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Les mille et une vies des Pieds nickelés

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29 juin 2020

Pour des bons à rien tire-au-flanc, on ne peut pourtant pas dire que les Pieds nickelés aient eu une carrière de tout repos. Créés par le dessinateur Louis Forton en 1908 dans le journal L'Épatant, ils font partie des héros de bande dessinée à la plus longue carrière mondiale, toujours présents en librairie plus de 110 ans après leurs premières aventures.

En 1908, le neuvième art est une discipline émergente, dont les codes ne sont même pas encore proprement fixés. Tout reste à inventer. Loin d'être vue comme une forme d'expression immorale prompte à corrompre la jeunesse, la BD est alors largement ignorée du discours public, conférant une assez grande marge de manœuvre à ses premiers auteurs. Quand les éditions Offenstadt lancent le journal d'illustrés humoristiques L'Épatant en 1908, qui comptait dans ses lecteurs le jeune Jean-Paul Sartre, c'est un grand laboratoire d'idées qui s'ouvre. Louis Forton décide d'y lancer les aventures rocambolesques de trois bons à rien, les légendaires Croquignol, Ribouldingue et Filochard, promis à une grande destinée dessinée.

Pour mettre le lecteur essentiellement populaire de L'Épatant dans sa poche, Forton décide de nommer sa série selon une expression courante de l'argot des premières années du XXe siècle, popularisée par une pièce de Tristan Bernard quelques années plus tôt : les Pieds nickelés, désignant des individus paresseux, peu portés sur le travail et soupçonnés de vivre de magouilles. Très vite, le lecteur sait donc qu'il aura affaire à de joyeux bandits prêts à toutes les combines pour parvenir à leur fin. Farceurs, roublards, astucieux, les trois amis gagnent vite en popularité. Mais la forme des premières planches des Pieds nickelés est encore très classique : des cases carrées surplombant un texte explicatif.

 
 

Forton est ainsi un des premiers auteurs à se battre pour la reconnaissance de l'utilisation de la bulle pour faire parler les personnages, une technique de mise en scène qui semble aujourd'hui évidente mais qui à l'époque était perçue comme peu élégante, voire vulgaire, réservée aux illustrés américains qui n'avaient pas bonne presse chez les éditeurs. Cependant, le sens de la mise en page et la justesse des gags (parfois très vulgaires, riches en allusions sexuelles et scatologiques) des Pieds nickelés va conquérir toute une génération de lecteurs. La capacité de Forton à saisir l'air du temps également.
Loin des simples bagarres de rues, petites arnaques et farces aux agents de police de leurs débuts, les Pieds nickelés vont rapidement vivre de aventures autour du monde, escroquer la reine d'Angleterre... Et rejoindre les poilus dans les tranchées, où ils seront mis en scène en train de saboter les lignes adverses à coup de farces vengeresses. Au sortir de la guerre, Croquignol, Ribouldingue et Filochard sont au faîte de leur popularité... Au moment où les tenants des bonnes mœurs commencent à s'intéresser d'un peu plus près à cette presse qui fait rire les enfants et les ouvriers.

Si les années 30 et 40 seront celles où la violence des attaques contre la BD se concentreront sur les publications étrangères (l'arrivée du Journal de Mickey et de ses semblables bouscule le marché éditorial français), les attaques contre la presse illustrée à destination de la jeunesse se concentrent dans les années 20 contre les éditions Offenstadt qui publient la série de Forton ainsi que d'autres, tout aussi irrévérencieuses.
André Balsen, auteur catholique, appelle ainsi à la "croisade" et propose un classement des journaux à destination de la jeunesse, condamnant l'essentiel d'entre eux à être "mauvais", "médiocres" ou "insuffisant", ne sauvant que quelques illustrés catholiques. Des figures ecclésiastiques ou morales parlent, à propos des éditions Offenstadt, de "littérature de mort", de "manuel du parfait sale gosse", et de "tuer autant d'âmes enfantines que l'école athée". Les éditions Offenstadt sont même qualifiées de "société judéo-allemande des publications pornographiques" par l'abbé Louis Bethléem tristement connu pour son ouvrage Romans à lire et romans à proscrire.

