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Les jours caniculaires du petit âge glaciaire

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14 août 2019

Pour faire suite aux épisodes de fortes chaleurs qui ont marqué l'été, Gallica vous présente un "best-seller" du XVIe siècle qui, bien qu'écrit pendant le petit âge glaciaire, consacre un chapitre entier à la "Cause des jours caniculaires".

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ll n’est personne qui ne parle à tous coups des jours caniculaires, et ce pour la grande chaleur qui est durant ce temps, et toutefois tous ne savent pas la raison pourquoi ils sont ainsi nommés." 

Ces lignes auraient pu être signées par un auteur d’aujourd’hui, tant le sujet est d’une grande actualité. Or, aussi surprenant que cela paraisse, elles se trouvent dans un texte datant de… 1526 : Les Diverses Leçons de Pierre Messie, publié à Lyon.

L’auteur, Pero Mehía (1497-1551), est un humaniste, poète et historien espagnol, et son livre, un véritable "best-seller" du XVIe siècle, comporte un chapitre entier sur "La cause des jours caniculaires, et pourquoi ils sont ainsi nommés, avec plusieurs choses notables à ce propos".
 

Les Diverses Leçons de Pierre Messie, 1526.

Le commentaire est une synthèse de tout ce qui se savait à ce sujet depuis l’Antiquité sur l’origine du mot du diminutif latin canicula ("petite chienne"), utilisé pour désigner l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Parce qu'elle se lève et se couche, du 24 juillet au 24 août, en même temps que le Soleil, l’étoile a été considérée comme la cause des périodes de grandes chaleurs, traditionnellement fêtées dans l’Égypte et dans la Rome antiques. Le lien de causalité entre la canicule et la vague des grandes chaleurs a longtemps survécu avant d’être remis en question par les scientifiques du XVIIe siècle, tel Jacques Rohault, auteur d’un Traité de physique en deux volumes (Paris, 1671), qui  dénonce "l’erreur des Européens touchant la canicule".
 

Traité de physique, tome 2, Jacques Rohault, 1671

Pour autant, la canicule n’est pas seulement au centre des considérations plus ou moins érudites. Nombreux sont les auteurs qui s’intéressent à ses effets sur la vie quotidienne, en particulier sur la santé. En raison d’un supposé lien entre le mouvement des constellations et le cycle humain vital, les médecins ont de forts doutes, par exemple, sur la possibilité de guérir certaines maladies pendant cette période, ou expliquent la lenteur des effets des soins prodigués, comme dans le cas de Jean de Varanda, auteur d’un Traité des maladies des femmes (Paris, 1666) :
 

De même chez Jean Fernel, auteur d’une Thérapeutique, ou La Méthode universelle de guérir les maladies (Paris, 1668).
 

L’idée semble si courante qu’elle figure même dans un ouvrage comme la Morale chrétienne, où toutes les questions qui appartiennent à cette science sont examinées par les principes de la raison naturelle et suivant l’autorité de l’Ecriture Sainte, et des Saints Pères de l’Eglise, de Jean Denis (Paris, 1669) :

Il se trouve aussi des médecins qui semblent appuyer cette objection par la méthode qu’ils ont de pratiquer toujours la médecine par rapport à l’astrologie, et de choisir certains quadrats de Lune plutôt que d’autres pour purger et saigner leurs malades, s’imaginant que le succès des maladies dépend entièrement de la diverse situation des planètes, et que comme il y a de certains constellations qui passent pour être tout à fait contraire aux remèdes, comme par exemple La Canicule, il y en a aussi d’autres qui leur sont beaucoup plus favorables.

 

Tous les auteurs n’étaient pourtant pas du même avis. Certains n’excluaient pas, dans des situations particulières, l’effet positif des grandes chaleurs : par exemple, lors des cures d’eaux minérales, comme l’indique le docteur Mollo, auteur d’un Traité des eaux minérales de Courmayeur (Genève, 1728).
 

Traité des eaux minérales de Courmayeur, Mollo, 1728

Ou lorsqu’il était question de la préparation de certaines potions, comme celles mentionnées par Louis Guyon dans son livre Le Miroir de la beauté et santé corporelle (Lyon, 1615) ou par Nicolas Papin dans La Poudre de sympathie (Paris, 1651)
 

La grande canicule était également prisée de ceux qui concevaient des produits fort appréciés de la haute société : pour Simone Barbe, l’auteur du livre Le Parfumeur royal ou l'art de parfumer avec les fleurs et composer toutes sortes de parfums (Paris, 1699), elle constitue le moment idéal pour fabriquer une essence particulière de parfum d’ambre.

Ces quelques exemples prouvent que la canicule n’a pas manqué de susciter l’intérêt, même lorsque le continent européen a été plongé en plein petit âge glaciaire. Rien de paradoxal dans la mesure où les traits caractéristiques de chaque époque de l’histoire du climat admettent nombre d’exceptions : des hivers froids dans une période de réchauffement climatique et des étés caniculaires pendant une période de petite ère glaciaire. À noter toutefois que les échos de ces derniers dans les publications de l’époque n’ont pas eu – et pour cause – l’importance qu'ils revêtent aujourd’hui.

Stefan LEMNY
Département Philosophie, Histoire, Sciences de l'homme, BnF

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