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Les lois de l'hospitalité au défi de l'universalité

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6 avril 2022

La question de l’hospitalité est plus d’actualité que jamais. Elle a ses lois, en apparence cristallines, qui sont celles de la morale. Mais, qu’en advient-il dans les conditions historiques, fort diverses, de leur mise en œuvre ? 

Hospitalité des barbares envers les pèlerins, d'après Gustave Doré, 1877

Avec  l’augmentation, ces dernières années, des flux migratoires à travers le monde, la question de l’accueil des étrangers, réfugiés ou non, est revenue sur le devant de la scène et se retrouve au cœur du débat public. Tandis que certains diagnostiquent une crise des migrants, une difficulté, pour les sociétés d’accueil, à intégrer un flux d’immigrés qui ne se tarit pas, d’autres jugent au contraire que nous faisons face à une crise de l’hospitalité. La réflexion sur cette dernière connaît un véritable renouveau et nous incite à regarder, dans Gallica, comment les générations précédentes ont elles-mêmes abordé la question. 

Il est en général admis que l’hospitalité est une coutume à la fois immémoriale et universelle. Elle aurait été pratiquée, aussi loin que nous remontions dans le temps, dans toutes les sociétés humaines connues. Il existerait de véritables lois de l’hospitalité, considérées comme sacrées et inviolables par tous les peuples. Cependant, la documentation dans Gallica ne reflète pas cette idée aussi nettement. Ainsi, l’anthropologue Charles Letourneau (1821-1902) parle, dans une section de son ouvrage L’évolution de la morale (1887), consacrée aux "traits de la moralité supérieure", d’ « une grande vertu, qui honore nombre de sociétés primitives [mais] disparaît et toujours avec les progrès de ce que nous appelons civilisation, l’hospitalité ». Selon lui, celle-ci aurait donc bien été pratiquée dès les premières sociétés connues, mais tendrait, en revanche, à s’effacer avec le progrès. 

C’est, en tout cas, dans l’Antiquité, un fait général avéré, si l’on croit Joseph Alphonse, auteur d’Essais sur l’esprit de l’éducation du genre humain (1814), qui qualifie poétiquement l’hospitalité de "couronne de l’humanité". Dans le chapitre VIII, "De l’hospitalité et de la bienveillance universelle", il écrit :

Chez les Anciens, un voyageur entrait dans une maison comme dans un temple : l’homme se levait pour recevoir l’homme ; on lui lavait les pieds, on le servait comme un ami bien venu ; les lois de l’hospitalité n’étaient jamais violées, elles étaient aussi sacrées, aussi saintes que les lois de Dieu même.

Elle était en particulier

largement pratiquée dans la Grèce ancienne. Toujours on accueillait l’étranger, on le faisait asseoir à table, avant de lui demander son nom ; au moment de le quitter on lui offrait les présents de l’hospitalité [xénia].

Xénia vient de xénos, hôte ou étranger en grec, racine que nous retrouvons dans le mot français xénophobie. En matière d’hospitalité, ce sont les Grecs qui, dans la littérature disponible, sont les plus souvent cités avec les Orientaux, et tout particulièrement les Arabes, régulièrement louangés pour la raison qu’ils mettent un point d’honneur à accueillir généreusement l’étranger. En témoigne, parmi de très nombreux exemples, ce passage de Mahomet et les Arabes de l’historien Théodore Bachelet (1820-1879), publié en 1853 : 


 

La littérature grecque ancienne regorge, il est vrai, de scènes d’hospitalité et de leurs rituels plus ou moins complexes, mais aussi, comme pour la valoriser par contraste, de scènes où elle est brutalement rejetée. C’est le cas, par exemple, dans ce passage célèbre de L’Odyssée (dans la traduction de 1854 d’Edouard Sommer) : 


 

