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De la grippe espagnole au Covid-19, ces remèdes qui promettent des miracles

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6 mai 2020

Au cœur de la crise sanitaire du Covid-19, une vague de prétendus traitements miracles inonde les médias : injection de désinfectant, UV, fenouil ou encore potion magique à base de plantes... Qu’en était-il, 100 ans plus tôt, au temps de la grippe dite "espagnole" ? 
"La quinine paraît efficace", Le Matin, 22 octobre 1918, p.1
En 1918 déjà, la quinine, ancêtre de la chloroquine qui est son substitut synthétique, est soupçonnée d’être efficace contre la grippe espagnole.
 
Depuis le début de la pandémie de coronavirus, de nombreuses nouvelles fallacieuses quant aux origines du virus, à ses modes de transmission, ou encore à son traitement circulent sur la toile. Face à ces fausses informations et à leur forte charge virale, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a dû recenser et démentir sur son site les rumeurs les plus extravagantes, et notamment celles concernant les pseudo-remèdes miracles. Ainsi peut-on y lire les recommandations suivantes : "FAIT ETABLI : boire de l’alcool ne vous protège pas contre le Covid-19 et peut-être dangereux", "rien ne prouve que la consommation d’ail protège les gens contre le nouveau coronavirus", "Prendre un bain chaud n’empêche pas de contracter le Covid-19" […] Par ailleurs, il peut être dangereux de prendre un bain très chaud à cause du risque de brûlure" ou encore "Non. L’huile de sésame ne tue pas le nouveau coronavirus." Et l’OMS de conclure : "À ce jour, aucun médicament spécifique n’est recommandé pour prévenir ou traiter l’infection par le nouveau coronavirus (2019-nCoV)". Si ces idées reçues ont la vie dure et continuent malgré tout de circuler massivement sur les réseaux sociaux, dans la presse et même dans les discours des dirigeants politiques, elles ne sont pas pour autant le produit de notre époque. En effet, une recherche dans la presse numérisée du XXe siècle sur Gallica nous permet de repérer, au temps de la pandémie de grippe qui a décimé le monde entre 1918 et 1920, de très nombreux articles vantant les propriétés de médicaments prometteurs, de remèdes de grand-mère ou encore de solutions thérapeutiques susceptibles de venir à bout de la maladie. Et il apparaît que ces traitements, colportés par les journaux du siècle dernier, ressemblent trait pour trait à ceux qui sont réputés salutaires dans les médias contemporains !
 

Du rhum contre la grippe

 

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Aux écoutes, p.13, 17 novembre 1918

Depuis le début de la crise du Covid-19, une pléthore de publications douteuses est relayée sur les réseaux sociaux afin de prêcher l’efficacité des boissons alcoolisées, et notamment de la vodka, contre le virus : alors que certains recommandent de l’utiliser pour désinfecter les surfaces ou pour concocter un gel hydroalcoolique home made, d’autres conseillent tout simplement de l’ingérer pour se prémunir de la maladie. Ces hypothèses sur les pouvoirs prophylactiques et curatifs de l’alcool ne sont pas inédites. En 1918, alors qu’une seconde vague de grippe touche fortement la France, c’est le rhum qui est recommandé pour combattre l’ennemi sceptique. Officiellement reconnu par les médecins comme remède de prévention et de traitement, le rhum est même distribué par le ministère du Ravitaillement. En effet, le 29 octobre 1918, un communiqué annonce la cession de 500 hectolitres de rhum à la ville de Paris pour l’aider à lutter contre la grippe ("Le rhum, remède contre la grippe", Le Petit Parisien, 29 octobre 1918, p. 2 ). Cependant, ce souverain breuvage fait l’objet de nombreuses spéculations et son prix atteint des cimes vertigineuses :

"Il faut croire que les gros producteurs de rhum des îles françaises avaient prévu jusqu’à l’épidémie de grippe, le jour où ils négligeaient la fabrication du sucre pour donner tous leurs soins à celle de l’alcool. Voici le rhum classé parmi les liqueurs de grande marque, par conséquent vendu à des prix exorbitants depuis que la médecine l’ordonne comme un excellent préservatif ou remède contre la grippe. Très couramment, chez les moindres épiciers, on demande vingt ou vingt-cinq francs d'un litre de rhum. […] Nous demandons si l’on va tolérer, sur un produit en quelque sorte pharmaceutique cette éhontée spéculation" (P.D, "Voici du rhum… mais à quel prix !", Le Radical, 31 octobre 1918, p. 2).

