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Mlle Raucourt, reine de la tragédie classique

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15 juin 2021

Nous poursuivons notre série sur les pionnières des arts du spectacle avec la présentation de Mlle Raucourt (1756-1815), grande actrice tragique et entrepreneuse théâtrale dont la longue carrière a marqué la fin du XVIIIe siècle et le début du suivant.

Mlle Raucourt (Médée, dans Médée de Longepierre), estampe de Jean-François Janinet (département des Estampes, RESERVE EF-105 (2)-FOL)

Entrée à la Comédie-Française en 1772, Marie Antoinette Françoise Saucerotte, dite Mlle Raucourt, parvient à conserver les faveurs du public tout au long de sa carrière d’actrice, se faisant acclamer sous le Directoire après avoir été la protégée de Marie-Antoinette ; sous l’Empire sa renommée est européenne et elle attire les foules quand elle se produit en Italie en 1808 et 1809. Directrice du Théâtre Louvois entre décembre 1796 et septembre 1797, elle est nommée en 1806 à la tête des deux troupes chargées par Napoléon de diffuser les « chefs d’œuvre du théâtre français » en Italie : ces deux directions sont marquées par son ambition de « restaurer » le répertoire classique français malmené sous la Révolution, mais aussi par des difficultés financières permanentes et un contexte politique instable qui finit par jouer en sa défaveur.

Actrice, administratrice, autrice – elle fait représenter une pièce, Henriette ou la fille déserteur, en 1782 -, Raucourt est cependant surtout restée célèbre pour ses aventures amoureuses, et notamment ses liaisons avec des femmes, qui fascinèrent de son vivant le lectorat des gazettes et autres nouvelles à la main, avant d’alimenter les fantasmes des auteurs – masculins – des siècles suivants[1] : aujourd’hui encore, elle n’occupe qu’une place marginale dans l’histoire du théâtre français, où elle s’est pourtant illustrée pendant plus de quarante ans.
 


Mlle Raucourt en costume d’Agrippine (Britannicus, Racine), gravure de Fremy d’après le tableau d’Adèle Romance-Romany (1812)

Françoise Saucerotte aurait débuté très jeune sur les planches françaises et étrangères, sous la direction de son père, comédien ambulant ayant débuté sans succès à la Comédie-Française. Elève de Brizard et probablement de Mlle Clairon, elle débute à la Comédie-Française le 23 décembre 1772 dans le rôle de Didon, dans la tragédie éponyme de Le Franc de Pompignan. Le succès est immédiat : Vigée-Lebrun évoque « le début le plus brillant qu’[elle se] rappelle » et Grimm rapporte que les jours où joue la nouvelle actrice, « les portes de la Comédie [sont] assiégées dès dix heures du matin », ce que confirment les registres des recettes de la Comédie-Française, où sont consignées, pour les pièces où joue Raucourt – Cinna, Mithridate, L’Orphelin de la Chine, Andromaque -, des recettes entre trois et dix fois supérieures à l’habitude[2].

La jeune actrice est reçue à la Comédie-Française le 1er avril 1773 pour jouer les « premiers rôles tragiques » mais son idylle avec le public est de courte durée : elle se fait siffler dès la fin de l’année, tandis que les gazettes se passionnent pour son train de vie luxueux et ses liaisons multiples. Rechignant à jouer ses rôles, elle excède le duc de Duras, directeur de la Comédie-Française : « Mlle Raucourt augmente en prétentions et diminue en talents. Il faut, je pense, la tenir de court ; on l’a trop gâtée[3]. » Le scandale culmine quand elle quitte brusquement la France pour échapper à ses créanciers, ce qui entraîne sa radiation de la Comédie-Française le 28 mai 1776. Après quelques mois passés en Allemagne – ou en Russie, selon les versions -  elle reparaît en France en octobre. Un an plus tard, les gazettes se font l’écho du succès qu’elle remporte devant la cour à Fontainebleau, en tant que comédienne de la troupe de Versailles où elle s’est engagée.

