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L’invention de la fête des mères : origines, histoire médiatique et idées cadeaux

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5 juin 2020

Opération commerciale mise au point par un consortium de fleuristes cupides ? Produit du régime de Vichy ? Ou encore intervention stratégique du lobby des colliers de nouilles ? D’où vient véritablement la fête des mères et quelle est son histoire ? Petite enquête.

Si la fête des mères telle que nous la connaissons aujourd’hui prend ses sources à la fin du XIXe siècle, les premières célébrations de la maternité remontent en réalité à l’Antiquité, avec les festivités organisées en l’honneur des déesses-mères grecques Gaïa et Rhéa, puis les cérémonies des matronalia à Rome. Après la chute de l’Empire romain, le culte marial met à l’honneur la Mère du Christ, symbole de pureté et idéal maternel, et à travers elle toutes les femmes dont la vocation essentielle est d’enfanter. 
 

Dès la fin du XVe siècle, le Mothering Sunday littéralement "dimanche de la maternité" est célébré par les chrétiens du Royaume-Uni et d’Irlande le quatrième dimanche de Carême. Il permettait notamment aux domestiques d’obtenir un jour de congé afin de se rendre à l’église-"mère" et de visiter leurs familles. À cette occasion, les jeunes filles offraient un simnel cake à leur mère, gâteau orné de onze boules de pâte (symbolisant ainsi les apôtres, à l’exception de Judas) qui est aujourd’hui la pâtisserie traditionnellement dégustée pour Pâques dans le monde anglophone. Finalement, cette célébration religieuse s’étiole peu à peu au XIXe siècle pour laisser place au Mother’s day américain créé par Anna Jarvis au début du XXe siècle. À la mort de sa mère en 1905, Anna Jarvis, enseignante et militante pacifiste, se donne pour mission d’institutionnaliser la célébration de la maternité, selon les volontés de sa défunte mère. Ainsi débute une campagne de sept années qui aboutit à la création, par le gouvernement américain en 1914, d’un jour férié réservé aux mères le deuxième dimanche du mois de mai.


Timbre US post office / droit public

Dès lors, la fête des mères – qui commence déjà à prendre une tournure commerciale au grand désespoir de sa créatrice – se laïcise et s’internationalise : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, la Finlande ou encore la Turquie l’adoptent tour à tour durant le premier XXe siècle. Sa célébration a alors lieu à différents moments de l’année selon les régions du monde. 

Mais comment cette fête s’est-elle imposée en France ? Et dans quelle mesure la presse a-t-elle participé à l’installation de cette tradition ? 

 

Un accélérateur de naissance : "la journée des mères de familles nombreuses"

En 1804, le code Napoléon soumet la femme à l’autorité maritale : considérée comme mineure aux yeux de la loi, celle-ci est réduite aux rôles de procréation et d’éducation – bien qu’elle ne possède aucun pouvoir sur ses enfants. Afin d’ancrer profondément ce modèle familial et de rendre hommage à sa propre mère, l’Empereur songe à instaurer une fête nationale au printemps, mais cette idée ne se concrétise pas. Il faudra attendre la Troisième République pour que ce projet soit de nouveau à l’ordre du jour. En effet, le ralentissement démographique français durant le second XIXe siècle et l’organisation du mouvement néo-malthusien inquiètent les associations populationnistes qui entreprennent des actions pour enrayer le déclin des naissances et revenir à  hauteur de leurs voisins européens, en particulier du concurrent allemand.
 

Selon Jacques Bertillon, statisticien et démographe à l’initiative de la création de "l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française" en 1896, la diminution de la natalité nuit au rayonnement de la France, de la langue française et même au développement de l’agriculture et de l’industrie. Dans ses ouvrages de propagande nataliste, le démographe met au jour et analyse les causes de la dépopulation puis propose "des remèdes contre le fléau". Parmi les nombreuses mesures évoquées – primes à la naissance du troisième enfant, emplois réservés aux familles suffisantes, allocations de famille, secours aux veuves ayant plus de trois enfants en bas âge… – Bertillon suggère la célébration chaque année, dans toutes les villes de France, d’une "fête des enfants" en hommage aux familles nombreuses :

En France même, ces sortes de fêtes ne sont pas inconnues. On devrait les répandre partout, comme aux Pays-Bas. […] il ne faudra pas se borner à les [les familles nombreuses] convoquer pour leur passer quelques pièces blanches à travers un guichet. Non, il faudra les récompenser publiquement dans une belle solennité." 

La Dépopulation en France, p. 288

Émile Zola, membre de l’Alliance pour l’accroissement de la population, met quant à lui les mères françaises au centre du projet nataliste dans un premier-Paris pro-domo publié par le Figaro du 23 mai 1896, puis dans son roman Fécondité, premier opus du cycle "Les Quatre Évangiles" :

Ô mères françaises, faites donc des enfants, pour que la France garde son rang, sa force et sa prospérité, car il est nécessaire au salut du monde que la France vive, elle d’où est partie l’émancipation humaine, elle d’où partiront toute vérité et toute justice !"

"Dépopulation", 23 mai 1896, Figaro

La fête des enfants suggérée par Jacques Bertillon laissera ainsi place à la "Journée des mères de familles nombreuses" au début du XXe siècle, notamment sous l’impulsion d’un collectif familialiste isérois : "l’Union fraternelle des pères de famille méritants d’Artas" créé en 1904 . Si la grande fête mutualiste organisée à Artas le 10 juin 1906 en l’honneur des "mères méritantes" est considérée comme une grande première, elle poursuit en fait une série d’initiatives locales mises en place dès la seconde moitié du XIXe siècle dans différentes régions françaises. 

