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Émile Souvestre (1806-1854)

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28 mai 2019

Émile Souvestre, en dépit d’une santé chancelante et d’une vie trop courte, a beaucoup publié. Il est resté dans l’histoire littéraire essentiellement pour ses écrits sur la Bretagne, qu’il a contribué à faire redécouvrir, mais il est également admiré par les amateurs d’anticipation, car il est le premier en France à écrire une dystopie.

 
« Il était Breton, il aimait la Bretagne, il la savait par cœur, il en avait parcouru les grèves, les étangs, les océans ; il en rapportait tous les mystères, et comme il était le dernier Breton bretonnant dans les vastes espaces de l’imagination et de la poésie, il racontait des choses nouvelles, imprévues, étranges, inconnues et mystérieuses »
écrit Jules Janin dans le Journal des Débats en juillet 1854 à la mort d’Émile Souvestre. Mais cet auteur n’œuvra pas seulement sur cette région qu’il fit connaître au grand public. Au-delà de ses romans variés et nombreux, il fut également journaliste, dramaturge, philosophe ; et aussi républicain fervent.
 
 
Charles Émile Souvestre naît le 15 avril 1806 à Morlaix. Dernier fils (sur cinq enfants) de Jean-Baptiste Souvestre, démocrate modéré, il passe son enfance sur les rivages marins à écouter les vieilles légendes racontées par les paysans et à rêver dans les livres aux aventures de pirates. Comme il manifeste certains dons, son père décide de l’envoyer à l’école Polytechnique. Mais, à la mort de ce dernier, en 1824, Émile s’inscrit en droit pour être avocat. Il se lie avec deux futurs écrivains, Édouard Turquetty et Évariste Boulay Paty. Les trois hommes vont écrire dans un journal local, le Lycée armoricain, qui publie nombre de poésies de Souvestre. Il monte ensuite à Paris, où il poursuit ses études mais écrit également une tragédie, Le Siège de Missolonghi, qui, malgré des appuis importants, ne sera pas jouée. En 1828, la mort de son frère, capitaine au long cours, le force à revenir à Morlaix auprès de sa famille. Là, pour faire vivre les siens, il se trouve un poste de commis en librairie chez Camille Mellinet, fondateur du Lycée armoricain. Puis il accepte de travailler à Nantes dans une école qui utilise une nouvelle technique pour apprendre à lire, la méthode pédagogique Jacotot. Celle-ci aura un certain succès et le met à l’abri du besoin. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire et de publier, beaucoup, notamment Rêves poétiques. Le 20 avril 1830, il se marie avec une lointaine cousine, Cécile Ballot-Beaupré, dont il a un enfant ; mais sa femme et son fils meurent de maladie l’année suivante. En 1830 également, il participe activement à la révolution de Juillet. Mais le Lycée Armoricain, qui publiait nombre de ses œuvres, disparaît. Il fonde alors un journal, La Revue de l’Ouest, et une librairie, mais l’un comme l’autre durent peu. En mai 1832, il se remarie avec Angélique Anne Papot, écrivaine féministe sous le nom de Nanine Souvestre, avec laquelle il aura trois filles.
 
Lassé de son travail d’éducateur, il se transporte à Morlaix, puis Brest, où il devient rédacteur en chef du journal Le Finistère. Des problèmes de santé le poussent à s’enfoncer vers l’Est, et il échoue à Mulhouse, où il redevient enseignant. Mais sa santé ne s’améliorant pas, il décide finalement de se réinstaller en 1836 à Paris, où il va se consacrer exclusivement à la littérature. Tout d’abord Les Derniers Bretons, recueil de souvenirs sur sa région natale et qui le fait connaître d’un large public. Un abondant travail va suivre, avec des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des essais et moult articles de journaux. Il devient parallèlement critique littéraire au Temps, puis au Siècle, avant de se consacrer entièrement à La Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes. En 1848, il participe là encore fiévreusement à la Révolution qui amène la Deuxième République. Il se présente même à la députation dans le Finistère, mais battu, il abandonne ses prétentions, gardant au fond du cœur la République comme un idéal et non une réalité. Il publie en 1851 Un philosophe sous les toits, recueil de textes moraux parus dans Le Magasin pittoresque. Cet ouvrage, qui loue la famille et la patrie, eut du succès, contrairement à ses prévisions, et la presse le félicita « de mettre en honneur les vertus obscures, de relever l'autel des affections familiales ». Il reçoit par ailleurs le prix de l’Académie française pour ses Causeries historiques et littéraires en 1850. Au printemps 1853, il est invité par le gouvernement du canton de Neuchâtel à donner des leçons populaires : ce voyage en Suisse est un vrai plaisir. Mais sa santé défaillante le rattrape. Le 8 juillet 1854, à son domicile de Montmorency, il décède d’une hypertrophie du cœur, à 2 heures de l’après-midi. Il était âgé de 48 ans.
 
