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Les romans gothiques et la transgression de la sociabilité (1)

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 L’encyclopédie  numérique DIGIT.EN.S portant sur les sociabilités britanniques et européennes au cours du long dix-huitième siècle sera lancée le 8 décembre prochain à Brest (projet européen RISE piloté par l’Université de Bretagne Occidentale). Des mobilités de recherche effectuées par des collègues de la BnF, notamment auprès des National Archives de Londres, ont permis la rédaction d’un certain nombre de notices liées aux sociabilités, ou encore l’exploration d’innovations numériques, dont voici un aperçu.

Le fantôme vivant, ou Les Napolitains, Boullault, Mathurin-Joseph., 1801

 
Le roman gothique est un genre littéraire proprement anglais qui a prospéré entre 1764 et 1824 environ, et qui a fait des émules dans toute l'Europe, par le biais d'adaptations ou de créations similaires.
Caractérisé par le recours au surnaturel et au registre du terrifiant, avec notamment le déploiement de toute une panoplie médiévale tels que fantômes, châteaux, sépulcres, tyran féodal, etc., il s'inscrit en porte-à-faux
avec la société contemporaine des Lumières, où l'obscurantisme de ces temps révolus ne semblent plus avoir droit de cité. Cependant, loin d'être l'apanage d'excentriques isolés, la fiction gothique met en oeuvre les ressorts de certaines idées esthétiques en circulation alors, tel que le sublime ou le pittoresque, et annonce la ferveur romantique à venir. Redécouvrons le contexte culturel de ce genre nouveau dans l'Angleterre du 18ème siècle.
 

Le renouveau gothique

C'est la deuxième édition du Château d'Otrante en 1765 qui fit date, par son sous-titre "histoire gothique", comme création de ce nouveau genre littéraire. A cet égard, la préface par Horace Walpole de cette deuxième édition est éclairante sur ce qui constitue sa spécificité.

Alors qu'il prétendait dans la première préface que ce récit fût la traduction d'un ouvrage d'un auteur anonyme en "lettres gothiques" imprimé à Naples en 1529, trouvé dans la bibliothèque d'une ancienne famille catholique du nord de l'Angleterre, relatant des faits contemporains des Croisades, Horace Walpole assume la paternité de son oeuvre dans cette deuxième édition. Le sous-titre "Histoire gothique" accuse le caractère médiéval de ce récit, étant donné l'époque où il se déroule mais aussi en référence au roman de chevalerie où prodiges et merveilles étaient légion.

Rien n'est si difficile que de concilier ensemble les deux genres de romans, je veux dire, l'ancien et le moderne. Dans le premier, tout n'est qu'imagination et défaut de vraisemblance : dans le second, on ne s'attache qu'à la Nature, et on l'imite quelquefois avec assez de succès.

C'est en réaction aux romans contemporains de Richardson et de Fielding, miroirs de la bourgeoisie naissante et de son réalisme pragmatique qu'Horace Walpole recourt au subterfuge médiéval, afin de réenchanter le roman et de donner libre cours au pouvoir de l'imagination.
Son inclination pour la période médiévale est à mettre en relation avec son "antiquarianisme", développé comme grand nombre de ses compatriotes lors du "Grand Tour" en Italie, où la contemplation des ruines romaines l'a amené de retour en Angleterre à se pencher sur les vestiges nationaux.

 

 

 La rénovation "gothique" de sa villa de Strawberry Hill, acquise en 1748, qu'il décora de façon documentée jusqu'en 1776, jette une éclairage nouveau sur le Château d'Otrante : il s'agit en quelque sorte du prolongement onirique de son entreprise immobilière, un supplément d'âme donné à l'édifice.
Dans une lettre à son ami William Cole, en date du 9 mars 1765, il décrit l'origine onirique de ce récit. Il avait rêvé une nuit du début de juin 1764 qu'il se trouvait dans un très vieux château, "rêve tout à fait naturel quand on a comme moi la tête pleine de gothique", où il avait aperçu, posée sur la rampe d'un grand escalier, à l'étage supérieur une main de géant recouverte d'un gantelet de fer. (cf. Le roman gothique anglais 1764-1824, Maurice Lévy, 1995). Il se mit alors à sa table d'écriture et rédigea d'une seule traite cette "histoire gothique".

 

 

Au rêve de la main géante gantelée dans l'escalier répond la fantasmagorie du casque géant tombé du ciel écrasant dans la cour du château le prétendant aux noces qui devaient avoir lieu : le château opère comme une machine détraquée où se trouve prise au piège la jeune future épousée. Ce fait surnaturel initiant le dérèglement des moeurs et des lois naturelles, le seigneur féodal maître de céans jette ses dévolus sur sa future bru, et la terrorise dans une course poursuite dans le dédale du château. Cet espace mental fonctionnant comme un piège n'est pas sans rappeler les Carceri d'invenzione de Piranese que Horace Walpole citait justement comme modèle, où la perspective délirante enferme dans un lieu de terreur infinie sans issue.