Les critiques contre ces journaux proviennent autant de la droite catholique que de la gauche laïque, accusant les Pieds nickelés et les autres séries du genre de faire dévier les enfants de la morale républicaine, en glorifiant et valorisant le vol, la dérision envers la police ou l'argot des marins et des bagnards.
Rien n'entachera cependant la popularité des Pieds nickelés comme de grandes figures de l'illustration populaire, sinon la mort précoce de Forton en 1934, à l'âge de seulement 54 ans, des suites de complications dues à une opération chirurgicale. Ne  voulant pas tuer la poule aux œufs d'or, Offenstadt décide de confier la série à d'autres auteurs (cela avait déjà été brièvement le cas pendant la Grande Guerre), mais Aristide Perré et Albert-George Badert ne parviendront pas à renouer avec le succès jamais démenti de Forton pendant presque trente ans de publication. La série est interrompue pendant l'Occupation, les frères Offenstadt étant victimes des lois antijuives de Vichy : Maurice Offenstadt meurt à Nice en 1943, et Nathan Offenstadt l'année suivante suite à sa déportation au camp de Drancy.
Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les héritiers des frères Offenstadt mettront du temps à récupérer les biens spoliés de leur famille, et renomment la maison d'édition SPE (Société Parisienne d'Edition). Les Pieds nickelés reprennent vie sous la plume de divers auteurs, dont Pellos qui dessinera pendant quatre décennies les aventures de nos trois compères. Mais le succès ne sera plus jamais vraiment au rendez-vous, les Pieds nickelés étant coincés avec leur image de bande dessinée d'avant guerre, ringardisée par la vague des nouveaux héros et des nouveaux journaux pour la jeunesse qui déboulent dans les années 50 et 60 : Spirou, Tintin, Vaillant ou Mickey sont désormais les vedettes de la jeunesse, Croquignol, Ribouldingue et Filochard ceux de leurs parents nostalgiques.

La série vivotera cependant jusqu'en 1988, avant d'entrer dans un long sommeil à peine entrecoupé de quelques tentatives de relance. Cependant, l'entrée dans le domaine public des personnages de Forton (contestée mais confirmée par un jugement du Tribunal de Grande Instance de Paris en 2011 suite à un procès opposant ayants droit et éditeurs) va permettre à toute une nouvelle génération de relancer les aventures de ces héros un peu oubliés, et verra la publication d'une dizaine de nouveaux albums éparpillés chez divers éditeurs. Si aucune nouvelle aventure des personnages de Forton n'a vu le jour depuis quelques années, gageons cependant que nous les reverrons sans doute bientôt faire les 400 coups aux quatre coins du monde !
 

Samuel Lévêque,
Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

L’année de la BD à la BnF

  • Un rendez-vous mensuel dans Le blog de Gallica, avec la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.
  • Des pages sélections en construction. Mise en ligne prévue en septembre !
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Commentaires

Soumis par Marc Heilig le 11/07/2020

Je suis très heureux de voir que Gallica s'intéresse à la bande dessinée. Je rêve de retrouver sur le site les archives des hebdomadaires Spirou, Tintin, Pilote, Coeurs Vaillants et autres Record ou Bayard... Nous avons à l'époque pris tant de plaisir à attendre, chaque semaine, la suite des aventures de nos héros. Et beaucoup, comme moi, ont toujours intact ce plaisir de lire et relire ces bandes dessinées. Merci. Cordialement

Soumis par Causeret joel le 07/11/2020

Ce site est une merveille. Je m'intéresse à tout évènement je retrouve sur ce site les solutions les auteurs qui m'ouvrent les portes a mes desirs merci

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