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L'affaire Nozière : quand dénoncer l'inceste était "monstrueux"

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13 octobre 2021

Dans le cadre de l’exposition actuellement présentée à la BnF (site de l’Arsenal), « Une passion pour la justice, dans la bibliothèque de Robert Badinter », jusqu’au 12 décembre, retour sur le procès retentissant de Violette Nozière, mêlant parricide et accusation d’inceste, qui défraya la chronique des années 30.

Violette Nozière, dans Marianne, 6 septembre 1933, p.10

Violette Nozière. Ce nom résonne dans l’imaginaire judiciaire et médiatique français, jusqu’à avoir été transposé dans un film. Robert Badinter, s’était pris de passion pour cette affaire qui emballa la presse et enflamma l'opinion publique, entre-deux-guerres, conduisant à la condamnation à mort de l’accusée, jusqu’à sa grâce le 13 mars 1963 par la cour d’appel de Rouen.

« Violette l’empoisonneuse »

"Le drame de la rue de Madagascar" a été maintes fois raconté. Dans la nuit du 21 au 22 août 1933, Violette Nozière, jeune lycéenne de 18 ans, fait avaler à ses parents du Soménal, un barbiturique, et quitte le domicile familial. Son père est tué mais sa mère en réchappe. L’enquête est confiée au commissaire Gueudet, qui retrouve Violette et l'emmène à l’hôpital Saint-Antoine, au chevet de sa mère, le 23 août. La jeune fille prend alors la fuite signant par là même sa culpabilité. Elle est arrêtée le 28 août 1933 par le commissaire Marcel Guillaume dans le 7e arrondissement. Commence alors l’affaire Violette Nozière.

Violette Nozière d'après une photographie récente publiée dans Le Petit Parisien, 25 août 1933

 « Violette l’empoisonneuse » fait très vite la une de tous les quotidiens. Et c'est dans les journaux que débute l'enquête, notamment dans Paris-Soir sous l'impulsion de Jean Prouvost, qui joue le tout photographique ramassé dans une formule : « nous ne nous contentons pas de savoir, nous voulons voir ». Ainsi, la vie de débauche de la jeune fille dans les bistrots du Quartier Latin, de Montmartre ou de Montparnasse est égrenée à longueur d’articles, la presse prend fait et cause contre « la parricide ». Quelques jours seulement après les faits, les formules obscènes fusent : « un monstre en jupons », dans La Charente, qui fera florès ; « fleur vénéneuse du trottoir » selon Paris-Soir qui enfonce le clou « tant de vice derrière ce front lilial surprend et épouvante ». 

Comme l'écrit Anne-Emmanuelle Demartini, « une logique de genre (...) s’empare et de l’enquête judiciaire et du récit médiatique en explorant toutes les facettes pathologiques du féminin ». Il n'y a qu'un pas pour que l’empoisonneuse, dans l'imaginaire fantasmé, ne renvoie à la figure de la sorcière.
 

« Mon père abusait de moi »

Rapidement, pourtant, les premiers témoignages de Violette Nozière au juge Lanoire, en charge de l'enquête, mettent en avant un autre mobile que la cupidité, présumée par l'ensemble de la presse. L'accusation d'inceste s'insinue dans l'enquête :

Si j’ai agi ainsi, vis-à-vis de mes parents, c’est que, depuis six ans, mon père abusait de moi. Je n’ai rien dit à ma mère parce que mon père m’avait dit qu’il me tuerait, et qu’il se tuerait aussi. [...] Je n’ai jamais parlé des relations que j’avais avec mon père, à aucun de mes amants, ni à personne. […] Il y a déjà deux ans que j’ai commencé à détester mon père, et un an que j’ai pensé à le faire disparaître (Archives de Paris, D2 U8 379, P.-V. de première comparution.)

 Et Violette en donne des éléments de preuve : « mon père après chaque outrage, se servait de chiffons qu’il jetait derrière un porte-manteau ».

Série de photographies de Violette Nozière dans Paris-Soir, 30 août 1933 "photographiée malgré elle" comme l'indique le journal

Loin d'emporter la presse et la morale, ces révélations d'un scandale sexuel détournent le regard des journalistes, non sans quelques allusions brumeuses. Le 31 août 1933, Le Petit Journal informe ses lecteurs que l’affaire, après avoir fait passer du mystère à l’horreur, « prend un tour qui soulève de dégoût le cœur de l’honnête homme », tout en avançant, en grosses lettres, des témoignages de proches selon lesquels : "Violette a menti". Selon La Liberté, il faudra recourir à un « huis-clos partiel (...) certains détails ne pouvant, de toute évidence, être évoqués en public ».  L'Oeuvre, de son côté, ne doute à aucun moment que les jurés « rejetteront avec mépris la fable du père incestueux ».  « Veut-elle pour sa défense déshonorer ce père qu’elle a tué ? Ou bien dit-elle la vérité ? » s’interroge l’Action Française. La soumission à un examen de « trois experts mentaux », opportunément décidée par le juge, doit permettre de débrouiller la thèse de la parricide, selon la presse.