L’œuvre de Souvestre est considérable : plus de 120 textes publiés en moins de vingt-cinq ans ! Il commence, l’époque veut cela, par de la poésie, avec Trois femmes poètes inconnues en 1829 et Rêves poétiques en 1830, mais très vite se tourne vers le théâtre. Près d’une vingtaine de pièces sortent de sa plume, dont certaines ne sont que l’adaptation de certains de ses romans, et qu’il fait jouer dans de nombreuses salles parisiennes. On y trouve des drames (Pour arriver, Le Riche et le Pauvre (« Voilà cette pièce, la plus simple, la plus honnête que nous ayons vue jouer depuis six ans », selon H. Fourtoul, le critique de la Revue de Paris) ou Les Péchés de jeunesse) ; des comédies, comme Le Bonhomme Job ou La Parisienne ; et même une adaptation du Moyen Age (Un Mystère, tiré de la légende Saint Guillaume au XVe siècle, qu’applaudira Victor Hugo lors de la première). Il écrit aussi des essais nombreux sur des sujets aussi variés que les Antilles (Au bout du monde, études sur les colonisations françaises), la famille (Le Mémorial de famille), des guides de lecture (Lectures journalières à l'usage des écoles et des familles), de l’histoire littéraire (Causeries historiques et littéraires, dans l’Antiquité ou dans son siècle).

 

Ce sont ses romans qui forment cependant le gros de son œuvre. Il croit à la mission morale du romancier qui doit indiquer le bien et le mal à travers ses textes. Il a tendance à travailler sur la littérature du peuple, car, dit-il, « on a trop méprisé jusqu'à présent le roman populaire : l'intelligence des masses a aussi besoin de son pain noir ». Ses histoires sont nombreuses, que ce soient des nouvelles (Les Clairières, Au coin du feu ou Chroniques de la mer) ou des textes plus longs, comme Le Mât de Cocagne ou la Valise noire. Souvent ils sont de tonalité plus ou moins sociale, du moins qui se veut proche des réprouvés : Confessions d’un ouvrier, Deux misères, L'Échelle de femmes ou Riche et pauvre.
 
 
Mais ce sont indubitablement ses écrits sur la Bretagne qui marquent l’histoire littéraire. Une partie de ceux-ci sont d’ailleurs toujours publiés de nos jours. Il commence par compléter le travail de Jacques Cambry (Voyage dans le Finistère, revu et augmenté par Émile Souvestre [suivi de] Le Finistère en 1836, par Souvestre). Il faut dire que dès le milieu des années 1820 il parcourt sa région en tous sens, recueillant légendes et traditions orales. Ses récits s’inscrivent dans une pratique qui s’installait à l’époque : la redécouverte de la Bretagne, avec des auteurs comme Hersart de La Villemarqué ou Anatole Le Braz (ce dernier dans la seconde moitié du siècle). Cela donne des récits de descriptions et de voyages : En Bretagne ; des études : Les Derniers Bretons ; des romans historiques, que ce soit sur la Révolution : Scènes de la Chouannerie, Souvenirs d’un sans-culottes Bas-Breton ; ou encore le Moyen-âge : Pierre Landais. Mais surtout des recueils de contes plus ou moins existants, plus ou moins inventés par Souvestre lui-même, notamment Contes et Légendes de la Basse Bretagne (en collaboration avec deux autres Bretonnants distingués), et surtout Le Foyer breton, traditions populaires, un de ses plus grands succès. Le Siècle expliquait d’ailleurs à ses lecteurs que l’auteur avait cherché à y opérer « pour les contes populaires de la Bretagne ce que Charles Perrault avait voulu faire pour ceux de la France et Walter Scott pour ceux de l’Ecosse ». Même si une partie de ces récits sont des créations de Souvestre. Ce sont ces textes bretons qu’on voit toujours à l’heure actuelle dans les librairies.
 
Un autre titre, republié récemment, est d’un ordre tout à fait différent : Le Monde tel qu’il sera  est la première dystopie jamais écrite, en France en tout cas. Paru d’abord sous forme d’une quarantaine de livraisons en 1845-1846, puis en livre illustré la même année, et réédité en 1859 sans illustrations, ce récit décrit comment un couple de jeunes mariés, modestes, idéalistes et avides de progrès, va dormir jusqu’en l’an 3000. Ils découvrent alors, à leur grand désappointement, que cette nouvelle société est détestable : de l’enseignement au système pénitentiaire, de la condition des prolétaires aux innovations commerciales en passant par le nouveau journalisme, la production de l’art et les nouvelles croyances, toutes les valeurs ont disparu : amour, poésie, recherche de sens spirituel. La liberté n’existe pratiquement plus, entre contrôle social et maîtrise de l’information, sous le pouvoir de la machine et des banques. Car Souvestre s’inquiète surtout des développements de la technique et de ses répercussions sur l’humanité. Il reprend la technique des utopies : c’est un récit quelque peu statique, les deux héros visitant cette nouvelle humanité sans trop de suspens, les dialogues palliant le manque de relais narratif. Mais ce titre va jouer le rôle de modèle à toutes les contre-utopies du XIXe siècle (Chousy, Boussenard, Verne, Robida) et ses thèmes vont être copiés tout au long du XXe siècle. D’ailleurs, certains critiques de l’époque ne s’y sont pas trompés : c’est « un livre de fantaisie, un songe de l’avenir vif, élégant, varié ; quelque chose, enfin, comme cette œuvre de Rabelais qu’on a appelé "une cavalcade du bon sens à travers les royaumes de l’imagination" ».
 
Émile Souvestre a donc beaucoup écrit, et rencontré un beau succès. Au point que les éditions Michel Lévy frères, libraires éditeurs à Paris, ont recueilli l'essentiel de ses titres dans une série Œuvres complètes d'Émile Souvestre parues dans une collection spécifique au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Mais même par la suite, cet écrivain a toujours été présent sur l’étal des librairies. Il est à noter qu’Émile Souvestre est le grand-oncle du journaliste et écrivain Pierre Souvestre, co-auteur, avec Marcel Allain, de Fantômas, qui a également marqué la littérature de son empreinte.
 
 

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