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L’imaginaire britannique en France

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22 mai 2019

Des œuvres de Daniel Defoe et de Jonathan Swift à celles d’Ossian et de Walter Scott, l’imaginaire britannique a largement contribué à influencer les créations littéraires et visuelles en France. Offrant une part belle à l’individu et à la confrontation avec l’insolite et le surnaturel, il ouvre des perspectives nouvelles aux peintres comme aux écrivains, qui s’emparent de décors et de situations propices à la rencontre avec l’étrange et l’inquiétant.
John Milton, Comus, illustré par Arthur Rackham. Paris, 1921-1924, p. 20.

 Mettre en image les œuvres littéraires venues d’Outre-Manche 

Dès la fin du XVIIIème siècle, les éditeurs profitent de l’anglomanie et séduisent le lectorat avide de nouveautés en faisant appel à des illustrateurs qui vont s’emparer des romans britanniques et y apporter leurs références culturelles. On découvre alors un imaginaire inédit dans les illustrations de Gustave Doré et de Grandville, qui mettent en image les œuvres littéraires d’Outre-Manche. Tandis que les illustrations du début du XVIIIème siècle étaient relativement classiques de facture, s’arrêtant aux anecdotes et à la transcription visuelle de scènes pittoresques ou proposaient de simples portraits des personnages extraits de l’action romanesque, on va progressivement constater une évolution des styles, soit dans des illustrations destinées aux adaptations pour la jeunesse, comme dans celles des Voyages de Gulliver de Swift illustrées par Albert Robida ou Edmond Morin, soit vers la formulation d’un regard esthétique qui inspirera les peintres romantiques, notamment chez Gustave Doré.

 

Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, dessins par E. Morin, Paris : A. de Vresse, p. 6.
 

Rappelons que les premières éditions en anglais de Gulliver’s travels ne comportent aucune gravure. Il faut attendre l’apparition des éditions illustrées pour que le pouvoir de l’image se renforce. Avec l’édition de 1884 illustrée par Edmond Morin, la lecture du roman est clairement modifiée, comme s’il s’agissait désormais d’un conte de fée. Quant à l’édition de 1838 proposée par l'éditeur Henri Fournier, qui fait appel à l’illustrateur et lithographe français Jean Ignace Isidore Gérard, mieux connu sous le nom de Jean-Jacques Grandville, elle offre un univers décalé, préfigurant le surréalisme avec des vues irréelles et parfois absurdes. C’est ensuite l’imagerie d’Epinal qui s’emparera du roman de Swift, ne gardant que les grands épisodes des voyages de Gulliver les plus connus, telle la rencontre des peuples imaginaires des Lilliputiens et des Brodingnag.


Jonathan Swift, Voyages de Gulliver dans les contrées lointaines,
ill. par J.-J. Grandville. Paris : Garnier frères, 1856, p. 43.

 

La diffusion de l’imaginaire britannique en France

Au début du XIXème siècle, on assiste à un véritable tournant esthétique avec les différentes productions graphiques de Gustave Doré qui vont se faire de plus en plus détaillées, dans un univers entouré de fantastique d’après ses lectures britanniques. Doré a illustré un bon nombre d’œuvres d’Outre-Manche, parmi lesquelles The Tempest de Shakespeare, Tennyson, Samuel Taylor Coleridge, Milton… Il distille par ailleurs cette atmosphère souvent inquiétante et obscure dans ses illustrations pour des romans d’auteurs français, comme Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, générant un univers hybride, combinant des influences britanniques et une version personnelle du Romantisme français.


Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse, illustrations par Gustave Doré, Paris : F. Polo, 1874, p. 313.
 

Gustave Doré donne ainsi à voir la transcription visuelle d’un Moyen Age fantastique et délirant, peuplé de forêts obscures, de ruines et de masses chaotiques, qui participe au regain d’intérêt pour l’architecture médiévale chez les peintres romantiques français. Dans un catalogue de ses dessins de 1885, Georges Duplessis notait déjà son intérêt pour les lectures britanniques qui l’inspiraient dès le plus jeune âge :


Georges Duplessis, Catalogue des dessins, aquarelles et estampes de Gustave Doré :
exposés dans les salons du Cercle de la librairie, Paris, 1885, p. 189.
 
Assez indifférent aux canons esthétiques de son temps, Doré a réalisé de nombreuses estampes ainsi que des grands formats en peinture, notamment des paysages d’Écosse, qui semblent directement inspirés par les peintres romantiques anglais comme par ses souvenirs de voyages dans les Pyrénées.
 