De la flambée des prix du rhum à celle du gel hydroalcoolique ou des masques, chaque épidémie semble apporter son lot d’agioteurs... ! Gare toutefois aux représailles :

"Le service des fraudes a ouvert une enquête au sujet de certains agissements qui ont amené la hausse du rhum au moment où ce produit était particulièrement recherché comme remède de la grippe. Des intermédiaires n’ayant jamais eu de rhum entre les mains ont réalisé des bénéfices de 400 francs par hectolitre ; des détaillants ont gagné jusqu’à 70 0/0. De nombreux procès-verbaux ont été transmis au parquet et des poursuites vont être engagées contre les spéculateurs. Tous les délinquants seront déférés aux tribunaux" ("Faits divers. La spéculation sur le rhum", Le Temps, 20 décembre 1918, p. 3).
 

Ail et oignon

Qui n’a pas reçu, au cours de ces derniers mois, via une application de discussion instantanée, au moins un message pontifiant livrant la recette d’un nouveau cocktail magique pour se protéger contre le Covid-19 ? Tantôt composées de plantes, de bicarbonate de soude, d’eau chaude, de jus de citron, ou encore de fenouil, de nombreuses décoctions sont recommandées pour renforcer le système immunitaire et le rendre "hermétique au coronavirus". Parmi ces potions miracles, la tisane à base d’ail est l’une des plus plébiscitées sur les réseaux pour ses propriétés antimicrobiennes censées faire barrière au virus. Au temps de la grippe espagnole, c’est un autre bulbe qui est la star des colonnes de journaux :

"En ce temps d'épidémie de grippe maligne, voici un remède de bonne femme, très anciennement connu que nous recommande un officier de nos amis : Il existe un vieux remède, aussi surprenant dans ses effets qu'il l'est dans sa simplicité ; c'est l'oignon. Un médecin militaire, qui joint la modestie à la science la plus éprouvée, traite les grippes de l'hôpital qu'il dirige en leur donnant chaque jour, dès le début de la maladie, 200 centimètres cubes de suc d'oignon pilé, pris en trois fois dans du thé chaud. La fièvre tombe en deux jours. Sur plus de 80 malades ainsi traités, aucun n'est décédé. Un seul, qui avait, refusé le breuvage, a été atteint de broncho-pneumonie ; mais celle-ci n'a pas résisté plus de six jours au médicament administré en lavement. La médication s'accompagne d'enveloppements sinapisés du thorax. Il semble que les résultats ci-dessus indiqués sont assez concluants pour mériter l'attention du public, des médecins, voire des autorités" ("La Grippe. Un remède de bonne femme", L’Écho d’Alger, 15 novembre 1918, p. 3).

Les "nouvelles brèves" de La Lanterne du 21 novembre 1918 relaient également le succès d’un médecin de Boulogne-sur-mer qui aurait obtenu des "résultats encourageants" en soignant la grippe avec du jus d’oignon. Comme souvent lorsqu’il s’agit d’authentifier une information en lien avec la santé, les articles s’accompagnent de témoignages de prétendues autorités médicales afin de légitimer les remèdes mentionnés. Le pouvoir des "docteurs" est aussi rhétorique, comme le démontre l’explosion des ventes de fenouil en février dernier au Cap-Vert, suite à un message viral affirmant qu’un "infectiologue brésilien" aurait recommandé de boire du thé au fenouil deux fois par jour pour lutter contre le virus.
 

