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Ecrits et témoignages sur la colonisation pénale

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Le 8 août 1923, paraît dans Le Petit Parisien, le premier d’une série d’articles intitulée « Notre enquête au bagne ». Avec celle-ci, Albert Londres sensibilise le public au sujet des colonies pénales, à défaut de précipiter leur fin.
 
« Au bagne », L'Assiette au beurre, 5 octobre 1907
 

Ce n’est pas de Nouvelle-Calédonie dont il est question, mais de la Guyane. Bien plus tard, en 1969, Henri Charrière, le célèbre Papillon, publie le récit de sa rocambolesque évasion du bagne… guyanais là encore. Existe-t-il donc pour la « Nouvelle » comme pour Cayenne des témoignages écrits de la vie au bagne ?
 

Albert Londres, « Notre enquête au bagne », Le Petit Parisien, 8 août 1923

 

Le bagne de Nouvelle-Calédonie, une prison dorée ?

« Aujourd’hui "aller à la Nouvelle" est une partie de plaisir enviée par tous les criminels », d’après Léon Moncelon, colon (libre) et élu néo-calédonien. Au début du XXe siècle, le journaliste satirique Jacques Dhur dans L’Assiette au beurre semble partager cette opinion. Son reportage « Au bagne », dans le numéro du 5 octobre 1907, illustre la douce existence menée, selon lui, par les bagnards néo-calédoniens.
 

« Au bagne », L'Assiette au beurre, 5 octobre 1907

Ce n’est pas l’avis de toute la presse métropolitaine. Maurice Harmel, journaliste des Hommes du jour, consacre un portait à Jacques Dhur, le 30 juillet 1910. Il désapprouve le reportage dans L’Assiette au beurre, qu’il explique par le contexte, « à un moment où la grande presse menait une misérable campagne d’affolement pour réclamer l’application de la peine de mort. »
Jacques Dhur persiste pourtant, et dans Visions du bagne édité en 1926, confirme l’article de 1907. Il prône la suppression de la transportation et l’accomplissement des peines au sein des maisons centrales de France, qui inspirent aux condamnés une « salutaire terreur » et qui permettra qu’ils expient leurs crimes (p. 284 et suiv.)
 

« Rivière dans les montagnes de Kanala », 1870-1871

Si l’on peut convenir que la vie au bagne est certainement plus rude en Guyane qu’en Nouvelle-Calédonie, les chiffres de la mortalité et des tentatives d’évasion permettent d’en relativiser le caractère idyllique… Un témoin, le docteur Grosperrin décrit avec émotion les punitions corporelles infligées aux bagnards de l’île Nou, ainsi que le régime spécial plus sévère infligé aux « nouveaux ». Le docteur Delacour relève tout de même 48 décès entre octobre 1867 et juin 1868 sur une population de 3550 transportés et reconnaît, certes, que la mortalité au bagne de Guyane représente plus du double de celle du bagne de Nouvelle-Calédonie. Quant aux évasions, 381 « évasions définitives » sont comptabilisés de 1864 à 1885, soit une moyenne de 18 évasions par an, et près de 1000 tentatives d’évasion ont lieu certaines années : il y en eut 949 en 1884 !... Ce qui prouve que les détenus ne devaient pas apprécier les conditions de vie qu’offrait cette « villégiature ».

Ces statistiques concernent la population des « transportés », c’est à dire des condamnés aux travaux forcés et ne s’appliquent pas aux colons pénaux « déportés », condamnés politiques dont le sort est moins rigoureux. Ces derniers jouissent, en effet, sur le territoire limité de la presqu’île de Ducos ou de l’île des Pins, « de toute la liberté compatible avec la nécessité d’assurer la garde de leur personne et le maintien de l’ordre », selon les termes de la loi du 23 mars 1872 désignant de nouveaux lieux de déportation.
 

Des traces écrites nombreuses et variées

Les témoignages portant sur cette époque de la colonisation pénale en Nouvelle-Calédonie ne manquent pas ! Ils fournissent une documentation riche et précieuse sur les conditions de vie des condamnés et le fonctionnement des colonies pénales. Ils émanent souvent de médecins, tels Jean-Baptiste-Marie Toussaint Brion, Joseph Grosperrin, Camille Edouard Delacour, ou encore Nicomède Gaston.

