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Nadar et la Pologne

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8 février 2019

Dans sa longue et bouillonnante vie, Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910) dit Nadar, membre de la bohème littéraire et artistique parisienne, grand photographe aux talents multiples, croise plusieurs fois la Pologne et les Polonais.

Autoportrait de Félix Nadar © BnF

Avant de devenir célèbre en tant que photographe, Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910) dit Nadar est un véritable touche-à-tout, au point que son grand ami Baudelaire dira de lui : « Nadar, c’est la plus étonnante expression de vitalité. » Ce membre de la bohème littéraire et artistique parisienne exerça ses talents multiples en tant qu’écrivain, journaliste, dessinateur, caricaturiste, entrepreneur, espion, volontaire dans la légion polonaise, aéronaute, et bien évidemment grand photographe, précurseur de la photographie à la lumière artificielle et de la photographie aérienne.

À l’âge de dix-sept ans, Nadar perd son père et doit renoncer à ses études de médecine entreprises à Lyon. Monté à Paris, survivant difficilement de sa plume en envoyant des articles et des caricatures pour des journaux, il rencontre vers 1839 un lithographe d’origine polonaise, Karol d’Anelle, dont la mère tient rue Mignon une table d’hôte pour l’émigration polonaise. Karol l’accueille généreusement dans sa modeste mansarde, ce qui lui vaudra de Nadar le surnom de « mère des bohèmes ». Autour de lui se réunit une joyeuse bande d’aspirants artistes et écrivains. Karol fait non seulement preuve d’une grande solidarité en partageant son toit et ses repas frugaux, mais sensibilise également Nadar au sort de la Pologne. Une Pologne qui n’existe plus en tant qu’État sur les cartes de l’Europe depuis la fin du xviiie siècle, lorsqu’elle fut démembrée au cours de trois partages entre ses puissants voisins : la Russie, la Prusse et l’Autriche.

 

 

Âgé d'à peine dix-neuf ans, Nadar fonde avec son ami Alphonse Léon-Noël une revue littéraire, Le Livre d’or, à laquelle Karol d’Anelle collabore en tant que graveur.

 
Le Livre d'or : keepsake hebdomadaire paraissant tous les dimanches /
sous la direction de MM. Alfred Francey et A. Léon-Noël, 1839

 

Karol représente les idées de cette Grande Émigration polonaise qui se réfugia en France après l’échec du soulèvement de novembre 1830/31 contre la domination russe et qui espérait la libération de sa patrie.

Sur le plan politique, Nadar se sent proche des idées républicaines et est influencé très tôt par les idées politiques de Félicité de Lamennais (1782-1854), figure du catholicisme libéral et ardent défenseur de la cause polonaise. C’est d’ailleurs le père de Nadar, Victor Tournachon, à la tête de l'imprimerie Tournachon-Molin et H. Séguin, qui publia les premières brochures philosophiques de Lamennais.

Au cours de longues années, Nadar, comme ses amis, est confronté à la pauvreté. Il vit des hauts et des bas, essaye de s’en sortir en publiant des articles et des caricatures dans les journaux. Son quotidien n’est pas toujours rempli d’insouciance et de légèreté, et ne correspond pas vraiment à la vision romancée des Scènes de la vie de bohème telles qu’elles furent décrites par son ami Henry Murger.

L’année 1848 marque un tournant dans sa vie. En février, éclate à Paris la révolution qui conduira à l’abdication du roi Louis-Philippe et à la proclamation de la Deuxième République. Devenu le ministre des affaires étrangères, Alphonse de Lamartine déclare au nom du gouvernement provisoire que l’indépendance de la Pologne est une question essentielle pour la France et annonce la création du corps expéditionnaire censé la libérer de la domination russe. Le contexte est favorable : la cause polonaise rencontre un grand enthousiasme dans la population française et parmi les intellectuels tels Jules Michelet et Edgar Quinet.

La Pologne martyr. Russie. Danube / J. Michelet, 1863

Nadar, son frère Adrien et son ami Antoine Fauchery se joignent au régiment franco-polonais sous les noms polonisés de Nadarsky et Fauchersky (certaines sources donnent pour Nadar le nom de Turnaszewski). À l’aube du 30 mars 1848, ils entament leur marche en direction de la Pologne. N’ayant pas pris part à la Révolution de Février, Nadar voit dans cette initiative une opportunité de se rendre utile, comme il l’exprime dans une lettre à son ami Charles Asselineau : « J’ai pu enfin trouver l’occasion de m’éprouver et d’expier l’insouciance, en rapportant ma vie à une idée généreuse, et je suis parti. »
Cette expédition prend vite fin : les hommes sont arrêtés à Magdebourg, emprisonnés en Saxe et condamnés aux travaux forcés. Mais libérés rapidement, ils rentrent à Paris et retrouvent leurs amis au Café de l’Europe…
 