Réactions à chaud

Outre la consommation de différents breuvages, certaines hypothèses circulent quant à l’efficacité des rayons ultraviolets sur l’épidémie. La possibilité que le virus entre en sommeil l’été comme la grippe saisonnière suscite alors de nombreuses conjectures. Si la chaleur est efficace contre le Covid, pourquoi ne pas carrément augmenter notre température corporelle et joindre l’utile à l’agréable en se prélassant dans un bain chaud réconfortant et immunisant ? En février 1919, les vertus de la chaleur contre la grippe, et notamment de la transpiration, sont aussi louées après les tests d’un médecin suédois :

"Stockholm, 9 février – Le Docteur Bjœrson publie une déclaration relative à un nouveau procédé pour guérison de la grippe espagnole. Le mode de traitement consiste à exposer le dos des malades à un puissant appareil développant de la chaleur et de la lumière électrique et provoquant une intense transpiration. Les malades soumis à ce traitement ont tous été guéris au bout de deux à cinq jours" ("La transpiration remède contre la grippe", La Petite Gironde, 10 février 1919, p. 1).

Les publicités pour les produits pharmaceutiques chauffants circulent également massivement, comme celle pour la "ouatte chaleur bienfait" qui, "appliquée sur la poitrine amène une chaleur vivre d’abord puis douce et prolongée" et permet ainsi de sauver les malades de la grippe. Et tout cela pour la modique somme de 2 francs 50…! Plus généralement, la quatrième page du journal, habituellement consacrée à la réclame, nous permet de découvrir nombre de traitements dits miraculeux. Parmi ceux-ci, le "Goudron Dianoux", "les pillules Pink" ou encore le "grippecure" promettent une guérison en temps record. Si certains de ces médicaments existaient avant la grippe de 1918, les textes publicitaires varient et intègrent un paragraphe sur la grippe espagnole :

"L’usage du grippecure, à la dose de 2 pillules avant chaque repas, suffit en effet pour guérir en peu de temps, et souvent même en un seul jour, la grippe la plus tenace, quelque forte qu’elle soit, et l’influenza la plus opiniâtre. […] Nota – Pendant l’épidémie de grippe espagnole qui sévit actuellement, on ne saurait trop recommander de prendre du GRIPPECURE. C’est un remède excellent pour guérir le mal dès qu’il paraît et même pour le prévenir" (« Arrachez le mal », Le Matin, p. 4).

 

Réclames ci-dessus : "Le chêne et le roseau", Le Petit Parisien, 26 février 1919 / "L’épée de Damoclès", Le Matin, 1 décembre 1918 / "Arrachez le mal", Le Matin, 4 janvier 1919 / "Ne traitez pas par le mépris", Le Petit Parisien, 12 décembre 1918

De tels procédés, qui seraient aujourd’hui condamnés par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), ne sont pas rares au XXe siècle. Ainsi, les marques n’hésitent pas à masquer leurs publicités sous l’apparence de petits contes ou de témoignages qu’ils accompagnent de portraits en médaillon afin d’apporter un cachet de vérité à l’annonce :
 

"Une morale nue apporte de l'ennui, le conte fait passer le précepte avec lui. Voici donc notre petit conte au Lude, dans la Sarthe, habite place de l'Église, Mme Eseverri. Mme Eseverri comme un peu tout le monde, a payé son tribut à la funeste grippe espagnole, ou à l'ancienne influenza, comme vous voudrez, car si le nom a changé, les mauvais symptômes sont restés. Mme Eseverri avait bien fini par prendre le dessus sur le mal, mais elle n'arrivait pas à se débarrasser de ce qu'on est convenu d'appeler les suites de la grippe : "J'ai fini par avoir raison de la grippe, écrit-elle, mais bien que n'ayant plus de manifestations aiguës, ce mal m'avait laissé quelque chose. Malgré les soins, je ne sentais pas revenir les forces, je restais pâle, sans entrain, toujours maussade et morose. […] Dans notre journal Le Petit Parisien, j'avais toujours lu les attestations de guérison par les Pillules Pink qui y sont publiées […] Les Pilules Pink n'y ont pas manqué. Grâce à elles, j'ai retrouvé mon excellente santé d'autrefois. Une amie anémique, voyant les beaux résultats obtenus par moi, a pris aussi vos pilules et s'en est bien trouvée et mon mari lui-même, quand il se sent fatigué, prend quelques Pilules Pink, ce qui le remet parfaitement d'aplomb". Notre conte est fini sur la guérison de Mme Eseverri. Le précepte est celui-ci « Quand la maladie sera contre vous, les Pilules Pink seront avec vous" (Le Gaulois, 26 mars 1919, p. 3).
 