Les lois de l’hospitalité sont, le plus souvent considérées comme inviolables. Les sociétés qui ne s’y plient pas sont pointées avec mépris, les peuples qui les ignorent qualifiés de barbares. Ainsi en allait-il des Thraces dont le Dictionnaire des dictionnaires. Lettres, sciences, arts, encyclopédie universelle, publié sous la direction de Paul Guérin (1895) nous apprend, à l’entrée Borée, dieu grec du vent du Nord résidant en Thrace, que ce pays était considéré par les Athéniens « comme une contrée glaciale, horrible à habiter et peuplée de sauvages qui méprisaient les saintes lois de l’hospitalité ». Les différentes sociétés semblent même, parfois, rivaliser sur ce terrain comme l’atteste la célèbre coutume par laquelle un homme offrait sa femme ou sa fille à son hôte. C’est ce que nous rappelle l’historien et helléniste Adolphe Reinach (1887-1914) dans ce passage d’un article d’une revue savante : « Dans l’Arabie comme dans la Grèce primitive, l’étranger jouit d’un caractère sacré ; l’hospitalité à son égard est un devoir religieux. Or, "l’hospitalité sexuelle" fait partie ordinairement des devoirs de l’hospitalité. » Dans un autre contexte historique, l’hospitalité tendait à l’inconditionnalité dans les monastères chrétiens : longtemps, les personnes poursuivies par la justice purent y trouver refuge, sans jamais être interrogées ni sur leur identité ni sur leurs méfaits, fussent-ils des crimes.

Dans l’Antiquité, il était donc bien difficile, l’aurait-on voulu, de s’exempter des lois de l’hospitalité. Les Anciens pouvaient pourtant, dans certaines situations, souhaiter les contourner, comme l’illustre un certain mythe grec. Celui-ci met en scène le héros Bellérophon qui, contraint de fuir sa cité natale après y avoir commis un crime, se réfugie auprès de Proetus, roi d’Argos et conçoit, en la cour de celui-ci, un amour coupable pour la reine Antée. Jean-Franc̜ois-Marie Bertet Dupiney de Vorepierre y résume ainsi l’intrigue dans son Dictionnaire des noms propres (1876-1879) : « Proetus, ne voulant pas violer les lois de l’hospitalité en tuant lui-même Bellérophon, l’envoya à son beau-père, Iobatès, roi de Lycie, avec des tablettes scellées, dans lesquelles il priait ce prince de mettre à mort le porteur du message. Iobatès fit à Bellérophon l’accueil le plus hospitalier et n’ouvrit les tablettes qu’au bout de dix jours. Alors, il n’osa pas non plus porter la main sur celui qui avait été son hôte ; néanmoins, dans l’espérance qu’il périrait dans cette lutte, il le chargea de combattre la Chimère… ». De ces situations paradoxales auxquelles conduit parfois le caractère obligatoire de l’hospitalité, Buster Keaton tirera tout l’effet comique dans son premier chef-d’œuvre, Les lois de l’hospitalité (1923), dont Les Spectacles, petit guide culturel, décrit succinctement le scénario à l’occasion d’une sortie en salles en 1929 :


 

L’hospitalité inconditionnelle est une exigence très forte qui, pour être généralement admise au plan des principes, pose plus de problèmes qu’on ne voudrait l’admettre dès lors qu’il s’agit de la mettre en œuvre. L’hospitalité est, au plan des faits, fondamentalement empreinte d’ambiguïté. C’est ce sur quoi la sociologue Anne Gotman attire l’attention dans un dossier d’Informations sociales de janvier 2000 :


 

Ce sont là des faits qui ont été magistralement analysés par le grand linguiste Emile Benvéniste (1902-1976) dans son Vocabulaire des institutions indo-européennes (1969). Selon lui, l’hospitalité appartient, anthropologiquement, aux institutions du don et du contre-don et s’inscrit donc dans les relations d’alliance et d’échange entre sociétés. Le terme hostis, qui désignait d’abord l’hôte, en est venu avec le temps, explique-t-il, sans que nous en connaissions la raison précise, à signifier "ennemi". Il est vrai que l’hôte et l’ennemi ayant en commun d’être des étrangers, il pouvait être important de distinguer entre l’étranger favorable et l’étranger hostile. Il a donc fallu forger en latin un nouveau terme, hospes, d’où dérive nos termes "hospitalier" et "hospitalité" pour distinguer l’hôte de l’ennemi.

Dans un ouvrage classique, Les Rites de passage (1909), l’ethnologue et folkloriste Arnold van Gennep a systématiquement collecté les données liées aux pratiques hospitalières dans les sociétés primitives et traditionnelles. Il en ressort que, souvent, l’irruption dans une société d’un étranger était vécu comme une perturbation, à laquelle il fallait apporter des réponses élaborées. L’arrivée inopinée de l’étranger produisait, selon les populations, deux réactions opposées :

Les unes tuant, dévalisant, maltraitant l’étranger sans plus de procès, les autres le craignant, le choyant, l’utilisant comme un être puissant ou prenant contre lui des mesures magico-religieuses.

