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La peste à Marseille en 1720

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Dernière grande épidémie de peste frappant la France, l’épidémie de 1720 ravage Marseille et une partie de la Provence, entraînant de sévères mesures de confinement.

Louis-Joseph-Marie Robert, Guide sanitaire des gouvernemens européens, ou Nouvelles recherches sur la fièvre jaune et le choléra-morbus, Seconde Partie, Paris, 1826

L’épidémie de 1720 représente la dernière poussée en Europe de la pandémie commencée en 1347 sous le nom de peste noire. Le bacille de la peste est véhiculé par les puces, elles-mêmes apportées par les rats. Des foyers pesteux existent chez les rongeurs sauvages. En 1720, des foyers pesteux existent au Levant, et les navires français commerçant avec ces régions doivent respecter des règles sanitaires mises en place pour éviter tout contact avec la maladie, ou pour en limiter la propagation quand des cas sont avérés. Tout le drame de 1720 tient dans le non-respect de ces règles élaborées grâce à l’expérience acquise lors des épidémies précédentes.
 

En juillet 1719, le navire appelé Grand Saint-Antoine quitte Marseille pour le Levant. Il doit constituer une cargaison de tissus de prix dans les ports du Levant. En janvier 1720, il fait escale à Sidon. Sur le trajet du retour, des cas de maladie commencent à se déclarer sur le bateau, tuant d’abord un passager turc. Lors d’une escale à Livourne, le médecin en chef du port refuse de voir le bateau entrer dans le port mais délivre au capitaine un document affirmant que les morts sur le bateau sont dus à la fièvre et non à la peste. Muni de ce document,  le Grand Saint-Antoine peut gagner Marseille le 25 mai 1720. Jean-Baptiste Estelle, premier échevin de la ville de Marseille, est le propriétaire d’une partie de sa cargaison et il va tout faire pour qu’elle soit disponible à la foire de Beaucaire.

À bord, plusieurs personnes sont déjà mortes et le bateau doit gagner un mouillage hors du port. Pourtant, le 3 juin, la cargaison est déchargée aux Infirmeries, contrairement aux règles sanitaires habituelles, et sûrement à la suite de pressions des propriétaires de la marchandise. A partir de là, la contamination commence à s’étendre hors de l’infirmerie à cause de contrebande de tissus de la cargaison. Des lingères extérieures sont contaminées pour avoir lavé du linge de l’équipage. La transmission de la maladie se fait par les balles de tissus infectés qui abritent puces et rats. Elle est aggravée par les manquements répétés à la quarantaine. Alors que le premier cas hors de l’infirmerie est déclaré le 20 juin, il faut attendre le 31 juillet pour que les autorités annoncent que la peste sévit à Marseille.
 

L’épidémie provoque la fuite d’une partie de la population, ce qui protège certains fuyards mais répand la maladie. Des personnes peu fortunées se réfugient dans leur famille à distance, expliquant ainsi la diffusion en Gévaudan. Toute la vie de la cité est bouleversée, coupant les approvisionnements, d’où une disette. Les cadavres sont jetés dans les rues. On envoie des galériens les ramasser, leur promettant une liberté dont ils ne pourront jouir. Des quêtes et des collectes sont organisées en France pour envoyer des secours alimentaires. Le chevalier Nicolas Roze organise le ravitaillement de Marseille. Des communautés religieuses comme celle de Saint-Victor restent confinés dans leurs locaux et sont ainsi protégées. Une partie du clergé se dévoue auprès des victimes et est décimée elle aussi. En septembre, au plus fort de la contagion, 1000 personnes décèdent tous les jours à Marseille.

L’épidémie progresse de 45 km par mois vers le nord et l’ouest, en Provence, dans le Comtat Venaissin et le Gévaudan. À Toulon, elle arrive par une balle de soie arrivée en contrebande ; plus de la moitié de la population de cette cité y succombe. Elle se répand dans le Var actuel. Le 4 septembre, les autorités pontificales établissent une ligne sanitaire sur la rive droite de la Durance après une entrevue entre le vice-légat et le marquis d’Argenson. On cherche à interdire les déplacements, obligeant les voyageurs à se munir de billets de santé. A la fin du mois de septembre, la cargaison du Grand Saint-Antoine puis le navire lui-même sont enfin détruits par le feu, alors qu’une ligne sanitaire est établie le long de la frontière orientale du Comtat Venaissin. En octobre, des troupes arrivent pour établir un blocus terrestre tandis que le Parlement d’Aix se replie à Saint-Rémy-de-Provence et que l’évêque Belsunce consacre Marseille au Sacré-Cœur de Jésus.

La contagion se poursuit, ralentie par l’hiver. Le 30 décembre, des mesures de désinfection sont décidées : destruction par le feu des vêtements et meubles contaminés, fumigation des maisons, nettoyage des rues.  On pense en effet que les fumigations purifient l’air. Les chiens, soupçonnés de transmettre la peste, ont été exterminés. Le 14 février 1721, un nouvel accord franco-pontifical établit un nouveau cordon sanitaire de la Durance aux monts du Vaucluse. Il est concrétisé par la construction, de mars à juillet, du mur de la peste. Elevé en pierres sèches, il mesure six pieds de haut et il court de Monieux à Cabrières. Dans la plaine entre Cabrières et la Durance, il est remplacé par un fossé de six pieds de large ou par des barrières. Le mur est gardé par un millier de soldats comtadins répartis dans une centaine de postes. Quand la peste commence à se répandre dans le Comtat Venaissin, ces soldats sont relevés, de l’autre côté du mur, par des troupes françaises chargées de protéger la Provence.

L’épidémie finit par être contenue grâce aux mesures prises : isolement des quartiers les plus touchés, enterrement des morts, évacuation des immondices, assainissement des maisons et des ruelles, fumigations, cordons sanitaires. Fin 1721, elle disparaît de Provence et du Gévaudan, malgré quelques reprises en 1722. Dans le Comtat Venaissin, les cas signalés justifient le maintien de troupes françaises le long du mur de la peste. En octobre 1722, il n’y a plus de malade en traitement dans les infirmeries d’Avignon. Les troupes françaises quittent le mur de la peste en janvier 1723 et le port de Marseille est rouvert dans l’année.
L’épidémie a décimé la moitié des habitants de Marseille. Près de 90 000 personnes ont péri dans la région. Les pertes démographiques seront comblées par une reprise de la natalité et une immigration venant des régions voisines. Marseille a aussi souffert économiquement de l’arrêt de la production et du commerce, mais le bilan est malaisé en pleine période de liquidation du système de Law.

Cette épidémie est essentiellement due à des négligences, à la contrebande et au non-respect de règles sanitaires pourtant bien connues et éprouvées. Sans vaccin ni immunité collective, cette maladie fortement contagieuse et létale a pu être contenue, au prix de nombreuses victimes. L’étude des pandémies passée est toujours éclairante pour mieux comprendre les pandémies actuelles.

Pour aller plus loin :
Les grandes épidémies en France
La quarantaine vue du lazaret

Buti (Gilbert), Colère de Dieu, mémoire des hommes : la peste en Provence, 1720-2020, Paris, Editions du Cerf, 2020
Pierre sèche en Vaucluse, La muraille de la peste, Plan-de-Saumane, Pierre sèche en Vaucluse, 1993
Scotto (Serge), Stoffel (Eric), Wambre (Samuel), Les pestiférés, Charnay-lès-Mâcon, Bamboo édition, 2019

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