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Collectionner l’Impressionnisme à l’étranger : le goût de l’aventure

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9 septembre 2019

Deux expositions parisiennes consacrées à des collectionneurs d’art impressionniste viennent de se terminer. L’Anglais Samuel Courtauld et le Suisse Emil Bührle ne furent toutefois pas les seuls à s’intéresser à cet art. La nouvelle esthétique picturale a trouvé un large écho auprès d’autres amateurs étrangers.

Antibes. Claude Monet. Collection Courtauld
 

La présentation de ces deux collectionneurs sur les cimaises de nos musées parisiens laisse apparaître deux postures contradictoires dans cette passion : l'élan désintéressé et la recherche du profit ; deux postures qui du reste, traversent toute l'histoire du goût de la collection. Samuel Courtauld se rapproche de l’idée que l’on se fait de l’«honnête homme » en créant sa collection animé par l'esprit des pionniers aptes à suivre une impulsion, « l’impulsion qui les a lancé dans des aventures toujours nouvelles dans le royaume des jouissances imaginatives » en revanche, la constitution de la collection d'Emil Bührle fait débat ; la critique remet en cause sa probité à travers l’article du Monde « Le Musée Maillol expose la collection d’Emil Bührle, amateur d’art spoliateur » (1er avril 2019) ou l'émission « Emil Bührle, marchand de canons et collectionneur d'art sans scrupules », diffusée sur France Culture le 19 avril 2019. Le Musée Maillol considère toutefois que « l’industriel fit appel en toute confiance a des marchands d’art qui lui vendirent de façon indue certaines œuvres ». Cette collection d’art, constituée de 1936 à 1956, peut servir d'exemple sur l’évolution des tendances du marché de l’art. Au cours de cette période, l’Impressionnisme a trouvé son public et ne subit plus d’opprobre. De sorte qu’aucun esprit aventureux ne préside plus à l’acquisition des œuvres qui relève désormais d’une forme de spéculation ; le temps est bien révolu où loin de correspondre à un bon placement, du fait du dédain qu’il suscite, l’Impressionnisme ne peut prétendre offrir aux amateurs qu’une richesse d’ordre purement esthétique.

Mais revenons à l’esprit philanthropique de ceux qui se laissent guider par leur sensibilité ! André Hallays dans son article « En Flânant : L’impressionnisme et le public » paru dans le Journal des débats politiques et littéraires du 7 juillet 1899 analyse à la loupe, et non sans humour, l’évolution du goût en redonnant aux collectionneurs toute leur place dans la diffusion de l’Impressionnisme. Evoquée dans notre premier billet, l’Histoire d'une collection de tableaux modernes : cinquante ans de peinture (de 1882 à 1932) d’Eugène Blot, raconte son combat pour faire connaître les impressionnistes, sa découverte de nouveaux peintres tombés aujourd’hui dans l’oubli et le succès international que remporte l’ouverture de sa galerie parisienne :

 

 

L'impressionisme dans les collections américaines

Les collectionneurs étrangers se lancent dans l’aventure de l’Impressionnisme : ils peuvent être les premiers à acquérir certaines œuvres ou rachètent des tableaux aux collectionneurs français. Parmi ce groupe d’étrangers se distingue Louisine Havemeyer, la collectionneuse américaine à laquelle le Musée d’Orsay a consacré une exposition du 20 octobre 1997 au 18 janvier 1998 : La collection Havemeyer : quand l'Amérique découvrait l'Impressionnisme.
 
Sous la tutelle entre autres d’Henri Focillon, la thèse de René Brimo sur L'évolution du goût aux Etats-Unis, d'après l'histoire des collections, présentée à la Faculté des lettres de l’Université de Paris en 1938, contient une analyse précise des collectionneurs américains. Elle met en évidence le rôle fondamental que joue Durand-Ruel dans la diffusion de l’Impressionnisme aux Etats-Unis.

À partir de 1983, l’exposition de Chicago qui réunit l’art de 22 nations réserve un espace à des artistes comme Sargent, Zorn et Whistler dans les collections américaines :

 

Parmi ceux qui firent à l'Impressionisme une place particulière dans leur collection, on trouve George N. Tyner fervent amateur de Monet, Pissaro et Sisley, E.F. Milliken et Cyrus McComick alors que les Whittemore, influencés par Durand-Ruel et Alfred A. Pope choisissent de le collectionner de façon presque exclusive.
 

D’autres comme les Potter Palmer et les Havemeyer, ces derniers fort épris de Mary Cassatt et Manet, estiment qu’il mérite d’être représenté dans les musées américains ; ainsi Havemeyer donne, en 1926, 36 tableaux de Degas, 8 de Manet et 8 de Monet au Metropolitan Museum, également enrichi dès 1889 par La femme au perroquet et L’enfant à l’épée offerts par Erwin Davis ; alors que John Quinn, grand collectionneur d’art moderne, fait don au Louvre du Cirque de Seurat.
 
