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Du manuscrit au livre pour la jeunesse : documents préparatoires, travail éditorial

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13 septembre 2017

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine,  le Centre national de la littérature pour la jeunesse présente dimanche 17 septembre 2017 en salle I une sélection de livres pour enfants issus des collections de plusieurs départements de la Bibliothèque nationale de France.

La Boîte à joujoux, ballet pour enfants, par André Hellé, musique de Claude Debussy

Avant la publication d’un livre, l’auteur et l’éditeur travaillent ensemble pour « mettre au jour » l’œuvre, et lui donner la forme matérielle dans laquelle il atteindra ses lecteurs. Gallica vous propose un voyage dans les coulisses de la création, pour entrevoir les auteurs et les éditeurs à l’œuvre dans l’ombre. Les hasards de l’histoire ont parfois permis que les traces du travail des auteurs parviennent jusqu’à nous. Des documents préparatoires comme des manuscrits autographes ou des maquettes permettent aux spécialistes de mieux comprendre les étapes de la création et la genèse de l’œuvre.

Peintre, dessinateur humoristique et publicitaire, décorateur de théâtre, André Hellé (1871-1945) se tourne vers la jeunesse autour de 1904, lui consacrant une part importante de ses activités : illustration, spectacles, imagerie scolaire et de loisirs, jouets, mobilier, arts décoratifs.

Les albums qu’il publie à partir de 1911 sont de véritables livres d’artistes qu’il conçoit en totalité : texte, dessins, calligraphies, maquette. Avant la Première Guerre mondiale, son esthétique se caractérise par des formes simplifiées, cernées d’un trait noir et coloriées en aplats de couleurs mates.

C’est en février 1913 qu’André Hellé présente à Claude Debussy la maquette illustrée d’un ballet pour enfants. Reprenant un thème qui lui est cher, celui des joujoux qui s’animent, André Hellé conte le destin de jouets qui s’échappent de leur boîte pendant la nuit et d’une histoire d’amour triangulaire entre un soldat, une poupée et un polichinelle querelleur.

La partition pour piano de Claude Debussy avec les dessins d’André Hellé  paraît pour les fêtes de Noël 1913 chez Durand. Après avoir dessiné les décors et les costumes des représentations successives du ballet, Hellé transforme son scénario primitif en livre pour enfants, et lui donne le titre symétrique d’Histoire d’une boîte à joujoux, qui paraît chez Tolmer en 1926.

Le thème du jouet anime toute son œuvre. Dans les années 1910, il s’attache à la création de jouets en bois peint, commercialisés par les magasins du Printemps. Il en renouvelle l’esthétique, préférant la schématisation des formes au réalisme pour stimuler l’imagination enfantine. Le thème des jouets animés est central dans la Boîte à joujoux : « Pour que les tout-petits ne quittent pas trop tôt un monde chimérique qu’ils aiment, j’ai songé à m’inspirer de cette faculté naturelle qu’ils ont de pouvoir faire vivre leurs joujoux ». Au fil des pages, selon un procédé d’autocitation, il ne manque pas de faire intervenir ses propres jouets, comme ce tigre et cet éléphant que l’on retrouve également dans Drôles de bêtes  publiées chez Tolmer en 1911 (ici dans la version de L’Arche de Noé publiée en 1925 chez Garnier).

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[Manuscrits autographes de Vingt mille lieues sous les mers] / Jules Verne

L’exemple de Jules Verne et de son éditeur Pierre-Jules Hetzel nous permet d’approcher certaines dimensions de la relation entre l’auteur et son éditeur, et du travail éditorial qui précède la publication. Gallica donne ainsi accès aux manuscrits autographes de Vingt mille lieues sous les mers et du Tour du monde en quatre-vingts jours.

Après des études de droit, Jules Verne écrit quelques pièces de théâtre sans grand succès. Sa rencontre avec l’éditeur Pierre-Jules Hetzel représente un tournant dans sa carrière. Ce dernier lui fait reprendre ses nouvelles pour en faire Cinq semaines en ballon en 1863.

Cette première collaboration débouche sur la vaste entreprise des « Voyages extraordinaires » publiés jusqu’à la mort de l’auteur par Pierre-Jules Hetzel, puis par son fils. Ce cycle de romans d’aventures géographiques et scientifiques, mêlant selon les mots de l’éditeur « l’instruction qui amuse, l’amusement qui instruit », connaît un succès immédiat et durable. Encadré par Hetzel, Jules Verne accumule ainsi les chefs d’œuvre pendant vingt ans. Explorant les airs (Cinq semaines en ballon, 1863), les entrailles de la Terre (Voyage au centre de la Terre, 1864), la Lune (De la Terre à la lune, 1865-1868), c’est en 1869-1870 qu’il fait paraître Vingt mille lieues sous les mers, roman parmi les plus précurseurs, et toujours populaire par son sous-marin, le Nautilus, comme par l’étonnante figure de Nemo, antihéros misanthrope et maudit, condamné à une vengeance impossible...

