Il y a 120 ans, la dégradation du capitaine Dreyfus vue par la presse

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Publié par Laurent Arzel le 23 janvier 2015 dans Collections

Condamné pour haute trahison à la déportation à perpétuité au bagne de Cayenne en 1894, le Capitaine Dreyfus doit subir le déshonneur d’une dégradation publique le 5 janvier 1895. Le traitement de ces premiers événements permet de mesurer les courants profonds qui parcourent la presse et l’opinion publique de l’époque.

Une du Supplément illustré du Petit Journal, 13 janvier 1895

Début octobre 1894, le service de renseignement français soupçonne Alfred Dreyfus d’envoyer des documents militaires secrets à l’attaché militaire d’Allemagne.  Il est arrêté le 15 octobre sur ordre du général Mercier, ministre de la Guerre, écroué à la prison du Cherche-Midi et mis au secret. Des fuites permettent à la presse de révéler l’affaire à ses lecteurs, à commencer par le journal antisémite La Libre Parole d’Edouard Drumont. Le Grelot du 11 novembre 1894 véhicule déjà à l’encontre du prévenu tous les stéréotypes d’un antisémitisme profondément ancré dans l’opinion publique.

La presse dans son ensemble s’empare de l’affaire. Crespin, le dessinateur du Petit Parisien, en illustre les premiers moments. Le verdict est rendu le 22 décembre : l’accusé est condamné à l’unanimité à la dégradation et à la déportation à perpétuité en Guyane pour haute trahison. Pour les grands quotidiens nationaux, la culpabilité du capitaine Dreyfus ne fait aucun doute. La défaite de 1870 a soudé la nation autour de l’armée, instrument indispensable de la « Revanche » et dont l’autorité ne peut être remise en cause ni discutée.

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Une du Monde illustré, extrait, 12 janvier 1895

Le Petit Journal, Le Petit Parisien, et Le Matin du 6 janvier 1895 rendent compte de la cérémonie de dégradation du « traître » Dreyfus qui a eu lieu la veille dans la cour de L’Ecole militaire, et au cours de laquelle le condamné clame son innocence. Le Journal, par la plume de Champaubert, n’hésite pas à diffamer l’officier condamné : « Il a avec sa face terreuse, crispée, salie de barbe, ses yeux faux qui clignotent sous le lorgnon, sa bouche en avant qui voudrait mordre, qui brave les outrages, le mufle de la bête pillarde et souple qui s’est laissée prendre au piège, qui se débat, qui montre ses crocs aigus ».

La presse illustrée n’est pas en reste. Gérardin, dans Le Monde illustré du 12 janvier 1895 insiste sur la présence menaçante de la foule qui conspue à distance « le traître ». Elle finit même de dessiner le portrait d’un Judas moderne. Le Supplément illustré du Petit Journal du 20 janvier 1895 représente Dreyfus en prisonnier dévoré de culpabilité, le regard fiévreux, attendant sa déportation au bagne. Cette tendance est encore plus marquée pour les titres populistes, voire antisémites. On dresse de lui un portrait à charge, comme dans l’article « Le passé de Dreyfus » paru dans L’Intransigeant le 23 décembre 1894.

Même à gauche et à l’extrême-gauche, on ne remet pas en cause la validité du procès et la justesse de la condamnation. Certaines personnalités qui seront plus tard de ses défenseurs n’ont pas de mots assez durs pour le juger. Georges Clemenceau écrit dans un éditorial de La Justice du 25 décembre 1894 intitulé « Le traître » : « Puisque le malheur veut qu’il y ait des êtres capables de trahison, il faut que ce crime apparaisse aux yeux de tous comme le plus exécrable forfait qui se puisse commettre, et le plus impitoyablement frappé. »

Contacté par la famille du capitaine Dreyfus, et notamment son frère Mathieu, Bernard Lazare est le premier journaliste à prendre fait et cause pour l’accusé. Dans son ouvrage Une erreur judiciaire – La vérité sur l’affaire Dreyfus publié en Belgique en 1896, il déclare : « Je veux établir que la culpabilité du capitaine Dreyfus n’a jamais été démontrée. J’affirme que les bruits les plus mensongers, les plus contradictoires, les plus propres à égarer les esprits et à créer autour de l’accusé une atmosphère de haine et de soupçon ont été répandus. Je déclare enfin que l’homme que l’on a condamné est un innocent. ». Tout est dit. La vérité peut se mettre en marche, jalonnée d’un point de vue journalistique par le célèbre article d’Emile Zola intitulé « J’accuse » paru dans l’Aurore du 13 janvier 1898. Acquitté le 12 juillet 1906, Dreyfus est fait officier de la légion d’honneur le 11 septembre 1919.

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