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1919-1929 : histoire d'une mésentente cordiale

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11 février 2019

Alors que l’on pensait les voisins de la Manche dans une Entente ayant tourné à l’alliance au lendemain de la Première guerre mondiale, les divergences et les dissensions ne vont cesser d’éloigner les ennemis historiques pendant l’Entre-deux-guerres. Retour sur une décennie de mésentente, en toute cordialité.

Quai d'Orsay, MM. Briand, Herriot, Chamberlain Agence Rol, 07/03/1925

Tout avait pourtant bien commencé. Après quatre années de guerre côte à côte, transformant l’Entente Cordiale de 1904 en alliance, Français et Anglais sortent du premier conflit mondial en rangs serrés. En fait, pas pour tout le monde, ainsi que le laisse penser le maréchal Haig, après la prise du Mont Kemmel aux Français par les Allemands le 21 avril 1918 : « Dire qu’il faut combattre à côté de tels alliés ».
 

Le Traité de la discorde

Mais enfin, malgré des positions divergentes, le maréchal Foch, le premier ministre italien Vittorio Emmanuele Orlando et David Lloyd George, chef du gouvernement britannique présentent un texte commun à la délégation allemande venue négocier – en fait seulement signer – l’Armistice dans le wagon restaurant du maréchal Foch. « Si l’Entente Cordiale n’avait pas empêché la guerre, elle contribua beaucoup à la victoire finale », résume François Crouzet, professeur émérite et historien spécialiste de la Grande-Bretagne.
 

 L'Entente Cordiale : Franco-English weekly journal, 1905-1906

 

Dès la Conférence de la Paix, pourtant, les premières dissensions émergent. Partisan d’une paix dure, les Français entendent écarter définitivement le péril allemand. A l’inverse, la Grande-Bretagne voit dans un affaiblissement trop marqué de l’Allemagne un danger économique (pour les débouchés britanniques) et politique : il faut à tout prix « résister au bolchévisme » selon le fameux mémorandum de Fontainebleau commis par David Lloyd George :

 
 
David Lloyd George, cité in P.RENOUVIN, Le Traité de Versailles, Paris, 1969 pp.120-122

 

Six mois de discussions, de séances et de commissions techniques aboutissent au Traité de paix de Versailles, signé le 28 juin 1919. C’est en réalité une paix en trompe l’œil, plombée d’entrée par la question des réparations qui divise Français et Anglais. « Les négociateurs du traité de Versailles avaient trouvé dans le problème des réparations de telles difficultés qu’ils en avaient finalement remis la solution à l’avenir », selon un essai écrit sous pseudonyme, quelque temps après les négociations. L’avenir, ce fut, du côté de l’hexagone, une volonté d’application stricte du Traité, poursuivant le vœu de Clemenceau, selon lequel l’Allemagne « paierait » la totalité de la créance alliée. Ce qui n’était manifestement pas la volonté de Lloyd George et des Britanniques.

 

Inédite victoire

Il n’y a pas que sur le terrain diplomatique que Français et Anglais ferraillent au lendemain de la « Grande Guerre », les deux nations se défient également sur l’herbe du stade Pershing, dans le bois de Vincennes, le 5 mai 1921, et pour la première fois, ceux qui ne sont pas encore appelés les Bleus remportent une victoire historique, 2 buts à 1, sur la redoutable équipe d’Angleterre. Le Petit Parisien du lendemain ne boude pas son plaisir : « Pour la première fois nous avons vaincu les Anglais dans leur sport national ».
 

 
Il faut dire que le sport national français consistait jusqu’alors à se faire terrasser par les voisins d’outre-Manche :
 

« Huit fois, pourtant, depuis 1906, nous nous étions mesurés avec eux et huit fois nous avions été battus, écrasés même, comme en 1910 où le triomphe de nos adversaires s’accusait par 20 buts à 0 »

Comme l’Histoire sait se montrer ironique, le même jour, l’ultimatum des alliés adressés à Berlin barre la une du quotidien qui se présente lui-même comme « le plus fort tirage des journaux du monde entier ». Sous l’impulsion d’Aristide Briand, président du conseil, une mise en demeure de respecter les termes du Traité de Versailles est adressée à l’Allemagne par Lloyd George, sous peine « de procéder, le 12 mai, à l’occupation de la vallée de la Ruhr ».

Le chancelier Wirth notifie l’acceptation sans réserves par l’Allemagne des conditions de l’ultimatum et promet de désarmer. Le Petit Parisien, jamais en reste, assure « On va y veiller de près ». L’heure n’est pas encore à la désunion entre les alliés.

