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Les bestiaires médiévaux

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6 juin 2019

Les bestiaires médiévaux puisaient leur inspiration dans les œuvres grecques et latines pour transmettre un enseignement chrétien destiné à favoriser, à terme, l’édification morale des hommes. Le blog de Gallica vous présente ses plus beaux spécimens.

En lien avec l’exposition Book of Beasts. The Bestiary in the Medieval World, qui se tient actuellement au Getty et dans laquelle sont exposés plusieurs manuscrits de la BnF, et avec le programme "France-Angleterre, 700-1200. Manuscrits médiévaux de la Bibliothèque nationale de France et de la British Library" réalisé en partenariat avec la British Library, nous vous présentons un aperçu des manuscrits de la BnF et de la British Library contenant des représentations d’animaux.

Au Moyen Âge, le bestiaire ou le Livre des natures des animaux est un recueil de fables et de moralités dans lequel les personnages du récit sont des animaux réels ou imaginaires. A partir du XIIe siècle, les bestiaires se multiplient en Angleterre et dans le Nord de la France. D’abord rédigés en latin, ils sont ensuite écrits en français. Les auteurs cultivent d’ailleurs ce genre littéraire jusqu’à proposer toutes sortes d’adaptations allant du bestiaire philosophique au bestiaire courtois.

Le bestiaire chrétien le plus ancien est le Physiologus, écrit en grec à Alexandrie au IIe siècle puis traduit en latin au IVe siècle après J.-C. Inspirés de la zoologie grecque, cette œuvre vise à éduquer le lecteur aux vertus de la morale chrétienne. Les 56 animaux de ce livre sont personnifiés selon des traits de caractères que l’on prête généralement aux hommes, et ce dans le but d’établir une vérité théologique.
Au début du VIIe siècle, les Étymologies d’Isidore de Séville viennent enrichir la connaissance générique des animaux. Les livres XI, de homnibus et portentis, et XII, de animalibus, des Étymologies, s’inscrivent dans la continuité des travaux d’érudition menés par les auteurs grecs et romains. Dans le premier, il est question des nombreuses occurrences zooanthropiques recensées, qui relèvent davantage du fantasme que du réel, tandis que le deuxième fait état de la variété des espèces animales et de leur habitat. D’après le traité d’Augustin d’Hippone, de Doctrina christiana, il était préférable de connaître les sciences dites "profanes" pour qu’elles servent au mieux la civilisation chrétienne. C’est pourquoi Isidore de Séville emprunte certaines références épistémologiques aux œuvres de Pline et, avant lui, d’Aristote, pour rédiger son encyclopédie.
 

Le premier récit de la Genèse (1. 28) affirme que l’homme se doit de "gouverner" les animaux. Pour ce faire, le Moyen Âge a établi une hiérarchie des espèces. En tête de ce classement prennent place les bêtes sauvages considérées comme les plus nobles ; viennent ensuite les plus petits animaux, tels que les oiseaux et les insectes. Dans Le Miroir de l'humaine salvation, l’ours et le lion sont représentés au côté de David. Issu de la mythologie germanique, l’ours fut qualifié, durant le haut Moyen Âge, de roi des animaux. Progressivement chassé dans la réalité, il le fut également des pages des manuscrits. Vers le XIIe siècle, il perd définitivement son titre d’animal noble au profit du lion, désormais considéré comme le symbole chrétien significatif de la résurrection du Christ. Le Bestiaire de Guillaume de Clerc, poème français du XIIIe siècle, en comporte de très beaux exemples.

De surcroît, le Nouveau Testament fait de cet animal, inspiré du tétramorphe antique, l’emblème de saint Marc. Le lion enluminé dans les Evangiles d’Echternach est probablement l’un des plus célèbres en son genre au haut Moyen Âge (BnF latin 9389, f. 75v).

Cependant, les bestiaires sont aussi des fables qui formulent une critique satirique de la société en mettant en scène des animaux ayant le comportement d’êtres humains. Le Roman de Renart parodie avec humour la chanson de geste puisqu’il raconte comment un goupil met aux point différentes ruses pour obtenir des autres animaux ce qu’il désire. Sous couvert d’un ton satirique, le Roman de Fauvel dénonce le règne de Philippe le Bel, en racontant l’histoire d’un âne devenu roi qui passe de l’étable à la demeure des princes. En témoigne cette très belle représentation de Fauvel couronné en majesté dans ce manuscrit français conservé à la BnF. Par le truchement des animaux, Gervais du Bus tout comme les auteurs du Roman de Renart dénoncent la société aristocratique médiévale où règne la corruption ; propos qui renvoie implicitement à l’œuvre de Boèce, De Consolatio philosophae, où ce dernier comparait les hommes – qui se sont détournés de leur "nature raisonnable" – à des animaux.

Dès le XIIe siècle et jusqu’à la fin du Moyen Âge, les manuscrits abritent des créatures fabuleuses telles que le dragon, le phénix, le griffon ou encore la licorne. Ces animaux  fantastiques sont à la croisée des légendes issues des mythologies antiques et de l’Ancien Testament. Le griffon, par exemple, est un symbole christologique en raison de ses attributs élémentaires qui renvoient tantôt à la terre, tantôt au ciel. On le retrouve illustrant un des traités sur l’héraldique d’Adam Loutfut (BL, Harley MS 6149). Il en est de même pour le phénix, à la différence notoire que le caractère régénérateur fait de lui le symbole de la Résurrection du Christ et de l’immortalité de l’âme. Un exemple nous est fourni avec le Bestiaire enluminé de Salisbury réalisé vers 1200.

Tous ces animaux fantastiques participent aussi de la décoration des marges des feuillets ; ils habitent également les lettrines. Ainsi, la première initiale du livre de l’Exode, dans une Bible réalisée à Chartres peu avant le milieu du XIIe siècle abrite un dragon qui, malgré l’opposition d’un homme et de ses chiens, souhaite dévorer le personnage accroché à l’haste.

Il arrive enfin de voir toutes sortes de curiosités dans les initiales de certains manuscrits, comme cette sirène, jouant une mélodie, qui orne le Decretum de Gratien.

A l’exception faite des traités d’astronomie qui mettent à l’honneur le sagittaire, il semblerait que le Moyen Âge se méfie du centaure ; en cause, l’hybridation entre un être mi-homme, mi-cheval qui exprimerait peut-être trop la dualité de la condition humaine chère à la scolastique médiévale.

 

Tom-Loup Roux
Pour aller plus loin...

Le programme de la Fondation Polonsky "France-Angleterre 700-1200 : manuscrits médiévaux de la Bibliothèque nationale de France et de la British Library" a permis la numérisation, la restauration, le catalogage ainsi que la valorisation scientifique de manuscrits d’une valeur inestimable, disponible sur le site France-Angleterre Manuscrits Médiévaux. Retrouvez ici tous les autres billets de la série "France-Angleterre 700-1200", et les billets dédiés au programme dans le Carnet de recherche Manuscripta !

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