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Eugène Christophe, premier maillot jaune

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18 juillet 2024

Surnommé "le vieux Gaulois", ce héros – populaire mais plutôt malheureux – des Tours de France d’antan connut cependant l’insigne honneur de recevoir le tout premier maillot distinctif du leader, en juillet 1919.

Première représentation en couleurs du maillot jaune, La Vie au grand air, août 1919

Il appartient pour toujours à la grande imagerie du Tour. Sans doute Eugène Christophe (1885-1970), dans sa nature profonde, était-il l’anti-héros par excellence. Il incarne pourtant à jamais la bravoure des coureurs du Tour de France. Et ses aventures, peut-être plus encore ses mésaventures, sont parmi les fondatrices du mythe.

D’une certaine manière, il a contribué à forger la légende. Et presque au sens propre, quand il répare lui-même sa machine à la forge du village pyrénéen de Sainte-Marie-de-Campan. L’épisode est célèbre. Christophe est en tête du Tour 1913 lorsqu’il brise sa fourche dans la descente du col du Tourmalet, haut-lieu de l’épreuve. Ainsi doit-il parcourir quatorze kilomètres à pied pour rejoindre la haute vallée de l’Adour. Là, il se dirige chez un forgeron, pour réparer seul son vélo, sans assistance, comme l’exige alors le règlement, sous le regard intransigeant d’un commissaire de course.

Eugène Christophe, Paris-Roubaix, 19 avril 1908 , Agence Rol

Quand il reprend la route, avec un débours considérable, Eugène Christophe a perdu le Tour de France (il terminera 7e à Paris à plus de 14 heures du Belge Philippe Thys) mais il va passer à la postérité.

La fourche cassée d’Eugène Christophe est un objet culte de la grande histoire du Tour. Pourtant, il s’agit alors d’une avarie courante pour l’époque, d’autant que Christophe, qui fut apprenti serrurier, possède un savoir-faire pour la réparation. Ce qui n’enlève certes rien à sa frustration.

Rattrapé par son destin…

Sans être un immense champion, ce Parisien, né dans le quartier Saint-Lazare et ayant grandi sur l’île Saint-Louis, fut un très bon coureur de son temps, comme l'atteste son palmarès (Milan – San Remo, Paris-Tours, deux Bordeaux-Paris). Il doit son surnom de "Vieux Gaulois" aux longues moustaches à la mode qu’il porte aux débuts de sa carrière.

Dans sa jeunesse, il a assisté comme spectateur au départ du premier Tour de France, en 1903. Plus tard, il s’est acharné en vain à remporter la plus grande épreuve cycliste à laquelle son endurance semble le prédestiner. Le souvenir de ses déboires d’avant-guerre survit au conflit, alors que plusieurs vainqueurs des Tours d’antan, Lucien Petit-Breton (1907, 1908), François Faber (1909), Octave Lapize (1910) sont tombés au champ d’honneur.

Et l’histoire va concéder à Eugène Christophe certains égards. Alors que l’Europe sort des ténèbres, et que le Tour renaît en 1919, son créateur, Henri Desgrange, a une idée simple, mais lumineuse. Il lui faudrait un maillot spécial pour désigner à l’attention des foules le premier du classement général. Ce sera le maillot jaune, un clin d’œil commercial à L’Auto, le quotidien organisateur du Tour, dont les pages sont imprimées dans cette couleur.

 

L'Auto, 10 juillet 1919

L’idée est émise dans ce timide entrefilet alors que le Tour 1919 est en cours de route. D’ailleurs, s’il est en tête du classement général depuis Les Sables-d’Olonne, Eugène Christophe reçoit le maillot jaune à un stade avancé de l’épreuve, le 19 juillet 1919 à Grenoble, au cours d’une petite cérémonie organisée au seuil de la 11e étape.

L'Auto, 19 juillet 1919

Eugène Christophe est le tout premier porteur du maillot jaune, appelé à devenir le symbole universel du leader. Pour l’heure, il est plutôt victime des quolibets de ses compagnons de peloton qui le surnomment "le canari" à cause de ce maillot voyant qui n’est pas du tout dans l’air du temps et dont il avouera lui-même, sur ses vieux jours, qu’il s’en est servi comme "flanelle", autrement dit en guise de maillot de corps, durant l’Occupation…

Henri Desgrange, le patron du Tour, y voit un juste retour des choses pour le héros malheureux d’avant 14-18 : "Aucun autre coureur ne le mérite mieux que lui".

Eugène Christophe sera pourtant rattrapé par son destin. Lors de l’avant-dernière étape de ce Tour 1919, Metz-Dunkerque, il brise de nouveau sa fourche, perd toute chance une nouvelle fois, et c’est le Belge Firmin Lambot qui sera  le premier à ramener le maillot jaune à Paris. "J’abandonnais à Lambot le maillot jaune désormais légendaire, qui me désignait aux applaudissements des foules".

Parc des Princes, tour d'honneur de Firmin Lambot, vainqueur du Tour de France, 27/7/19, Agence Rol

Le Poulidor de son temps

Eugène Christophe portera de nouveau le maillot jaune de manière plus anecdotique en 1922, mais il ne gagnera jamais ce Tour de France qu’il a terminé 2e en 1912 et 3e en 1919.

On peut faire une analogie certaine entre le destin sportif d’Eugène Christophe et celui de Raymond Poulidor, autre figure emblématique, surnommé, peut-être à tort, l’éternel second dans les années soixante et soixante-dix, du temps d’Anquetil et Merckx. En plus d’une malchance tenace, Christophe et Poulidor ont en points communs une longévité de carrière exceptionnelle (ils ont couru jusqu’à l’âge de 41 ans) et surtout une très grande popularité, probablement due à la facilité avec laquelle les Français pouvaient faire le lien entre les mauvais coups du sort infligés à ces coureurs aussi valeureux que malheureux, et leurs propres déboires... Pourtant, c’est bien le maillot jaune, que Poulidor n’a jamais porté, ne fût-ce qu’un seul jour, qui distingue l’éternel second de celui qui reste, de ce point de vue, à jamais le premier… 

Pauvre, pauvre Christophe ! (…) Toutefois, sois tranquille, mon brave Christophe ! Tous les véritables sportsmen pleureront avec toi aujourd’hui sur tes malheurs invraisemblables, et quant à nous, les historiens du Tour de France, nous saurons, chaque année, quand sera venu le moment de vanter les exploits des randonnées passées, rappeler que le treizième Tour de France devait être le tien sans les pavés du Nord ! Gloria victis !"

Henri Desgrange, L’Auto du 26 juillet 1919

Pour aller plus loin :

L'Olympiade Culturelle est une programmation artistique et culturelle pluridisciplinaire qui se déploie de la fin de l’édition des Jeux précédents jusqu’à la fin des Jeux Paralympiques.
La série "Histoire du sport en 52 épisodes" de Gallica s'inscrit dans la programmation officielle de Paris 2024.

  • Philippe Bouvet

    Philippe Bouvet, journaliste, a couvert dans sa carrière 35 Tours de France, la plupart pour le journal L’Équipe. En 2019, il a conçu avec le Musée national du Sport une grande exposition pour célébrer le centenaire de l’habit de lumière du Tour de France. 

Commentaires

Soumis par BROUSSARD JEAN le 07/07/2019

MERCI pour toutes ces histoires, que je prends un plaisir de faire partager sur twetter, pourriez vous me suivre Merci

Soumis par MAURICE Fromentin le 31/07/2019

je l' ai bien connu a malakoff ou il faisait toujours du velo meme agé pour moi enfant,il portait tout le courrier de la croix rouge

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