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Les petites reines du bitume

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6 juillet 2018

Alors que la très médiatique Grande Boucle débute le 7 juillet, où sont donc les coureuses ? Le cyclisme féminin ne date pourtant pas d’hier. Même si l’opinion s’inquiétait pour leur santé ou leur réputation, les pionnières du cyclisme n’ont pas lâché le guidon depuis les premiers grands-bis.

L’habit fait-il la cycliste ?

Les femmes ont utilisé la bicyclette comme outil de libération à partir du milieu du 19e siècle. Les enjeux vestimentaires, hygiénistes et sportifs liés à cette pratique ont animé des débats houleux au diapason des avancées sur le front féministe. Comment circuler confortablement à vélo se demandent les premières cyclistes ? Elles revendiquent en effet une liberté de mouvement, ces femmes qui aiment enfourcher leur bicyclette, loin de la posture réservée et digne des cavalières. Une des plus célèbres initiatrices de cette libération vestimentaire est la féministe américaine Amelia Bloomer (1818-1894) à travers la revue militante The Lily, qui en 1851, confectionne un nouveau costume associant un pantalon large et une jupe (nommé par la suite un « bloomer ») pour faciliter notamment la pratique de la bicyclette. Les réactions de l’opinion publique sont vives puisqu’il est à l’époque inconvenant de porter des pantalons, et si cette initiative eut des échos dans leur pays, elle fut largement critiquée en France, où cette innovation importée d’outre-Atlantique fut considérée comme choquante :
Bulletin de la Société archéologique, historique & artistique…, 1er juillet 1911

 

L’usage de la jupe-culotte se répand plus tard en France à la fin du 19e siècle, au moment où les femmes revendiquent le port du pantalon. On s’inquiète de la disparition de l’élégance naturelle des femmes, en raison de vêtements dits masculins :

 

Pour bien faire du sport, 1912, p. 66

 

Les affiches publicitaires attestent de cette évolution vestimentaire : au tournant du 20e siècle, le pantalon bouffant est maintenu par des chaussettes au niveau des mollets tandis que les pans de la veste recouvrent encore chastement le haut des cuisses.
 

 

 Dans les rues de Paris, jupe-culotte et jupe cohabitent comme sur cette carte postale de 1906 :

Carte postale, 1906

 

Plus tard, en 1929, la danseuse Lysiane Roberty s’affiche en short court au vélodrome Buffalo à Paris, mais un journaliste s’étonne tout de même de l’absence de jupe.
 

 

En partant à la conquête de nouveaux paysages, en laissant son regard flotter sur l’horizon, en cherchant à s’habiller de manière pragmatique et non plus esthétique et enfin en ayant des conversations sur des aspects techniques (il lui arrive même de rêver d’avoir une bicyclette), la cycliste investit un bastion masculin et sort des limites imposées par la société. Elle devient donc logiquement l’objet de caricatures et de piques satiriques dans les journaux, où la gracieuse bicyclette se métamorphose en vélo viril :

L’Auto-vélo, 18 juillet 1897 
 

La bicyclette, c’est bon pour la santé, à condition de ne pas en abuser
Outre l’habillement, la question de la santé des cyclistes se pose régulièrement dans les revues médicales et les traités de médecine ; deux théories s’affrontent face à cette libération du corps féminin : certains spécialistes s’offusquent de cette activité en plein air qui gâterait le teint, augmenterait la fragilité naturelle de la femme, développerait trop les muscles et perturberait surtout les organes génitaux, nuisant donc à la fertilité. D’autres encouragent la pratique de ce loisir, tout en gardant raison : il ne faut pas non plus encourager les « pratiques vicieuses » que provoquerait le frottement de la selle chez ces sportives du dimanche :

Docteur O'Followell, Bicyclette et organes génitaux, 1900

 

La pratique du tandem, vue comme une occasion pour le couple de partir ensemble à l’aventure, devient un argument publicitaire pour des agences matrimoniales :

Carte postale publicitaire pour une agence matrimoniale, avant 1903

 

Sur la route et sur la piste
Malgré les critiques, plusieurs personnalités se sont distinguées à bicyclette. Une des premières cyclotouristes aux prouesses très médiatisées est sans doute l’américaine Annie Londonderry, pseudonyme d’Annie Cohen Kopchovsky qui fit le tour du monde à vélo. En 1894, jeune journaliste de 23 ans, elle laissa mari et enfants pour un périple de 15 mois, afin de gagner un pari. Grâce à des sponsors, dont l’entreprise Londonderry à qui elle emprunte son nom, « l’intrépide jeune fille » put voyager en dépensant un minimum d’argent, vivant principalement de ses conférences, de ses ventes de « souvenirs » et de l’aide reçue sur son passage :

La Presse, 18 janvier 1895

 

D’autres exploits, tout aussi originaux, ont lieu également…sur l’eau grâce à l’anglaise Zeta Hills qui, en 1920, se lance en bicyclette à flotteurs sur la Tamise et pédale ainsi sur 24 km.

 

La même année, elle traverse la Manche mais échoue à l’arrivée, parcourant tout de même 64 km :

Journal des débats politiques et littéraires, 19 août 1920

 

Du côté des coureuses, la québécoise Louise Armaindo (1863-1900) participe entre 1883 et 1889 à des compétitions de grand-bi, un modèle de bicyclette dont la roue avant arbore un grand diamètre, permettant de parcourir de plus longues distances, mais à l’équilibre précaire. Entre sport et show à l’américaine, elle met en scène sa carrière, bat les hommes à la course et se fait appeler « première championne du cyclisme féminin »… bien que les championnats féminins n’existent pas à cette époque !

L’Aéro, 5 décembre 1913

 

En France, un des premiers signes que le vélo au féminin est reconnu comme un sport  date des années 20 : entre 1927 et 1929, une éphémère « Fédération Française de Cyclisme Féminin », organise des compétitions. La vedette des années 30 se nomme Eliane Robin. Multiples fois championne de France de cyclisme de fond et de vitesse, elle fonce sur les pistes en terre du vélodrome de Tremblay :

Le Miroir des sports : publication hebdomadaire illustrée, 15 octobre 1929

 

La pratique collective se développe également avec le « vélousel » féminin, un carrousel de vélos aux roues fleuries au cours duquel les cyclistes font des mouvements coordonnés, des figures en groupes de 4 ou de 8 sur un fond musical. Une série de clichés de l’agence Rol représente ainsi une formation au stade Elisabeth, à Paris, qui accueillait de nombreux clubs féminins pendant l’entre-deux-guerres :

Vélousel au Stade Elisabeth, [Paris 14e], Agence Rol, 1922

 

Pour conclure ce bref panorama de l’histoire du cyclisme féminin, le combat pour l’appropriation de ce sport par les femmes, qui a suivi les différentes vagues de féminismes, n'est pas terminé. Dans le cas du vélo de haut niveau, comme c’est le cas dans d’autres disciplines sportives, la reconnaissance des exploits des femmes par la société et les médias n’est en effet pas complète. Le chemin est encore long et les prières de la prophétesse Velleda (notez  sa robe à l’imprimé « roues de vélo ») vantant les mérites de la marque Acatêne, ne seront pas de trop !
 

 

 
A lire
Claude Marthaler, À tire d'elles : femmes, vélo et liberté, Genève, 2016
 
Pour aller plus loin

 
 

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