que même Mallarmé a écrit sur cet accessoire – ses vers sont repris en musique par Claude Debussy.

 

« Eventail de Mademoiselle Mallarmé », Collection Jaquet. Dessinateurs et humoristes. Albert Guillaume. Tome 1 : défets d'illustrations de périodiques, 1907-1940
 

L’éventail en tant qu’objet du quotidien n’est bien sûr plus utilisé aujourd’hui mais il reste néanmoins ancré dans notre imaginaire et associé à un certain mystère, à une certaine coquetterie nonchalante, à un certain raffinement des manières et des arts. À la manière des valets dessinés par Jules Pascin pour illustrer Cendrillon, inclinons-nous devant ce bel objet, bien moins futile qu’il n’y parait.
 

Cendrillon : Femmes à l'éventail et valets : dessin, Jules Pascin, 1929
 

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