Ils proviennent de colons, parmi lesquels un certain Ben-Mill, qui dénonce la position des organes de presse parisiens à l’occasion de l’insurrection kanak, à l’exception du Siècle, dont il partage la position, favorable à une répression sévère au nom des intérêts français. Léon Moncelon, colon, élu de Nouvelle-Calédonie, est tout aussi sévère à l’égard des naturels et se montre défavorable à la colonisation pénale, qui nuit, selon lui à la colonisation libre.

Paul Mimande est le pseudonyme de Paul Marie-Armand de Beuvrand de La Loyère, directeur de l'Administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie de juin 1887 à décembre 1891. La Revue des deux mondes a publié deux articles qu’il a consacrés au bagne, en mai et en juillet 1893. Son Criminopolis, défend l’administration et est favorable à une pérennisation des convois vers l’archipel. Des militaires, Luc DangyCharles de Pélacot, ont aussi couché par écrit leurs souvenirs des antipodes.

 

Jean Allemane, portrait et dessin

Les témoignages des bagnards eux-mêmes foisonnent. Outre ceux laissés par Louise Michel et Henri Rochefort dont il sera question dans des billets ultérieurs, les écrits de Jean Allemane, figure de la Commune et, plus tard, du mouvement socialiste, et d’Alfred Julia, dit Julius Praetor, sont remarquables. Jean Allemane dénonce la brutalité des surveillants, les privations et vexations infligées. à son retour en métropole, il dépose plainte contre l’administration pénitentiaire, avec certains de ses codétenus. Ce qui entraîne la mise en place d’une commission d’enquête.

 

Le raseur calédonien, 15 avril 1877
 
Il faut noter, par ailleurs, l’existence de journaux de déportation, dus notamment aux journalistes et typographes communards déportés, tels que Le Parisien, un petit hebdomadaire, ou Le raseur calédonien. Celui-ci, le premier en date, prend à partie le personnel de surveillance. Il est suspendu après le numéro 11, dont la première page représenterait, caricaturé en champignon, le gouverneur de Nouvelle-Calédonie !

La presse parisienne s’est intéressée au bagne calédonien. Louis Blairet fait, par exemple, paraître un récit de voyage en feuilleton dans Le Figaro, du 7 au 22 juillet 1872 : « De Paris à la Nouvelle-Calédonie, à bord du voilier Sabino : cent vingt-neuf jours en mer ».

« Mme Hagen », pseudonyme d’Eugénie Avril de Sainte-Croix selon Odile Krakovitch, écrit une série de trois articles sur « La femme au bagne », dans La Fronde, des 24, 25 et 26 octobre 1898. La précision et la richesse de ce reportage sont liées au fait que la journaliste a vécu plusieurs années sur l’archipel. Il n’y est pas question des condamnées, mais des compagnes ou mères de bagnards qui les ont suivis dans leur exil. Elle soulève également le cas de jeunes filles de l’assistance publique, qui y ont été expédiées pour y être mariées à des colons. Les perspectives que l’administration leur avait fait miroiter pour leur faire accepter le départ ne devaient guère correspondre à la réalité. De telles expéditions ont effectivement eu lieu en 1863.

Les souvenirs de déportation à la « Nouvelle » de Louise Michel et le récit de l’évasion d’Henri Rochefort vont nous permettre de préciser notre connaissance de la colonisation pénale française aux antipodes, dans deux billets qui leur seront successivement consacrés.
 

Sélection bibliographique, sitothèque

- Coquilhat, Georges, « Description des productions de la presse des déportés de la Commune à l'île des Pins », site « Ma Nouvelle-Calédonie », URL : https://gnc.jimdo.com/journaux-de-l-ile-des-pins/
- Krakovitch, Odile, Les femmes bagnardes, [Paris], Perrin, 1998.
- Île d’exil, terre d’asile : les déportations politiques et les et les expulsions en temps de guerre en Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Musée de la Ville de Nouméa, 2004. URL : https://www.noumea.nc/sites/default/files/ile_dexil_terre_dasile_catalogue-web.pdf
- Accès aux cartes, aux enregistrements sonores, à la presse, aux publications officielles de la Nouvelle-Calédonie sur Gallica : ici.
- Accès aux photographies de la Société de géographie sur la Nouvelle-Calédonie : ici.

 

 
 

 

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