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Les Mémoires du Premier Empire

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30 juin 2017

Pour mieux appréhender l'histoire impériale de la France, le blog vous propose de découvrir la profusion de témoignages historiques sur le règne de Napoléon Ier. Nombre d'entre eux sont numérisés et disponibles sur Gallica !

Napoléon à Sainte Hélène, estampe, Walther, 18 octobre 1815.

Malgré la volonté affichée par les partisans de la Restauration d’imposer un pudique oubli sur la Révolution et l’Empire, il ne fallut que quelques années aux témoins de la période impériale pour prendre la plume et coucher sur le papier leurs souvenirs de l’épopée napoléonienne. Si la période qui suivit immédiatement la chute de l’empereur des Français entraîna surtout la publication de biographies parfaitement apocryphes, de brochures critiques voire diffamantes, des textes plus sérieux furent rapidement publiés. Les premiers auteurs furent les militaires, certains témoignages ayant presque été rédigés "à chaud",  à l’instar d’Eugène Labaume, ancien officier d’ordonnance du prince Eugène, dont le récit de la campagne de Russie parut en 1814. Les dignitaires de l’Empire, exilés hors de France furent eux aussi  fort actifs. Fouché, exilé à Prague puis à Trieste, fit ainsi publier à ses frais plusieurs brochures explicatives, tout en rédigeant en même temps ses Mémoires, qui parurent anonymement en 1824. Alors même qu’à Sainte-Hélène, Napoléon s’échinait à travailler sur ses propres Mémoires, une autobiographie apocryphe, Le Manuscrit venu de Sainte-Hélène d’une manière inconnue, que la critique a depuis attribué à Lullin de Châteauvieux, connut un immense succès. En 1818, Fleury de Chaboulon, ancien secrétaire de Napoléon, publia aussi ses Mémoires, dont la lecture indigna l’Empereur.

 

En 1819, la parution des Mémoires de la générale Sophie Durand, ancienne femme de chambre de l’impératrice Marie-Louise, lança la mode des témoignages de personnages "secondaires" : domestiques, secrétaires, courtisans. Eux aussi avaient des choses à raconter, tout autant – si ce n’est plus – que les ministres, les princes ou les maréchaux. Dans ce cas précis, la générale Durand, qui avait désespérément besoin d’argent, semble avoir inventé la plupart des "révélations" qu’elle promettait à ses lecteurs. Marie-Anne-Adélaïde Le Normand, "voyante" professionnelle, tirait elle aussi le diable par la queue quand elle publia des Mémoires historiques et secrets de l’impératrice Joséphine en 1820. Plus fiable, Benjamin Constant fit paraître son propre témoignage sur les Cent-Jours au même moment.

 

En 1820, l’éditeur Baudouin lança un véritable pavé dans la mare en annonçant la parution de la Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française. Parurent d’abord les Mémoires de Manon Roland (1820), de Madame Campan (1822), du duc de Montpensier (1824). Dans les années qui suivirent, des dizaines de témoignages (plus ou moins authentiques ou "arrangés") de farouches partisans de la Révolution ou de nostalgiques de l’empereur parurent sur les étals des libraires, à une époque où la propagande bourbonienne battait pourtant son plein !

La mort de Napoléon, qui éloigna définitivement le spectre d’un nouveau retour de l’empereur, calma la censure et libéra la parole, créant même une véritable demande de la part du grand public. En 1823, parut le Mémorial de Sainte-Hélène écrit par l’ancien chambellan Emmanuel de Las Cases. Ce témoignage autobiographique était largement retravaillé, sans nul doute partial et même incomplet, mais son style crépusculaire et son éloge d’un Empire à la fois glorieux et libéral fascina la génération romantique – comme en témoigne Alfred de Vigny au début des Confessions d’un enfant du siècle : "ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides", ou Stendhal dans Le Rouge et le Noir, où Julien Sorel lit  Las Cases en cachette et pleure en voyant le château de Malmaison. S’il fut réédité à de nombreuses reprises, le Mémorial ne fut tout de même pas un best-seller. Il eut cependant le mérite de lancer une mode, celle de l’autobiographie napoléonienne. Il connut d’ailleurs de nombreux imitateurs (le docteur Antommarchi, qui avait soigné Napoléon, publia à son tour ses Mémoires en 1825), mais aussi des plagiats comme le Supplément au Mémorial de Sainte-Hélène : cet exemple montre que les faux témoignages sont légion, et souvent, seule une critique attentive peut permettre de distinguer le bon grain de l’ivraie !