Bénéficiant désormais de la protection de la reine Marie-Antoinette, elle attend encore deux ans avant d’être réintégrée à la Comédie-Française : pour sa rentrée, elle reprend le 11 septembre 1779 le rôle de Didon qui avait fait le succès de ses débuts. Face à l’hostilité que lui marquent une partie du public ainsi que ses camarades, elle affiche dans Le Journal de Paris du 15 septembre 1779 une humilité nouvelle, qu’elle met en pratique quand elle accepte de jouer des rôles secondaires dans Nanine et Le Médecin malgré lui pour rendre service à la troupe en 1781. Ce nouveau personnage public, ainsi que son travail sur ses rôles, salué par les critiques, permettent à Raucourt de reconquérir le public parisien : elle triomphe dans les rôles de Médée, Cléopâtre, Sémiramis ou encore Agrippine, et parvient à se faire reconnaître, au cours de la décennie 1780, comme l’une des plus grandes tragédiennes de son époque.
 

Le soir du 12 novembre 1781, après la représentation de La discipline militaire du Nord de Moline, Raucourt s’attelle à l’écriture d’un drame dont l’action se déroule également dans un camp militaire allemand : achevée trois semaines plus tard, la pièce Henriette, ou la fille déserteur est représentée le 1er mars 1782 par la troupe de la Comédie-Française. Raucourt y tient le rôle principal, celui d’une comtesse qui se travestit en soldat pour suivre son amant appelé aux armes et manque se faire exécuter pour avoir quitté son poste suite à un mouvement de jalousie. Henriette est jouée sept fois aux mois de mars puis mai et dégage des recettes honorables[4], en dépit de la cabale menée par les ennemis de Raucourt, qui font répandre le bruit qu’elle n’est pas l’autrice de la pièce. Celle-ci balaie ces accusations dans l’avant-propos de l’édition d’avril 1782 :

« L’impuissance des uns, la paresse des autres, leur interdisent la carrière dans laquelle j’ai eu le courage d’entrer […]. Ils ne peuvent pardonner d’avoir entrepris ce qu’ils ont ou dédaigné ou ce qu’ils n’ont osé entreprendre[5]».

Pendant la Révolution, Raucourt ne cache pas ses opinions royalistes : restée au Théâtre de la Nation après la scission de la troupe de la Comédie-Française en 1791, elle continue d’y jouer la tragédie devant un public de plus en plus réactionnaire, jusqu’à ce que le Comité de salut public décide, le 2 septembre 1793, de la fermeture du théâtre et de l’arrestation de ses comédiens, accusés de se comporter avec un « incivisme caractérisé » et de « représenter des pièces antipatriotiques[6]». Raucourt passe onze mois en prison et n’est libérée qu’après la chute de Robespierre, le 6 août 1794. Elle remonte sur scène deux mois plus tard, au Théâtre Feydeau.

En 1796, les théâtres se sont multipliés à Paris et l’ancienne troupe de la Comédie-Française est désormais dispersée. Raucourt, qui ambitionne de la réunir, parvient à rassembler autour d’elle une dizaine de ses anciens camarades et prend la direction du Théâtre Louvois, qui vivotait depuis son ouverture en août 1791. Le nouveau « Théâtre Français de la rue Louvois » donne, pour son inauguration le 25 décembre 1796, Iphigénie en Aulide de Racine, suivie d’une pièce mineure, Les deux sœurs de Laya, jouées devant « une foule immense ». Pendant les neuf mois que dure sa direction, Raucourt fait représenter de nombreuses pièces de l’ancien répertoire tragique, banni pendant la Terreur car suspect de royalisme, moyennant certes les coupures et changements « que la prudence et les principes de respect pour le gouvernement avaient rendu nécessaires[7]» ; elle n’en néglige pas pour autant les nouveautés, et voit ses efforts et ceux de sa troupe salués par un public de plus en plus nombreux.