Dans cette œuvre qui fascine aujourd’hui encore les créateurs et les lecteurs, le monde sous-marin tient une place à part, grâce à Nemo et à une série de scènes inoubliables : le cimetière, le combat des poulpes, le piège de la banquise, le navire coulé… On voit ici le premier feuillet de la deuxième partie, dans laquelle les héros comprennent la part sombre de Nemo et tentent de fuir le Nautilus.

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Vingt mille lieues sous les mers / Jules Verne. Hetzel, 1871, p. 392

L’éditeur surveille étroitement le contenu des « Voyages extraordinaires », le produit phare de son catalogue. L’auteur accepte le plus souvent de bon gré conseils et corrections, quand il ne les anticipe pas : « Nous verrons ce qu’il y a à supprimer pour les mioches ». Sans se cantonner à des remarques de style, Hetzel supprime parfois des chapitres entiers et va jusqu’à suggérer des modifications radicales de l’intrigue. Pour ménager la clientèle conservatrice de son journal, il veille en effet à la parfaite moralité des récits et — bien que fervent républicain — presse son auteur fétiche d’ajouter des références religieuses : les derniers mots du capitaine Nemo dans L’Ile mystérieuse – « Indépendance ! » - deviennent ainsi « Dieu et patrie ! ». Qu’il soit jugé comme censeur ou bienfaiteur de Jules Verne, Hetzel apparaît donc bien comme le co-créateur de son œuvre.

La figure de l’éditeur d’Hetzel permet de croiser d’autres témoins des étapes de la « mise en livre » : correspondance avec les auteurs (comme Jean Macé, avec lequel il évoque la publication des Serviteurs de l’estomac, la suite de l’Histoire d’une bouchée de pain : « Porte à ton aise ton effort de publicité sur le Verne. C'est une affaire plus sérieuse pour toi que mes serviteurs. Pourvu que tu fasses savoir aux gens que le volume est là, je ne te demande que cela »), épreuves corrigées (par exemple celle du Petit chose d’Alphonse Daudet), etc.

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Mistress Branican / par Jules Verne, Hetzel, 1891

La publication des œuvres de Jules Verne par Pierre-Jules Hetzel suit une stratégie éditoriale établie peu ou prou dès les premiers titres comportant trois étapes : une publication pré-originale dans un périodique, (Le Magasin d'éducation et de récréation et d’autres) ; une édition originale non illustrée ; enfin une édition illustrée dans un format plus grand mise en vente à l'approche des étrennes sous forme brochée ou reliée ou richement cartonnée. Les volumes en cartonnages pleine toile illustrés concentrent l'intérêt des collectionneurs et témoignent du génie de l'éditeur Hetzel dans l'art de faire vivre son fonds. Au fil des ans, un même titre peut ainsi à plusieurs reprises faire peau neuve sous un nouvel habillage séduisant.

Nous ne citerons que quelques exemples de cartonnages pour les « Voyages extraordinaires » (cartonnages à la bannière bleue ou argentée, à l’éléphant, aux deux éléphants, au portrait, au globe doré, au dos à l’ancre) ou d’autres collections (la « Petite bibliothèque blanche », la « Bibliothèque de Mademoiselle Lili »). C’est notamment grâce aux bibliothèques françaises partenaires de Gallica que nous pouvons admirer ces cartonnages, qui n’ont que rarement été déposés par l’intermédiaire du dépôt légal et sont donc peu présents dans les collections de la BnF, hormis à la Réserve des livres rares et précieux.

Venez découvrir quelques-uns de ces documents prestigieux dans la salle I de la Bibliothèque du Haut-de-jardin, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le dimanche 17 septembre 2017.

 

Pour aller plus loin :

Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d'enfance et de jeunesse en France / sous la direction de Isabelle Nières-Chevrel et Jean Perrot. Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2013.

Babar, Harry Potter & Cie : livres d'enfants d'hier et d'aujourd'hui : exposition, Paris, Bibliothèque nationale de France, du 14 octobre 2008 au 11 avril 2009 / sous la direction d'Olivier Piffault. Paris : Bibliothèque nationale de France, 2008. Et le site de l'exposition.

Association des amis d’André Hellé

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