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Rodin refusé au Salon : l’Homme au nez cassé et l’Âge d’airain

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23 janvier 2018

Dans deux portraits, l’un en buste, L’Homme au nez cassé (1864), l’autre en pied, l’Âge d’airain (1877), Rodin donne à voir une nature sans apprêt, une nudité de l’âme et du corps si vraie et trop soudaine qui désoriente et suscite l’inquiétude jusqu’au geste irréfléchi du rejet.

Avant de prendre connaissance de ce nouveau billet sur Rodin, il n’est pas inutile de lire le court texte de Georges Reyer, publié vingt ans après la mort du sculpteur, sur son enfance et sa jeunesse, pour prendre la mesure de son combat contre l’adversité et atteindre sa vérité d’artiste. (Voir aussi le précédent billet Rodin : portrait d’une œuvre de caractère).

L’Homme au nez cassé  et  l’Âge d’airain, deux sculptures refusées par le jury, fondamentales pour Rodin,  révèlent une manière libre et individuelle qui accorde une large part à la Nature. Déjà, le sculpteur, en cherchant à traduire la vérité profonde de l’être, ne peut faire l’économie de l’expression de la douleur.

À 24 ans, lorsque le statuaire présente sa première œuvre devant le jury, le Salon de 1864, antichambre de l’Académie, est devenu le rendez-vous artistique mondain qui, durant deux mois, attire la foule et alimente la chronique. Dans cette ruche bourdonnante, se pressent un public avide de sensations, la critique d’art souveraine et un cortège inquiet d’artistes suspendus à son jugement. Des points de vue critiques dénoncent la complaisance de certains artistes vis-à-vis du public jugée contraire à l’intérêt de l’art comme celui de Maxime Du Camp.

Rodin « que son tempérament séparait si profondément des pratiques et de l’esthétique de l’Ecole », comme le souligne L. Roger-Milès, marque sa différence avec l’Académie dans l’expression du sentiment de la Beauté.

 

Gabriel Mourey, Des hommes devant la nature et la vie

 
C’est dans cet état d’esprit que le sculpteur crée l’Homme au nez cassé.

« Cette figure devait m’apporter la gloire - me disait Rodin - mais on ne l’a pas compris. »

écrit Marcelle Tirel dans ses Mémoires sur Rodin. Pour René Berthelot, « son tempérament personnel, son goût pour la vie réelle et l’expression forte, s’annonçait déjà dans la figure étrange et rude de l’Homme au nez cassé ». L’œuvre est exposée au Salon de 1864, « au moment où l’impressionnisme secoue la classe bien pensante d’un frisson de haine » (Gustave Kahn).

Ce buste, traité à la manière de l’antique, représente Bibi, un pauvre homme qui vivait dans l’atelier du sculpteur, une ancienne écurie située près des Gobelins ... « l’eau y filtrait de toutes parts ».

 

        
 
« Comme opiniâtreté dans l’étude, comme sincérité dans l’exécution du modelé, je n’ai jamais fait plus ni mieux »
reconnaît Rodin dans ses entretiens avec M Dujardin-Beaumetz (L’art et les artistes. Essai biographique, avril 1914). L’œuvre refusée, Rodin retourne à sa vie laborieuse d’ouvrier statuaire, chez Carrier-Belleuse passé maître dans l’art « de plaire au plus grand nombre » et signant sans complexe certaines statues modelées par Rodin. Le sculpteur tirera de cette expérience la maîtrise de toutes les étapes du métier de statuaire, la connaissance de l’organisation d’un atelier employant un grand nombre de personnes et la possibilité de multiplier à l’infini les variations à partir d’une seule figure.

Léonce Bénédite acquiert un tirage en bronze de l’œuvre pour le Musée du Luxembourg dont il était le conservateur. Il nous raconte que Rodin avec « sa malice habituelle » envoya en 1875 à Bruxelles un exemplaire de l’Homme au nez cassé au front alors ceint d’un bandeau le transformant en philosophe sous le titre Portrait de M.B. [pour Monsieur Bibi] qui fut cette fois accepté par le jury.

Avec cette œuvre, Rodin inaugure une longue série de bustes qu’il réalise en signe d’amitié, d’admiration ou de reconnaissance.