 

Il faut attendre janvier 1923 et la décision de Raymond Poincaré, prise sans concertation nationale ni internationale, d’occuper la Ruhr pour que le différend franco-anglais culmine. La Pall Mall Gazette s’interroge : « L’annexion – est-ce là ce que la France visait depuis le début ? » manifestement pas dupe des ambitions politiques à peine masquées par les arguments économiques de Poincaré :

 

« Mais la question qui se posera certainement aujourd’hui est de savoir si c’était bien des réparations que cherchait à obtenir la France en procédant à l’invasion de la Ruhr, ou si le but réel qu’elle visait depuis le début ne serait pas plutôt de séparer de l’ensemble du Reich la province la plus riche de l’Allemagne »
 

 
Côté Français, on médit sur « L’Angleterre, nation de marchands, Carthage moderne, [qui] n’accorde qu’un faible poids à ses obligations contractuelles quand de l’autre côté de la balance ses intérêts commerciaux et industriels ont pris place », sentence du 27 octobre 1920 qui cingle dans Ouest Eclair et traduit le ressentiment français du début des années 20 à l’égard de la perfide Albion. Dans la Revue des Sciences Politiques en 1925, Savary pointe, de son côté, « l'égoïsme mercantile et insulaire des anglo-saxons ».
 
Avec davantage de recul, la Revue d’histoire moderne et contemporaine résume bien les différences de perception, alors de mise, des deux côtés de la Manche :
 

« Ce que Poincaré entend par sécurité française est traduit à Londres par 'prépondérance française'. Ce que le gouvernement britannique appelle équilibre européen est interprété à Paris comme un impérialisme allemand renaissant ».

 

L'événement historique de Locarno

Mais l’Entente cordiale a la vie dure, et peut-être parce que Français et Anglais ne s’étaient plus combattus depuis près de 100 ans, Austen Chamberlain et Aristide Briand  - devenu entre temps ministre des affaires étrangères - décident de renouer des pourparlers. Dès l’été 1925, Briand, accompagné d’une délégation diplomatique, se rend à Londres pour une discussion qui aura « la plus grande portée diplomatique » croit savoir le Daily Herald du 8 août 1925. De diplomatie, il est en effet question, de réparations aussi et de sécurité surtout, puisque deux mois plus tard les accords de Locarno sont signés, dans un somptueux palais au bord du Lac Majeur. Et la question des frontières est au centre : la Grande-Bretagne garantit, via le pacte Rhénan, les frontières de la France, de la Belgique et de l’Allemagne et s’engage à agir contre la puissance qui les violerait.

 

 

« L’événement historique de Locarno », titre Le Petit Parisien du lendemain « jamais, depuis la guerre conférence n’avait débuté et ne s’était poursuivi dans une pareille atmosphère de franche collaboration ». Le discours d’Austen Chamberlain, sur les bords du lac Majeur, est au diapason : la réconciliation avec l’Allemagne est à chercher dans la « solide amitié de la France et de la Grande-Bretagne ». Outre-Manche, toutefois, le Daily Herald modère l'optimisme ambiant « l’expérience nous a appris qu’il convenait en politique de ne pas donner trop librement cours à son enthousiasme » et cite, visionnaire, le précèdent de l’Entente Cordiale en 1904 :
 

« En fait, il ne s’agissait pas de maintenir la paix mais de préparer la guerre ».

 

Les Etats désunis d'Europe

De fait, l'embellie est de courte durée. L'expansion continentale de la France est à un niveau jamais vu depuis 1815 et la Grande-Bretagne n'entend pas adouber cette influence grandissante en Europe. Plutôt qu'alliée de l'hexagone, elle souhaite se poser en arbitre des relations franco-allemandes. D'autant qu'à la rivalité politique s'ajoute une forte concurrence économique en Europe et dans le reste du monde. Et sur ce plan, Français et Anglais sont davantage adversaires qu'alliés.

 

Cyrano, hebdomadaire satirique du 25 août 1929

 

Philip Snowden, chancelier de l'Echiquier de 1924 à 1926, puis de nouveau, en 1929, avec le retour du parti Travailliste aux affaires, symbolise l’offensive économique anglaise. Elu, il réclame que « nous obtenions plus de l'Europe que nous aurons à payer à l'Amérique » comme le résume le Manchester Guardian du 18 avril 1929, provoquant par son ton et son attitude un début d'incident diplomatique lors de la conférence de la Haye, en août 1929. « Personne n'eut oser supposer qu'un chancelier de l'Echiquier de Grande-Bretagne pouvait manquer d'éducation au point de rendre impossible la discussion avec lui des plus grands intérêts économiques et politiques du monde civilisé » regrette Le Temps à la une de son édition du 12 août 1929.
 
Il est également moqué par la presse satirique, tel le Cyrano de Léo Marchès, qui ironise sur l'intransigeance de Philip Snowden : « On ne sait jamais à quoi s'en tenir avec les Anglais. Quand ils vous donnent des noms d'oiseaux c'est qu'ils vous font des politesses ».

« Quoiqu'il en soit c'en est fait des Etats-Unis d'Europe », termine Clément Vautel dans sa chronique "Les Etats Désunis d'Europe".
 

Il faudra, en effet, attendre quelques années pour que, comme le raconte Léon Bailby dans l'Intransigeant du 20 juillet 1932, s'achève une décennie de ce que M.Churchill appela un jour la « mésentente cordiale »

 

 

 

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