Mlle Raucourt, gravure de Charles Mauduit d’après Deveria [1788-1857]
 

Le Théâtre Louvois est brutalement fermé par le Directoire le 10 septembre 1797, trois jours après le coup d’état du 18 fructidor an V, sans que la raison en soit très claire : certains avancent une rancœur du ministre de la Justice Merlin de Douai, qui se serait senti visé par une réplique de la comédie de La Font Les trois frères rivaux, d’autres des calomnies répandues par les théâtres concurrents, d’autres enfin la réputation royaliste qui continuait d’entourer Raucourt et sa troupe. Acculée par ses créanciers, auxquels vient s’ajouter la municipalité qui lui réclame le droit des pauvres[8], Raucourt multiplie en vain les pétitions au Directoire pour la réouverture de son théâtre, qui n’aura lieu qu’en avril 1798, sous une autre direction.

En janvier 1798, Raucourt retourne donc jouer avec une partie de sa troupe à l’ancien Théâtre de la Nation, rebaptisé Odéon, qui devient la principale scène tragique parisienne et dont elle est le fleuron : en janvier 1799, elle est l’une des quatre artistes à se voir proposer les appointements les plus élevés (18.000 francs annuels) parmi les anciens comédiens français engagés par Sageret. Sans doute du fait de ses prétentions financières trop élevées, elle est l’une des dernières à rejoindre la troupe réunifiée de la Comédie-Française et ne reparaît sur la scène du Théâtre de la République – l’actuelle salle Richelieu - que le 6 avril 1800.

L’Empire lui offre l’opportunité d’une nouvelle direction : nommée par Napoléon le 10 juillet 1806 à la tête de deux troupes d’acteurs chargées de diffuser la civilisation française en Italie à travers les chefs d’œuvre de son répertoire théâtral, elle met sur pied une première troupe qui parcourt le royaume d’Italie depuis Milan à partir d’octobre 1806, et une seconde qui effectue ses tournées dans les départements italiens annexés à la France à partir de mai 1807. L’entreprise est un échec financier remarquable, qui enregistre dès la première année un déficit de 33.302 francs. Raucourt a beau changer la composition de ses troupes, donner de sa personne en se produisant elle-même en Italie, introduire en nombre du vaudeville en dépit du décret impérial qui ne prévoyait que la représentation de « chefs d’œuvre », rien n’y fait : le public italien boude le répertoire français et lui préfère les pièces jouées en italien ; son désintérêt est de plus en plus marqué à mesure que les revers militaires s’accumulent pour l’occupant français. Les troupes de Raucourt continuent cependant à se produire tant bien que mal jusqu’à la chute de l’Empire en 1814.

Raucourt les administre à distance depuis Paris, où elle continue d’être acclamée comme l’une des meilleures reines tragiques de la scène parisienne, quoique les critiques lui reprochent de plus en plus fréquemment les défauts de son jeu, qui se sont accentués avec l’âge : elle a tendance à s’emporter et à crier, au point que pour l’auteur d’une satire des mœurs parisiennes, « elle offre, dans tous ses rôles, au spectateur épouvanté, le tableau de l’enfer en raccourci ». Son incarnation de Catherine de Médicis dans Les Etats de Blois de Raynouard, en 1814, est sa dernière apparition sur scène.
 


Mlle Raucourt dans le rôle de Médée (Médée, Longepierre), gravure de Delpech d’après Hippolyte Lecomte [1820]
 

Raucourt meurt peu après, le 15 janvier 1815. Le curé de Saint-Roch refuse de recevoir son cercueil mais l’indignation populaire contraint Louis XVIII à intervenir : les derniers honneurs religieux sont donc rendus à l’actrice, mais trop tard pour éviter que la presse ne s’indigne face à cette résurgence, attribuée au retour des Bourbons, des anciennes préventions de l’Eglise contre les comédiens. C’est là le dernier scandale que cause la tragédienne, qui se trouve, pour cette fois, dans l’impossibilité d’y riposter.
 

