Le Blog
Gallica
La Bibliothèque numérique
de la BnF et de ses partenaires

Lhéritier (1807-1885) ou Cinquante ans d’une carrière au théâtre du Palais-Royal

0
10 novembre 2020

Pour poursuivre notre série de billets sur les portraits d'artistes de la scène du XVIIIe au XXe siècle, nous vous proposons aujourd'hui de découvrir une figure oubliée du théâtre français mais qui connut la gloire en son temps : Romain Thomas dit Lhéritier (1809-1885).

La troupe du Théâtre du Palais-Royal de 1831 à 1879, dessin de Lhéritier

Le 15 octobre 1881, le théâtre du Palais-Royal s'apprête à vivre une soirée mémorable, de celles qui font date dans les annales de l'histoire de ce théâtre.

Après le spectacle splendide souper, suivi d'un bal offert par les directeurs M[essieurs] Delcroix et Briet, à tous les artistes du Palais royal, ainsi qu'à M[essieurs] les journalistes pour fêter le cinquantenaire de Mr L'héritier. Belle fête ! Très cordiale, très imposante, beaux discours de M[essieurs] Delcroix et Briet, belle poésie faite et lue par Mr René Luguet régisseur général. Très grand succès !... bien mérité, un charmant petit couplet fait et chanté par Mr Pellerin mais surtout un petit bijou, une véritable perle, c'est un couplet fait par Mr Luguet et chanté par Mr Chaumont avec un grand talent. Enfin, au milieu du dîner, l'on a offert à Mr L'héritier au nom de tous les artistes un superbe bronze. Si l'émotion fait vivre vieux, L'héritier vivra mille ans, à 6h tout était fini.

C’est en ces termes que le journal de bord du théâtre (1) relate l'évènement et célèbre la carrière du comédien Romain Thomas dit Lhéritier, carrière placée sous le signe d'une longue et constante fidélité au service de ce théâtre. Et pour la petite histoire, en l'honneur de cet anniversaire, les répétitions des nouvelles pièces sont interrompues et surtout, les amendes de la journée encourues par les artistes et les employés sont effacées.

Les journaux de bord sont autant de témoignages émouvants de la vie quotidienne du théâtre et en feuilleter les pages revient à s'introduire sur la pointe des pieds dans les coulisses, les loges et les couloirs où se croisent toutes les personnes qui mettent en œuvre soir après soir la « machine à faire rire » (comédiens, musiciens, machinistes, régisseurs, coiffeurs, etc.), au premier rang desquels Lhéritier.
 
Le comédien
Lhéritier est engagé (2) en 1831 au théâtre du Palais-Royal par les directeurs Joseph Dormeuil et Charles Poirson. Il y fait ses débuts aux côtés de Samson, Lepeintre aîné, Regnier et Virginie Déjazet, dans le rôle du cocher de fiacre Brindavoine, dans la pièce Le coin de la rue ou Le rempailleur de chaises, vaudeville en 1 acte de Théophile Dumersan et Nicolas Brazier. La pièce, créée au théâtre des Variétés le 24 janvier 1820, est reprise au Palais-Royal le 3 septembre 1831.

 
 
Rôle de Brindavoine, Le coin de rue, 1831

Les registres du théâtre font état des retards fréquents du jeune comédien tant aux répétitions que lors des levers de rideau, ce qui lui vaut des amendes comprises entre 75 centimes (par exemple à la date du 9 avril 1832, pour avoir retardé de 10 minutes le lever du rideau de Pékinet ou Le filleul de la fée) et 6 francs (autre exemple à la date du 23 janvier 1832, pour être arrivé avec un quart d'heure de retard à la représentation de L'enfance de Louis XII ou La correction de nos pères).

Si l’on en croit Eugène Héros, Lhéritier participe à la création de 362 pièces, sans compter les reprises. Plébiscité par le public dès ses débuts sur la scène du Palais-Royal, il remporte de vifs succès dans plusieurs pièces d'auteurs célèbres en leur temps comme Brazier, Dumersan, Mélesville, Dumanoir etc., auteurs dont les œuvres toutefois ne sont guère passées à la postérité.

 

Rôle de Belzingue, Les diables roses, 1863
 

Il triomphe également dans plusieurs pièces d'Eugène Labiche et de ses différents collaborateurs (Marc-Michel, Auguste Lefranc, etc.) : Un chapeau de paille en Italie (14 août 1851), La station Champbaudet (7 mars 1962), Célimare le bien-aimé (27 février 1863), La cagnotte (23 février 1864) ou Le plus heureux des trois (11 janvier 1870).

 

Rôle de Cordenbois le pharmacien, La cagnotte, 1864, dessins de Draner (à gauche) et de Lhéritier (à droite)

 

C'est avec le rôle de Vipirac dans la pièce Monsieur de Barbizon, une comédie en 3 actes de Petit et Raymond créée le 24 décembre 1879, qu'il achève sa longue carrière dans ce temple du divertissement et du rire dont la devise est une citation de Rabelais : "Mieulx est de ris que de larmes escrire, pour ce que rire est le propre de l'homme. Vivez joyeux".
 
Lhéritier a eu l’honneur d’une strophe nominative dans le prologue d’ouverture de L’Impromptu, petit monologue en vers de Théodore de Banville pour la réouverture du Palais-Royal et l’inauguration de la nouvelle salle le 14 septembre 1880 :

Et tant de gloire éparse
Demeure aussi Lhéritier
Qui des princes de la farce
Est le fidèle héritier. 