« Tout le reste est accessoire... »

Pour les « éminents psychiatres » interrogés par Paris-Soir, le 15 septembre, il ne fait aucun doute que Violette Nozière est une « mythomane dangereuse »  pour l’un, « dont les sens ont été éveillés trop tôt aurait été inconsciemment attirée par son père et aujourd’hui elle l’accuserait d’un acte qu’il n’a jamais commis mais qu’elle souhaitait involontairement dans le plus profond de son être », pour un autre qui requiert par « modestie » l'anonymat. L'accusée a beau étayer ses accusations, elle demeure « une perverse » dont on se garde bien de relayer les « honteuses calomnies » . Et pourtant, Le Petit Parisien du 18 septembre, concède que les preuves retrouvées au domicile des Nozière  « ne laissent plus à sa monstrueuse accusation un caractère aussi invraisemblable ». Mais les journaux continuent d'étaler en première page la « monstrueuse accusation  ».

Malgré les indices, Le Figaro ne s'embarrasse par de telles circonvolutions et amorce, sans embages, son article sur l'affaire Nozière : « Violette Nozière a tué son père et voulut tuer sa mère par intérêt [...] Tout le reste est accessoire ».

Dans les journaux, bien avant l'ouverture du procès, le verdict semble déjà entendu.

« Au Père avec une majuscule, clef de voûte de la société civile, Violette a porté atteinte doublement : le parricide tue le père réel, l’accusation d’inceste le père symbolique », révèle Anne-Emmanuelle Demartini.

« Le nom que ton père t'a donné et ravi »

C'est du côté des écrivains du mouvement surréaliste que la jeune lycéenne va trouver quelque soutien. Dans un recueil, publié en Belgique aux éditions Nicolas Flamel, pour éviter la censure, on retrouve, sous la plume d'André Breton, un autre récit que celui servi par la presse :
« Ce que tu fuyais, tu ne pouvais le perdre que dans les bras du hasard » , poursuivant dans une formule « le nom que ton père t'a donné et ravi », jeu de mot explicite, comme l'explique Anne-Emmanuelle Demartini, sur le signifiant violette/viol.

Quelques pages plus loin, dans la même veine, Paul Eluard livre trois vers restés célèbres :

Violette a rêvé de défaire
 A défait
L'affreux nœud de serpents des liens du sang

 

Rue de Madagascar, reconstitution du crime de Violette Nozières : Agence Meurisse, 1933

Le 10 octobre 1934, s’ouvre, devant la cour d'Assises de la Seine, le procès de Violette Nozière. Las, « l’empoisonneuse » n’est pas à la hauteur de sa réputation. Au grand dam, des journaux et du public.
 

Un procès expéditif

Après une année sans éléments nouveaux, les journaux sont au diapason de l'émotion publique et de la morale. « On ne découvre au crime de cette adolescente dépravée aucune excuse », tranche Le Populaire, l'organe de la SFIOL'Oeuvre qui avait un temps agréé à la thèse de l'inceste - et s'en était même gargarisé - se range désormais dans le camp de l'accusation, dubitatif face à l'attitude de Violette « cette impassibilité (...) qui s'oppose le plus à la thèse que présenta la défense ».

L'Intransigeant  résume le sentiment général au soir du dernier jour du procès : « Faut-il la croire? On explique mal la tardive révolte d’une vertu par ailleurs fort peu intacte. En outre, il est manifeste que nous avons devant nous une mythomane, une maniaque du mensonge ». Même la chronique de Colette, le lendemain dans ses impressions du procès, épouse l'opinion ambiante, et le regard acéré qu'elle porte sur l'accusée évince quasiment la violence subie - tout juste évoquée par la litote "C'est terrible et mesquin une enfant sans honneur que plusieurs promiscuités ont blettie".

Bien que partie civile dans l’affaire et après une déposition accablante, la mère de Violette Nozière, ébranlée par les supplications de sa fille, est prise d’un revirement « Violette je ne puis oublier que tu es mon enfant »,  elle implore les jurés dans un dernier souffle « Pitié, pitié pour mon enfant ». Dans l'Excelsior, André Reuze souligne : « Tout est extraordinaire dans ce procès ».

En trois jours, le verdict tombe. Suivant les réquisitions de l'avocat général Gaudel, Violette Nozière est condamnée à mort.