Bien qu’elles marquent les débuts de la tradition, les journées des mères de familles nombreuses peinent à s’implanter en France et il faudra attendre la Première Guerre mondiale, avec l’influence du Mother’s day célébré par les soldats américains, pour que la fête des mères devienne une célébration pérenne.
 


Journal des débats politiques et littéraires, 6 juillet 1918


Le Journal, 28 avril 1918

 

Après la réussite de la journée des mères organisée à Lyon en 1918, qui a bénéficié d’une large couverture médiatique, plusieurs manifestations similaires voient le jour sur tout le territoire proposant des concours, séances cinématographiques, remises de médailles et même des cérémonies sur la tombe du soldat inconnu. Même si la condition de "famille nombreuse" disparaît officiellement du titre de la fête en 1926 lors de son officialisation, la presse continue à mettre à l’honneur les mères de plus de trois enfants dans les années 30, toujours sous l’influence de la propagande nataliste.
 

 

"Travail, Famille, Patrie"

Ce n’est donc pas Pétain qui a inventé la fête des mères, contrairement aux idées reçues qui circulent autour des origines de cette tradition. Cependant, c’est bien le Maréchal qui inscrit la fête au calendrier politique à partir du 25 mai 1941 et en fait "un slogan idéologique au service de la patrie" comme l’explique l’historien Louis-Pascal Jacquemond dans son récent ouvrage. Les nombreux tracts et affiches diffusés à cette période illustrent la volonté du régime de Vichy de promouvoir les valeurs familiales incarnées par la mère et de poursuivre le projet familialiste. Ces prospectus, distribués aux écoliers et aux enseignants, accompagnent l’intégration de la fête dans les programmes d’enseignement et invitent les enfants à préparer de petits cadeaux pour leur chère maman. Mais outre les traditionnels dessins et poèmes, que pouvait-on bien offrir aux mères de famille à cette époque ?


25 mai 1941, affiche d'Alain Saint-Ogan, Ville de Paris / Bibliothèque Marguerite Durand
 


21 mai 1944, affiche de Phili, Ville de Paris / Bibliothèque Marguerite Durand
 

"Moulinex libère la femme !"

Au début du XXe siècle et jusqu’aux années 1950-1960, c’est d’abord le bouquet de fleurs qui est massivement recommandé par la réclame. Fleurs coupées, plantes grasses ou arbustes fleuris, accompagnés d’une petite carte de vœux, s’imposent alors comme les attentions indispensables en ce jour de fête.
 


Paris-Soir, 28 mai 1933


Publicité pour « Marcel Bardini fleuristes », Beaune-Informations, 3 juin 1950, Retronews

C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale, pendant les Trente Glorieuses qui marquent l’avènement d’une société de consommation, que se multiplient les publicités pour des marques de cosmétique, de parfumerie, de sous-vêtements mais aussi pour des ustensiles de cuisine et autres appareils électroménagers. Ces annonces, qui assignent les femmes aux tâches ménagères, renforcent le schéma stéréotypé de la mère au foyer. Le slogan publicitaire déposé par la société Moulinex, "Moulinex libère la femme !", ne doit donc pas être interprété comme une promesse d’émancipation sexuelle et de lutte pour la condition féminine, mais bien comme l’assurance d’un gain de temps suffisant pour pouvoir s’apprêter pour son mari, tout en gérant le foyer familial.


Parfumerie (30 mai 1954), Ville de Paris / Bibliothèque Forney


Fête des mères 31 mai, Ville de Paris / Bibliothèque Forney


Fête des mères 31 mai, Ville de Paris / Bibliothèque Forney

moulinex_fete_meres.jpg
Paris-presse, L’Intransigeant, 26 mai 1966, Retronews

Si ces publicités genrées nous paraissent aberrantes aujourd’hui, de nombreux progrès restent encore à faire dans le domaine de la réclame, comme le démontre la création du mot-valise "publisexisme" qui désigne des pratiques telle que l’érotisation du corps féminin à des fins publicitaires. Cette réification de la femme, qui perpétue la domination masculine, mais aussi l’apparition de nouvelles structures familiales (monoparentalité, procréation assistée, mariage homosexuel, familles recomposées) interrogent la pertinence du maintien d’une fête fondée sur un modèle archaïque et obsolète. L’avenir de la fête des mères est donc plus que jamais incertain, c’est pourquoi nous ne saurions que trop vous recommander d’innover ce dimanche en gâtant votre tendre maman avec un collier de fleurs ou un bouquet de nouilles, agrémenté d’une bonne lecture via Gallica ! 
 

Manuel d’économie domestique et d’instruction ménagère, 1903 

Nejma Omari (Université Paul-Valéry Montpellier 3, RIRRA 21)

 
Cet article est réalisé dans le cadre du projet européen NewsEye, A Digital Investigator for Historical Newspapers. Le projet NewsEye est financé par le programme cadre de recherche et innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (accord de subvention n°770299). L'objectif de ce projet est d'offrir aux chercheurs comme au grand public un meilleur accès à la presse historique (1850-1950) sous forme numérique et dans toutes les langues.
 
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