Pour de nombreux peuples, l’étranger apparaissait ainsi comme :

un être sacré, doué de potentialité magico-religieuse, surnaturellement bienfaisant ou malfaisant.

Selon James George Frazer, auteur du célèbre Rameau d’or (1906-1915), les sociétés répondaient à la terreur magico-religieuse éprouvée en présence de l’étranger par l’institution de rites spécifiques qui avaient pour objectif de le désenchanter en le rendant neutre ou même bienfaisant. Toutefois, van Gennep reproche à cette théorie son caractère psychologisant. En sociologue, il préfère se concentrer sur la description et l’analyse comparative des rituels et des cérémonies qui, dans toutes les sociétés, président à l’accueil des étrangers. Tous suivent, comme mécaniquement, dit-il, les mêmes étapes et s’achèvent par des "rites d’intégration". Cette ritualisation complexe de l’hospitalité s’est effacée avec le temps, en raison, probablement, de l’intensification des relations, économiques et culturelles, entre les sociétés. Elle n’a pas pour autant disparue et les relations diplomatiques entre pays par exemple restent très codifiées.


"S'il vous plaît, seigneur, de devenir notre hôte, vous serez acceuilli avec courtoisie et liberalité" 
Gravure de Héliodore Pisan, d'après Gustave Doré, épreuve d'essai pour l'illustration de Don Quichotte, 1863

 

De nombreux livres et articles dans Gallica témoignent de la conviction que l’éthique évangélique a constitué un progrès décisif dans la morale de l’hospitalité. Cela se lit de manière caractéristique sous la plume d’Arthur Loth, archiviste paléographe et journaliste catholique, qui, dans son ouvrage La charité catholique en France avant la Révolution (1896), présente les choses de la manière suivante : « L’antiquité païenne avait retenu des traditions primitives de fraternité entre les hommes la coutume de l’hospitalité. La nécessité contribuait à maintenir cet usage. Chez les Grecs, chez les Romains, les lois de l’hospitalité étaient sacrées ; mais elles ne  s’appliquaient, en général, qu’aux personnes qui avaient contracté, vis-à-vis l’une de l’autre, une obligation personnelle. Le droit à l’hospitalité faisait l’objet d’un contrat. » Plus tard, poursuit-il, « en Gaule, comme dans d’autres contrées chrétiennes, on voit l’usage nouveau de l’hospitalité pour tous naître de l’esprit chrétien. » Cet esprit, se manifeste typiquement, écrit-il, chez un certain Julien, marchand gallo-romain, « qui allait avec empressement au-devant des étrangers qu’il apercevait dans la ville, cherchant s’il n’y avait pas dans ces inconnus un malheureux, un fugitif à secourir, persuadé qu’en eux il recueillait et vêtissait (sic) Jésus-Christ lui-même. » L’hospitalité apparaît ici comme une vertu inséparablement morale et religieuse. Elle est une œuvre de miséricorde, partie intégrante de la charité ; elle exige de tout bon chrétien qu’il soit un saint. C’est ainsi que, selon l’auteur, le christianisme a « renouvelé l’hospitalité antique ».

Les "lois de l’hospitalité" recouvrent, on le voit, différentes réalités à travers l’histoire. Elles ont été conçues différemment selon les sociétés et cette diversité reflète les visions du monde des unes et des autres. Pour les anthropologues, les sociologues ou les historiens, elles désignent des faits d’institution. Elles relèvent d’une forme de droit coutumier. Elles consistent en rituels et cérémonies qui ont pour fonction de prendre langue avec l’étranger et de nouer des relations de réciprocité avec lui. Elles ont pu aussi prendre la forme de conventions entre deux familles ou deux cités distinctes qui assuraient ainsi à leurs membres respectifs un accueil réciproque lorsqu’ils voyageaient. L’hospitalité est, donc, le plus souvent, comme le don, à la fois intéressée et désintéressée. Réglée explicitement, elle donne lieu à un véritable droit de l’hospitalité, qui s’incarne de nos jours dans le droit d’asile. Le plus souvent, toutefois, les lois de l’hospitalité ont été conçues comme des lois non écrites, qui correspondaient à des commandements divins ou, dans une perspective humaniste sécularisée, à des impératifs éthiques s’imposant à toute conscience.
 

Les deux ouvrages de référence cités dans cet article

Pour aller plus loin

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