Quatre amateurs américains, Adolphe Lewisohn, John T. Spaulding, Chester Dale et Albert C. Barnes, conçoivent l'art impresionniste dans une perspective historique qui l'inscrit comme le mouvement précurseur de l’art moderne.
 

Femme à la guitare. Manet Collection Alfred A.Pope.

 

La remarquable collection du docteur Barnes, scrupuleusement évaluée par le marchand d’art Ambroise Vollard, ne compte pas moins de 200 Renoir et 100 Cézanne. L’amateur d’art américain considère ces deux peintres comme les pivots de la peinture contemporaine. Ouverte au public dans un but éducatif, sous condition, la fondation Barnes accueille 2500 pièces d’art. L'idée du collectionneur est de permettre aux amis et aux étudiants d'approcher les œuvres tout en conservant à l'ensemble son identité de villa privée. Les dispositions testamentaires excluent le prêt, les expositions en dehors de la villa et l'accueil des touristes. En 1992, le maintien du lieu en l’état oblige le président de la Fondation à élargir les règles de visite et à accepter le prêt des œuvres. De sorte qu’entre 1993 et 1995, 83 tableaux impressionnistes quittent la fondation pour une série d'expositions destinées à lever des fonds.
 

 

L’Art Institute de Chicago recense les collectionneurs d’art impressionniste ayant contribué à son enrichissement tel que Martin A. Ryerson, fabricant de bois philanthrope qui collectionne Renoir et Monet. The Philipps collection réunie par Duncan Philipps en 1921 abrite aussi à Whashington, un grand nombre de peintres impressionnistes.

L'impressionisme dans les collections européennes

Le premier à introduire les impressionnistes en Allemagne est le professeur de droit Carl Bernstein qui, avec sa femme Félicie (née Rosenthal) commence sa collection par l’achat d’une œuvre de Manet Le départ du vapeur de Folkestone, lors de la 7e exposition des Impressionnistes en 1882. Le groupe d’artistes capte peu à peu l’attention de grands collectionneurs allemands. Ainsi, Paul Cassirer, marchand d'art et éditeur, « fut l'un des premiers à exposer dans sa galerie des artistes impressionnistes français en particulier Van Gogh et Cézanne mais aussi allemands comme ceux de la Sécession berlinoise ». Quant à Hugo Von Tschudi, directeur de la Pinacothèque de Berlin, en réunissant une collection d’œuvres impressionnistes, il offre à Van Gogh une reconnaissance que lui refuse la France :
 

Oscar Schmitz, né à Prague en 1861, de nationalité suisse et qui a fait fortune dans le textile, choisit la ville de Dresde pour y installer sa collection d’art. C’est à Paris en 1890 que se forme son goût pour les impressionnistes, au contact d’artistes, de collectionneurs comme le Dr Viau et de marchands (comme Durand-Ruel, indissociable de leur découverte et de leur diffusion) avec lesquels il noue des relations amicales. Il se lance alors dans des acquisitions avisées, non exemptes du désir de réaliser une bonne affaire, réunissant ainsi des œuvres moins connues ou emblématiques.
 
En 1908, le Suisse Fritz Meyer-Fierz, enrichi par le commerce du tabac, découvre l’œuvre de Van Gogh. En 1912, Georg Reinhart commence une collection avec Renoir, puis Cézanne, Gauguin, Degas. Oskar Reinhart, son frère, rachète en 1922 une partie de la collection impressionniste du collectionneur danois Wilhelm Hansen. Les Reinhart contribuent à la création du nouveau musée des beaux-arts à Winterthur autour d’une exposition de 196 œuvres impressionnistes et Nabi, devenant ainsi le centre le plus important de peinture française en Suisse.

L’homme d’affaires Rudolf Staechelin avec ses premiers achats en 1917 de Gauguin (Nafea Fao poipo) et Cézanne (Maison du Dr. Gachet à Auvers) enrichit le Kunstmuseum de Bâle de 40 peintures impressionnistes. En dépôt, depuis 1947, la collection est aujourd’hui dispersée.
 

Vue de Lavancourt. Claude Monet. Collection Oscar Schmitz
 

En Grande-Bretagne, dès la seconde exposition des Impressionnistes en 1876, le capitaine Henri Hill considère avoir acquis « The finest collection of work by Degas in Europe ». Ses tableaux sont vendus aux enchères le 25 mai 1889 chez Christie’s. À Glasgow, dès 1890, Alexander Reid présente des œuvres impressionnistes dans sa galerie. À la fin de sa vie, en 1923, il remporte sur le marché de l’art Le Bon Bock  de Manet et organise une exposition de peinture française à Londres.
 