Le Livre et l'image : revue documentaire illustrée mensuelle
/ directeur littéraire J. Grand-Carteret ; directeur-gérant Émile Rondeau, 1910-04

BnF, Département Littérature et art, 4-Q-580, p.61

Dans les années 1850, Nadar poursuit sa carrière de caricaturiste et débute celle de photographe. Il acquiert une grande renommée, est connu et tutoie tout le monde, caractéristique que relèvent tous les mémorialistes. De grands noms défilent dans son atelier. Il exécute leurs portraits en s’attachant à rendre leur profondeur psychologique. Aux côtés de George Sand, Charles Baudelaire, Émile Zola, Sarah Bernhardt et d’autres personnalités de premier plan, de nombreux Polonais séjournant à Paris prennent place devant son objectif.

Le portrait du prince Adam Jerzy Czartoryski (1770-1861) est considéré par Nadar lui-même comme l’une de ses œuvres les plus réussies. Nadar l’aurait inclus dans sa Revendication de la propriété exclusive du pseudonyme Nadar, publiée en 1857 lors de son procès contre son frère Adrien au sujet de l’utilisation du fameux pseudonyme.

Le prince Czartoryski, diplomate et écrivain, issu d’une des familles polonaises les plus anciennes, arrive en France après l’échec de l’insurrection de 1830-1831 durant laquelle il fut président du gouvernement national polonais. À Paris, il fut le chef de l’aile conservatrice de la Grande Émigration. Sa résidence l’hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis devient le centre de l’activité politique polonaise et d’une vie culturelle où se croisent artistes polonais et français tels Frédéric Chopin, Franz Liszt, Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński, Eugène Delacroix, George Sand et bien d’autres. Adam Czartoryski fut également l’un des fondateurs de la Bibliothèque Polonaise de Paris qui conserve une épreuve de son portrait exécuté par Nadar provenant d’un négatif aujourd’hui disparu, les autres épreuves étant effectuées à partir de celui qui se trouve au musée d’Orsay.

L’inscription faite par le prince dans le livre d’or de l’atelier Nadar « En signe de reconnaissance à un jeune soldat qui a voulu combattre pour l’indépendance d’un pays maintenant abandonné de tout le monde. Czartoryski » témoigne de la haute estime réciproque entre les deux hommes.
 

Prince Czartoryski : [photographie] / Nadar © BnF

Adam Mickiewicz (1798-1855) est le seul Polonais qui figure dans le fameux « Panthéon de Nadar ».  La Bibliothèque Polonaise de Paris possède son portrait photographique. Ce poète-prophète (wieszcz) figure parmi les représentants les plus illustres de la Grande Émigration. Ses œuvres, écrites en grande partie en France, imprègnent à jamais la littérature, la culture et l’imaginaire polonais. Un autre wieszcz, Zygmunt Krasiński, que Nadar photographia sur son lit de mort, dira de lui « Nous sommes tous de lui ».
 

Adam Mickiewitz : [caricature, tête de profil, à gauche] © BnF
 

mickiewicza.jpg

Portret Adama Mickiewicza /Nadar Félix Tournachon, 1855. Bibliothèque Polonaise, THL.BPP.Phot.Mic.283. Source : PAUART 

Le comte Zygmunt Krasiński (1812-1859) est un des plus grands poètes et dramaturges polonais et un éminent représentant du romantisme polonais. Lui aussi est un wieszcz  Auteur de la Comédie non divine, du poème l’Aube, des Psaumes de l'avenir.

krasinski.jpg

[Portrait de Zygmunt Krasinski sur son lit de mort, [1859] Bibliothèque nationale de Pologne,
F.1456 Source : Polona 

Charles-Edmond Chojecki, dit Charles Edmond (Karol Edmund Chojecki) (1822-1899), journaliste, écrivain, poète, traducteur, voyageur, militant de la cause polonaise. Arrivé en France en 1844, il fut rédacteur et secrétaire du journal Tribune des peuples fondé par Adam Mickiewicz. Ami des frères Jules et Edmond de Goncourt, il fut également co-fondateur et directeur de rédaction du quotidien Le Temps.

 

Beaucoup de monde passait dans l’atelier des frères Nadar. Mais par leurs enthousiasmes de jeunesse, leurs inclinaisons politiques et leur activité professionnelle, les frères Nadar peuvent être vus, de façon inattendue, comme des passeurs entre les sociétés française et polonaise.

Pour découvrir d’autres Polonais photographiés dans l’atelier Nadar et plus largement les liens anciens et multiples entre la Pologne et la France, consulter la Bibliothèque numérique France Pologne.

Pour aller plus loin :

Commentaires

Soumis par Bruno le 11/02/2019

Votre blog m'a beaucoup intéressé. Je ne savais pas que les relations franco-polonaises à cette époque étaient tellement fusionnelles.

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