Le dessinateur
Dans la correspondance qu’il échange dès 1913 avec Auguste Rondel, Eugène Héros (3) évoque à plusieurs reprises les archives du théâtre du Palais-Royal qu’il a en sa possession.

(…) J’oubliais de vous dire qu’on m’a fait des propositions, un peu vagues en vérité, pour une partie de ma collection et notamment pour les Lhéritiers (…) (Archives Auguste Rondel, Correspondance, lettre H)

Quelques années plus tard, en 1920, il vend à Auguste Rondel ce qui constituait la bibliothèque du théâtre (copies calligraphiées et textes imprimés des pièces, musique notée), à laquelle s’ajoutent les affiches, les journaux de bord, des archives administratives et environ 500 aquarelles signées Lhéritier.
Ces aquarelles révèlent les talents artistiques du comédien et constituent à leur manière un témoignage émouvant sur la vie du théâtre.

 

Portraits d'Eugène Labiche (1815-1888), des comédiens Henri Luguet (1822-1888), Pierre-Alfred Ravel (1811-1881) et Lhéritier (1807-1885)

Lhéritier croque sur le vif les membres de la troupe, lors des répétitions et des représentations, tout comme l’ensemble du personnel du théâtre. Il accentue les caractéristiques physiques des personnes représentées, souvent de profil pour mettre en valeur un trait de caractère ou une particularité physique. Les aquarelles oscillent entre le portrait et la caricature : la disproportion de la tête par rapport aux jambes, par exemple, contribue à cet aspect caricatural du dessin.
Lhéritier se représente lui-même dans ses aquarelles mais l’image qu’il donne de lui est celle d’un homme plutôt dans la force de l’âge. En 1831, alors qu’il n’est en réalité âgé que de 24 ans, son autoportrait dans le rôle de Brindavoine le fait apparaître avec les caractéristiques physiques que l’on retrouve tout au long de sa carrière. Le comédien-dessinateur brouille les pistes et semble peu soucieux de reproduire fidèlement ses traits aux différents âges de sa vie.

Amusantes, désopilantes, touchantes, ces aquarelles sont aujourd’hui des traces fugitives d’une vie au service d’une passion, celle du comédien Lhéritier pour le théâtre du Palais-Royal.

L'homme
Si le comédien est célébré par ses pairs, en revanche l'homme Lhéritier est plus discret. Nous ne savons que fort peu de choses de sa vie, qui semble se dérober aux éventuels biographes. Né à Neuilly-sur-Seine le 27 août 1807, Marie Romain Thomas est le fils de Mathurin Thomas, entrepreneur dans le bâtiment et de son épouse Marie Louis Chazelle (4).

Hommes de théâtre, critiques dramatiques, chroniqueurs de la vie parisienne évoquent principalement l'acteur, qu'ils considèrent souvent comme l’un des plus grands comiques du vaudeville de la seconde moitié du XIXème siècle. Mais ils ne nous livrent guère d'éléments quant à ses années de formation ou sa vie privée. S'ajoutant à ses autoportraits aquarellés, quelques rares photographies signées Alphonse Liébert, Ulric Grob, Auguste Muriel ou encore Gustave Lévy témoignent d'un Lhéritier à la ville. Un physique gagné par l'embonpoint, le crâne dégarni, posant à un âge où il a déjà acquis toute sa notoriété à la scène, les photographies laissent toutefois transparaître sa bonhommie.
 

Photographie signée Alphonse Liebert dans Paris-Théâtre, 2-8 septembre 1875, n° 120

 

Ses admirateurs soulignent à l'unisson sa gentillesse, sa timidité et sa discrétion. Veuf de Gabrielle Hallu, devenu rentier après son départ à la retraite, l'ancien artiste dramatique qui a tant fait rire le public du Palais-Royal décède à son domicile parisien, situé au 53 rue des Dames dans le 17ème arrondissement, le 20 février 1885 à l'âge de 78 ans (5).

Pour aller plus loin, parcourez la sélection sur les portraits d'artistes de la scène (XVIIIe-XXe siècle).
 


(1) Fonds d'archives du théâtre du Palais-Royal, journal de bord, 8 mars 1881-25 février 1884, FOL-COL-286(31).
(2) En l'absence du contrat d'engagement de Lhéritier, qui ne figure pas dans les archives du théâtre actuellement conservées par le département des Arts du spectacle, la date de recrutement du comédien comme membre de la troupe peut se déduire de la date de la première répétition de la pièce, laquelle a lieu le 29 août 1831.
(3) Eugène Héros, auteur dramatique, chansonnier, collectionneur à ses heures, a également été directeur de plusieurs théâtres parisiens et du Palais-Royal en particulier, entre 1907 et 1910.
(4) Source : https://archivesenligne.neuillysurseine.fr/4DCGI/Web_RegistreArt1E3/ILUMP9191 : Vue n° 84 pour la déclaration ; vue n° 86 pour la liste récapitulative des naissances en 1807, dernière ligne page de droite
(5) Source : Registre des décès, Ville de Paris, 1885, décès, 17, V4E 7474, http://archives.paris.fr/s/4/etat-civil-actes/resultats/?&ref_fonds=4&de...

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.