La collection de l’Irlandais Hugh Lane, grand amateur d’art disparu dans le naufrage du Lusitania en 1915, est partagée entre le Musée de Dublin (aujourd’hui Hugh Lane Gallery) dont il était le directeur et la National Gallery de Londres, qui héritent de 40 tableaux français comprenant des œuvres impressionnistes comme La musique aux Tuileries de Manet. Au pays de Galles, conseillées par le peintre et amateur d’art Hugh Blaker, les sœurs Davies commencent une collection d’art impressionniste léguée au National Museum of Wales à Cardiff. Ces collections sont antérieures à la collection Courtauld et sa donation à la National gallery of British art.
Dans le Nord de l’Europe, l’Impressionnisme trouve aussi ses adeptes. En Belgique avec Van Cutsem, collectionneur de Manet qui fait don de sa collection au Musée de Tournai. Le frère de Vincent Van Gogh, Théo, commence sa collection d’art impressionniste par une œuvre de Pissaro achetée en 1887 et qu’il poursuit avec l’acquisition de 14 peintures de Monet. En Scandinavie, le critique d’art et collectionneur suédois Klas Fahraeus crée sa galerie à Stockholm en 1918 pour exposer les impressionnistes (Monet, Renoir, Gauguin, Van Gogh et Cézanne). En 1917, les danois Wilhelm et Henny Hansen ouvrent le musée Ordrupgaard à Copenhague une fois par mois avec une collection d’Impressionnistes commencée un an avant avec des Sisley, Pissaro, Monet, Renoir puis Cézanne et Gauguin, prenant conseil auprès des marchands Bernheim-Jeune ou Paul Rosenberg et du critique et collectionneur d’art Théodore Duret. Du 15 septembre 2017 au 22 janvier 2018, le Musée Jacquemard André faisait découvrir au public Le jardin secret des Hansen.
 

L’Impressionnisme dans les pays de l’Est

En Europe de l’Est, le Hongrois Marczell de Nêmes a constitué une des plus importantes collections d’art impressionniste, dont il fait don en partie au Musée des beaux-arts de Budapest, l’autre partie étant vendue aux enchères avec le reste de sa collection dans la Galerie Manzi-Joyant en juin 1913, sous l’expertise de Durand-Ruel et Bernheim-Jeune.
 
En Russie, Sergueï Chtchoukine, homme d’affaire et grand collectionneur d’art moderne, compte dans sa collection des œuvres de Monet, Les rochers à Belle-Ile, acquis en 1898, (il en possédera 13 en tout), Degas, Toulouse-Lautrec, Pissaro, Renoir puis Paul Cézanne (Mardi gras, le Fumeur de pipe accoudé, etc.) avant de se passionner pour Matisse. Du 22 octobre 2016 au 5 mars 2017, la Fondation Louis Vuitton lui a consacré une exposition Icônes de l’art moderne : la collection Chtchoukine.

 

Son compatriote Ivan Morosov achète ses tableaux chez Ambroise Vollard, Eugène Druet ou encore Paul Durand-Ruel et développe une collection principalement axée sur les impressionnistes. Confisquées à la Révolution russe, des pièces de sa collection se trouvent au Musée Pouchkine à Moscou et au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Avec la collection des frères Morozov programmée à l’automne 2020, la Fondation Louis Vuitton signe sa troisième exposition d’œuvres impressionnistes, confirmant ainsi l’assertion que l’Impressionnisme fait encore aujourd’hui recette.

 

 
À partir des années 1920, avec la place toujours plus prépondérante des impressionnistes sur le marché de l’art, l’élan philanthrope et désintéressé des premiers collectionneurs n’est plus qu’un pâle souvenir. Déjà en 1906, dans La vie parisienne du 29 décembre, le chroniqueur Friquet, au sujet d’une vente aux enchères qui inclut des Monet, fait ironiquement un bien triste constat : « Rares sont ceux, parmi les amateurs, qui aiment la peinture pour elle-même et n’y voient pas matière à opérations financières. Puisque le mot valeur est si fort en usage dans les ateliers, énonçons, si vous voulez, qu’il y a une Bourse des « valeurs ». Qui dit collectionneur, dit spéculateur ».

 

À rebours, il apparaît opportun de conclure ce billet, sur une note plus sensible en se remémorant l’émoi du collectionneur devant la découverte de l’art impressionniste :
 

Histoire d’une collection de tableaux modernes. Eugène Blot
 

 

Pour en savoir plus

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