 

En 1778, Clara Reeve publie le Vieux baron anglais, qu'elle sous-titre à son tour de la mention "Histoire gothique": de façon explicite dans la préface, elle s'inscrit dans la voie ouverte par son prédécesseur et justifie le recours au surnaturel:

 
 

les "Plaisirs de l'imagination"

Les romans dits "gothiques" semblent avoir eu une réception particulière outre-Manche : certainement, le terreau y était favorable, dû à une certaine tradition littéraire. Le "Journal étranger" du 1er juin 1762 rend compte de la parution d'un essai publié un peu plus tôt la même année en Angleterre, "les "Lettres sur la chevalerie et le roman" de William Hurd. Il y est question de la comparaison entre récits classiques de l'Antiquité et romans de la période médiévale, tel que ceux du cycle arthurien, appelés ici "romans gothiques".
 
 

La merveille et la terreur qui prédominaient en ces temps de superstition fournissent aux lecteurs des ressorts puissants pour leur imagination et pour leur curiosité.
Joseph Addison dans son périodique "le Spectateur" livra une série d'articles regroupés sous le titre "Les plaisirs de l'imagination". Il fut le premier en 1714 (édition anglaise) a indiqué le plaisir trouble, donnant la piste de l'"horreur délicieuse" occasionnée par la démesure à laquelle l'imagination se confronte.

 

Il décrit le double mouvement du sublime : au moment même où le danger est éprouvé, un retour sur soi nous amène à considérer que nous sommes à l'abri; de ce vertige nait la sensation du sublime, le fait d'être porté à la limite où une menace pour nos conditions d'existence est ressentie et en même temps annihilée.

Le "pittoresque" et le "sublime"

 

 

De la même façon que le "Grand Tour" avait amené les jeunes aristocrates anglais à se pencher sur leur passé historique, la révélation des Alpes et la lumière d'Italie les amena à contempler autrement leurs paysages septentrionaux et à en relever les spécificités.
William Gilpin, dans les Voyages en différentes parties de l'Angleterre....contenant des observations relatives aux beautés pittoresques (1789) va en quelque sorte entreprendre un "tour" détaillé de la Grande-Bretagne, et mettra en exergue la beauté des ruines, ce que leur irrégularité apporte de "picturesque" au paysage.

 

 

Les descriptions "pittoresques" de paysages tourmentés en demi-teinte servant d'écrins à des demeures gothiques concourront à installer une atmosphère inquiétante et lugubre pour mieux y déployer  des phénomènes surnaturels terrifiants, tout comme ses prédécesseurs. Toutefois, Ann Radcliffe fera la politesse à la rationnalité de son lectorat, en fournissant un explication causale à ces phénomènes surnaturels, en dernier ressort.

 
Les Mystères d'Udolphe dans ses descriptions pittoresques semblent appliquer à la lettre ce qui pourrait être pris à certains égards comme un manuel d'écriture de  "romans noirs" ou de récits gothiques; en effet, les Recherches philosophiques sur l'origine des idées que nous avons du beau et du sublime, paru en 1757, dont l'auteur est Edmund Burke décrivent à l'envi tous les effets de l'art qui peuvent susciter le sentiment du sublime, par le truchement de la terreur, dans la peinture et dans la poésie.

 

 

Plus haut, le sentiment du "sublime" est décrit dans la section VII qui lui est dédiée, dans toute sa nature paradoxale.

Quand le danger et la douleur nous poursuivent de trop près, il est impossible qu'ils produisent aucun contentement; ils ne sont que simplement terribles.
Mettez-y des intervalles, des distances, ajoutez-y certaines modifications, vous pourrez y trouver du contentement, vous y en trouverez.

N'y a-t-il pas de meilleure description que celle de la place occupée par le lecteur ? Cette distance de soi à soi, suspendu entre fiction et réalité, identification et distanciation, la modulation de la peur selon la plus ou moins grande participation, décrivent la réception du roman gothique.

 

A suivre...

L'objectif du projet DIGITENS est de construire un cadre afin de mieux appréhender les interactions, les tensions, les limites et les paradoxes propres aux modèles européens de sociabilité et d’étudier la question relative à l'émergence et la formation des modèles européens de sociabilité tout au long du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un projet européen RISE (Research and Innovation Staff Exchange) piloté par le laboratoire HCTI (Héritages et Constructions dans le Texte et l’Image) de l’Université de Bretagne occidentale basée à Brest qui rassemble 11 partenaires originaires de France, de Pologne, du Royaume-Uni et du Canada.
                                                                                                           
Les résultats de cette recherche collaborative, internationale et intersectorielle sera la mise en ligne de la première Encyclopédie numérique à accès ouvert de la sociabilité en Grande-Bretagne au siècle des Lumières. Cette encyclopédie numérique comportera une anthologie historique de sources textuelles ou iconographiques et proposera à un large public une cartographie des savoirs. Pour cela, des échanges de chercheurs entre les différentes institutions partenaires (The National Archives, Warwick University, Greifswald University, Kazimierz Wileki University, MacGill University, BnF) sont prévus.

Le projet DIGITENS est financé par le programme cadre de recherche et innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (accord de subvention n°823863).

Pour aller plus loin

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