 

      
 

 

Jean Paul Laurens (1882), Jules Dalou (1883) et Puvis de Chavanne (1891-1913)          

Comme pour beaucoup de ses œuvres, les bustes connurent une fortune critique passionnée : si Bernard Shaw dans un article paru dans « Gil Blas » décrit sa fascination lors de la réalisation de son buste par Rodin :
 
Georges Clemenceau, en revanche, déçu par les nombreuses tentatives du sculpteur pour modeler un buste commandé par le gouvernement argentin, finit par se brouiller avec lui. (Le Rire, 18 mai 1918). « Mes bustes ont souvent déplu, ils ont certainement un mérite, la véracité. Qu’elle leur serve de beauté ...» répond Rodin.
« L’Homme au nez cassé avait révélé comment Rodin savait suivre son chemin à travers un visage, l’Âge d’airain prouva son empire illimité sur le corps ».
C'est ainsi que Rilke traduit l'évolution artistique du sculpteur.

 

L’Âge d’airain : une œuvre « trop » parfaite

L’Âge d’airain, figure de « l’élan vital » retenu dans sa course par un tourment intérieur, produit une synthèse inédite du masculin entre force et fragilité.

Réalisée en 1877, à 37 ans,  l’Âge d’airain fut rejetée par le jury du Salon car  jugée « trop » parfaite : l’œuvre est entachée d’une suspicion de moulage sur nature, propagée par un journaliste lors de sa première exposition en Belgique au Cercle artistique et littéraire de la capitale.

 

Rodin travaille alors à Bruxelles pour Van Rasbourgh repreneur de Carrier-Belleuse. Octave Mirbeau dénonce avec véhémence « la malhonnêteté et la bêtise des jurys » : les preuves qui démontrent l’erreur du jugement ont été fiévreusement rassemblées et mises dans une boîte, en vain ; une juste levée de protestations s’ensuivit.

À partir de cette œuvre et de la réflexion de Rodin sur son art que Rilke a pu écrire, c’est à Bruxelles que « son esprit a fructifié, qu'il a marché à la rencontre de son génie ». « J’essaierai sans doute quelque jour de retrouver dans ses vers et sa prose les empreintes très nettes laissées par l’auteur de l’Âge d’airain sur les œuvres de Rilke » écrit Georges Grappe, alors conservateur du Musée Rodin.

Le modèle, un soldat gantois, Auguste Neyt, relate les heures de pose avec Rodin et sa fidélité au sculpteur. Louis Gilet, dans ses Notes sur Bourdelle, en rappelle « l’étude minutieuse et stupéfiante… si précise et si consentante à la réalité qu’elle a fait et qu’elle fait encore penser à un moulage. La signification de cet ouvrage tient tout entière dans ce calque et cette adhérence à la vie… ». Léonce Bénédite, par comparaison avec une photographie du modèle, en souligne au contraire la dissemblance : « Je dirais que la Nature a été ainsi vaincue par l’Art ». Dans « Un point curieux d’anatomie : le  ‘canon’ de Rodin », l’analyse de Louis Sauvé redonne ainsi à l’œuvre des proportions « classiques » alors que pour Emile Bayard : « Cet homme vrai, intitulé l’Âge d’airain changeait des Apollons voués aux précédentes béatifications masculines». « Le jeune Apollon, aux lignes pures fait penser à l’Enfant prodigue, à l’Âge d’airain » écrit aussi H. Zylberberg, qui cite Rilke :

« Nulle ombre encore sur son regard
Et des tempes trop fraîches encore pour le laurier ;
Plus tard, rien que plus tard, ses sourcils laisseront
Flotter au-dessus d’eux la rose aux longues tiges
Dont les pétales, l’un après l’autre détachés,
Tomberont sur le frémissement de ses lèvres,
Sa bouche calme, encore vierge, éblouissante … »

La réparation du jury advient en 1880 : le bronze de l’Âge d’airain  et le plâtre du  Saint Jean-Baptiste, première version de L’Homme qui marche, reçoivent une troisième médaille et sont acquises par l’Etat. Dès lors, les commandes affluent et avec elles les querelles entre gens du métier et critiques d’art autour des œuvres de Rodin. L’Âge d’airain  est exposé dans le jardin du Luxembourg avant de faire partie des collections du Musée.
 

 

Auguste Rodin commence alors le buste de Victor Hugo, qui sera l'objet d'un prochain billet.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter la bibliographie en ligne : Rodin et la sculpture française du XIXe siècle.

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