Billet rédigé dans le cadre du Forum Génération Egalité

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Références bibliographiques :

Günther Berghaus, “La Raucourt: A Libertine Actress of the Eighteenth Century”, Maske und Kothurn, vol. 42, n°2-4, décembre 1996, p. 259-278
Olivier Blanc, « Marie-Antoinette-Josèphe-Françoise Saucerotte, dite Mlle Raucourt », dans Olivier Blanc (dir.), Les Libertines. Plaisir et liberté au temps des Lumières, Paris : Perrin, 1997, p. 51-72 (https://www.cairn.info/les-libertines--9782262011826-page-51.htm)
Philippe Chauveau, Les théâtres parisiens disparus, 1402-1986, Paris : Ed. de l’Amandier, 1999
Noëlle Guibert, Jacqueline Razgonnikoff, Le journal de la Comédie-Française, 1789-1799 : la comédie aux trois couleurs, Antony : Empreintes, 1989
Henri Lyonnet, « Mademoiselle Raucourt, directrice des théâtres français en Italie (1806-1807) », Bulletin de la Société d’histoire du théâtre, n°1, janvier 1902, p. 43-78 (en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k32704c/f43.item) et « Les Comédiens français du prince Eugène », Bulletin de la Société d’histoire du théâtre, n°2, avril 1902, p. 91-119 (en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k32705q/f89.item)
Sophie Marchand, « Mademoiselle Raucourt : scandale et vedettariat féminin au XVIIIe siècle », dans François Lecercle, Clotilde Thouret (dir.), Théâtre et scandale (I), actes du colloque des 9-11 mars 2017, publication en ligne sur le site Fabula, 2019 (http://www.fabula.org/colloques/document5806.php)
Clare Siviter, « “La Couronne théâtrale”: Les comédiennes françaises, figures publiques après le Concordat (1801) », Siècles, Cahiers du Centre d’histoire Espaces et Cultures, n°45, 2018 (https://hal.uca.fr/hal-01865533/document)
 

 
[1] Voir par exemple l’ouvrage d’Henri Vial, La Raucourt et ses amies : étude historique des mœurs saphiques au XVIIIe siècle, Paris : H. Daragon, 1909 (https://archive.org/details/laraucourtsesami00vial/mode/2up).
[2] Registre des feux de la Comédie-Française, 1772-1773, Comédie-Française, R137 (https://flipbooks.cfregisters.org/R137/index.html)
[3] Séance du 24 janvier 1774, registre d’assemblée de la Comédie-Française, 1773-1777, Comédie-Française, R 124 e (vue 113, https://flipbooks.cfregisters.org/R124_e/index.html)
[4] Registres des feux de la Comédie-Française, 1781-1782, R 146 (https://flipbooks.cfregisters.org/R146/index.html) et 1782-1783, R 147 (https://flipbooks.cfregisters.org/R147/index.html).
[5] Mlle de Raucourt, Henriette, Paris : Saugrain, 1782, p. 8-9
[6] Arrêté du Comité de salut public du 2 septembre 1793, reproduit dans Noëlle Guibert, Jacqueline Razgonnikoff, Le journal de la Comédie-Française, 1789-1799 : la comédie aux trois couleurs, Antony : Empreintes, 1989, p. 232.
[7] Pétition de la citoyenne Raucourt au Directoire exécutif, 25 fructidor an V, Archives nationales, F/7/7289, dossier 2415.
[8] Demande de la citoyenne Raucourt, directrice du théâtre de la rue de Louvois, tendant à ce que soient suspendues les poursuites intentées contre elle touchant le droit des pauvres, 24 brumaire an VI, Archives nationales, F/17/1297, pièces 107-167.

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