Gustave Doré, Montagnes d'Écosse, estampe, 187.
 

Roman historique et courant romantique

Si Gustave Doré a fortement influencé les peintres français, les initiant à l’univers romantique britannique qu’il diffuse dans ses illustrations, les romans populaires de Walter Scott et ses illustrations vont inspirer également de nombreux auteurs, parmi lesquels Victor Hugo et Balzac. Représentant du roman historique en France, Scott connaît un succès colossal. Ses romans font partie des livres les plus lus dans les cabinets de lecture. Lorsque l’on découvre les éditions illustrées des romans de Walter Scott par Ange-Louis Janet, qui étudia dans les ateliers d’Ingres et de Horace Vernet, le lecteur découvre des scènes qui semblent prises sur le vif, donnant à voir l’enchaînement des actions avec de nombreux détails qui mettent au goût du jour la période médiévale.
 

Walter Scott, Ivanhoé, illustré par Janet-Lange, Paris :G. Barba, 1877, p. 25.

Dès 1824, en découvrant les œuvres exposées au Salon, Adolphe Thiers constatait :


Adolphe Thiers, Salon de mil huit cent vingt-quatre, ou Collection des articles insérés au Constitutionnel, sur l'exposition de cette année, Paris, 1824, p. 20.
 
Il faut dire que dès le début du XIXème siècle, les critiques remarquent déjà l’importance de la référence à l’histoire chez de nombreux peintres français, qui s’inspirent des romans de Walter Scott. Grâce à cette influence nouvelle, ils découvrent, en effet, la possibilité de rendre des situations dramatiques et de congédier les références traditionnelles à l’antique. Un peintre comme Paul Delaroche illustre particulièrement cette influence qu’il doit à l’imaginaire britannique, notamment dans Les Enfants d’Edouard, peinture dans laquelle il illustre un événement historique, celui de l’assassinat du souverain légitime.
 

Paul Delaroche, Les enfants d'Edouard, 1831.

 

Dans Paul Delaroche (1859), Eugène de Mirecourt rappelle comment les écrivains d’Outre-Manche, Walter Scott et Lord Byron, ont « régénéré » les arts et les lettres :

 


Eugène de Mirecourt, Paul Delaroche, Paris : G. Havard, 1859, p. 24.
 
Dans sa représentation d’Edouard V et de son jeune frère le duc d’York, Delaroche guide le regard du spectateur du groupe d’enfants affligés au chien qui a senti une présence, puis vers le filet de lumière sous la porte, laissant deviner l’ombre de l’assassin qui va entrer. Cette œuvre obtint un véritable triomphe au Salon de 1831. Néanmoins, il suscita les vives critiques des frères Goncourt pour son romantisme mélodramatique, directement inspiré par les écrivains anglais.
 

Heurts et malheurs du pathos anglais

Dans le roman Manette Salomon qui brosse le milieu de la peinture parisienne, les frères Goncourt vont jusqu’à évoquer :

 


Edmond de Goncourt ; Jules de Goncourt,  Manette Salomon, Paris : A. Lacroix ; Verboeckhoven, 1868, p. 20.

 

Ces critiques témoignent d’un jugement féroce à l’encontre d’une forme d’hybridation de l’imaginaire britannique, formulée par cette expression : « l'élève de Walter Scott et de Casimir Delavigne », qui effectue un rapprochement insolite entre le symbole de la littérature britannique et un écrivain français, que l’histoire littéraire a laissé de côté. Il faut dire que cette peinture inspirée directement par les lectures d’Outre-Manche vise à susciter une émotion vive chez le spectateur, dans une tonalité héritée de Burke et de ses théories sur le Sublime. Si l’œuvre en séduit certains, elle en irrite d’autres. Nul doute, néanmoins, qu’elle provient de cet espace imaginaire hybride qui caractérise la vague romantique, dont les écrivains et les peintres français ont hérité le goût pour l’expression des sentiments plutôt que l’attachement à la véracité historique. 

Dans le cadre du projet Digitens, dédié à la création d’une encyclopédie numérique de la sociabilité des Lumières en Grande-Bretagne, auquel collabore la BnF, les collections anglophones de la BnF seront explorées à travers la notion d’espace de sociabilité imaginaire, favorisant un univers littéraire et visuel hybride.

 

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