Attention toutefois à ne pas confondre la réclame et les fausses informations avec les articles parodiques et humoristiques qui tournent en dérision les recommandations douteuses et raillent les comportements humains. En voici quelques exemples :
 
"Grippe espagnole. — Un savant mexicain, Pedro Barranza, vient de trouver le remède de la grippe espagnole. Cette maladie étant due en général à la contamination du nez et de la bouche, il suffit, en période de crise, de se faire coudre les lèvres avec du gros fil et de boucher son nez avec du simple mastic de vitrier. Le microbe ne pouvant entrer, la maladie sera évitée" ("Échos", Le Régiment, 23 janvier 1919, p. 9).
 
"Les médecins conseillent les gargarismes à l'eau oxygénée : l'eau oxygénée est introuvable. Introuvable ? Ce n'est pas sûr : Je voyais l'autre jour, chez le coiffeur, une dame qui se faisait blondir à l'eau oxygénée, Et elle n'est pas la seule. Si on réquisitionnait toute l'eau oxygénée que gardent les coiffeurs, il y aurait de quoi alimenter les pharmacies et sauver les gens de la funeste grippe. Mais non, ces dames veulent paraître blondes. Allez dans le music-hall qui affiche les quatre cents plus jolies femmes de Paris. Comptez les tignasses oxygénées, les litres répandus sur les petits crânes de ces dames qui seraient beaucoup mieux placés dans les gorges des malades pour détruire les mauvais germes. N'y-aura-t-il personne, pour ramener les femmes à la raison, à la bonté, je dirai presque au patriotisme ? Est-ce que le règne des femmes oxygénées ne pourrait pas prendre fin en ce triste automne 1918 ? Ce n'est pourtant pas bien joli, une femme teinte ou déteinte. Tout à fait notre avis" ("Autour de la grippe", L’Œuvre, 25 octobre 1918, p. 3).
 
Il faut croire qu’un siècle plus tard, les vœux du journaliste de L’Œuvre ont été entendus : avec la fermeture des coiffeurs jusqu’au 11 mai, rares sont les femmes qui peuvent se piquer d’être encore bien teintes ou "déteintes" aujourd’hui ! En définitive, la prévention la plus efficace en ces temps difficiles semble être, quand on le peut, de rester chez soi, ce qui peut éviter de nombreuses déconvenues…

 

Nejma Omari

Cet article est réalisé dans le cadre du projet européen NewsEye, A Digital Investigator for Historical Newspapers. Le projet NewsEye est financé par le programme cadre de recherche et innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (accord de subvention n°770299). L'objectif de ce projet est d'offrir aux chercheurs comme au grand public un meilleur accès à la presse historique (1850-1950) sous forme numérique et dans toutes les langues.

A lire aussi :

"La grippe espagnole", billet publié sur le blog Gallica en 2018.
Agnès Sandras, "L’humour face aux épidémies – Partie I à IV." in L'Histoire à la BnF, 09/04/2020.

Pour aller plus loin :

Roy Pinker, Fake news et viralité avant internet. Les lapins du Père-Lachaise et autres légendes médiatiques, Paris, CNRS éditions, mai 2020 (à paraître).
La rubrique “spécial pandémie” de la plate-forme Actualité du XIXe siècle.

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