 
Dès 1823, le baron Fain, ancien secrétaire de Napoléon, publia ses Manuscrits sur la chute de l’Empire en 1813 et 1814, qui furent suivis en 1827 d’un témoignage sur la campagne de Russie de 1812. La même année parurent les Mémoires de Louis-François-Joseph de Bausset, ancien préfet du palais impérial : les deux premiers volumes s’étant bien vendus, l’auteur n’hésita pas à "emprunter" et à honteusement plagier le journal intime de l’ancien premier architecte de l’empereur, Fontaine, qui fut furieux d’avoir été ainsi berné ! L’année suivante parurent les Mémoires de Georgette Ducrest, elle aussi proche de Joséphine, ainsi que ceux de Sébastien Blaze, auteur des Mémoires d’un apothicaire sur la guerre d’Espagne (1828).

Quelques éditeurs opposés à la monarchie se spécialisèrent dans la publication de ces écrits, à l’instar de Ladvocat, installé au Palais Royal, également éditeur de Byron, Nodier et Guizot, et prompt à imprimer les discours des députés du parti libéral comme Prosper de Barante

Avant même la fin de la Restauration et le retour en grâce de Napoléon sous la Monarchie de Juillet, le flot de publications devint intarissable. La curiosité du public était forte, mais l’offre dépassa bientôt la demande. De nombreux "teinturiers", nègres littéraires ou plumitifs à la petite semaine, remanièrent ou rallongèrent les manuscrits proposés par des témoins de l’époque impériale. Il en va ainsi des Mémoires d’une contemporaine, ou souvenirs d’une femme sur les principaux personnages de la République, du consulat et de l’Empire, parus en 1827-1828 en 8 volumes : l’auteur supposé, l’aventurière Ida de Saint-Elme, n’avait fait que prêter son nom à un ouvrage auquel plusieurs contributeurs prêtèrent vraisemblablement la main. Même chose pour Bourrienne, ancien condisciple de Napoléon à l’école de Brienne et son secrétaire jusqu’en 1802, qui publia des Mémoires en 10 volumes en 1829, s’attirant les critiques de nombreux témoins de l’époque impériale, indignés par ses affabulations : l’ouvrage avait en réalité été rédigé par Charles-Maxime Villemarest, un nègre littéraire. De même, Louis-Constant Wairy, premier valet de chambre de l’empereur, fit paraître sous son nom des Mémoires en 6 volumes dès 1830 : ils furent en réalité écrits par le teinturier Jean-Baptiste de Roquefort-Flaméricourt, puis terminés par Auguste Luchet et Désiré Nisard.

Emile-Marco de Saint-Hilaire, jeune auteur connu pour un ouvrage sur les Nymphes du Palais-Royal et un Art de mettre sa cravate, profita d’une homonymie pour se faire passer pour un page de la cour impériale. Grappillant des confidences ou des souvenirs, il parvint à faire paraître plusieurs pseudo-autobiographies qui le rendirent célèbre, à commencer par les Mémoires et révélations d’un page de la cour impériale parus en 1830, mais aussi une Histoire anecdotique, politique et militaire de la Garde impériale en 1847. Preuve du succès de ces témoignages, vrais ou faux, de nombreuses éditions contrefaites furent publiées par des imprimeurs étrangers, notamment des bruxellois comme Méline.

Authentique témoin, la duchesse d’Abrantès, veuve du général Junot, en fut quant à elle réduite à écrire des souvenirs à la chaîne pour satisfaire ses créanciers. Elle reçut l’aide de son jeune amant Honoré de Balzac, qui s’inspira ensuite de leurs conversations pour les nombreux récits sur l’Empire qui émaillent La Comédie humaine. Les Mémoires de Madame la duchesse d’Abrantès en 18 volumes parurent de 1831 à 1835, suivis des Mémoires sur la Restauration en 6 volumes en 1835-1836, et enfin, peu de temps avant sa mort, de l’Histoire des salons de Paris,  en 6 volumes également, publiés de 1837 à 1838.

A ces ouvrages peu fiables, on peut aisément préférer le témoignage bien plus sincère de Claude-François de Méneval, secrétaire particulier de Napoléon de 1802 à 1813, qui publia trois volumes de mémoires de 1843 à 1845. Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, parus en 1848 et constamment réédités depuis, constituent également un témoignage de choix sur la période impériale.

Du côté des militaires, les témoignages sont innombrables. Pour les hauts-gradés, citons les Mémoires du maréchal Suchet (1828) ; ceux du maréchal Gouvion Saint-Cyr (1829 pour la partie sur la Révolution, 1831 pour celle sur le Consulat et l’Empire), ceux du maréchal Soult (1854) ; ceux de Marmont (1857) ; de Grouchy (1873-1874) ; de Jourdan (1899). Parmi les généraux, on peut signaler, parmi des dizaines d’exemples, les Mémoires du général Rapp (1823), ceux du général Belliard (1842). Plus anecdotiques, les Mémoires du général Dominique-César Franceschetti relatent les derniers jours de Murat en 1815 (1826).

Des hommes d’Etat laissèrent aussi leurs souvenirs, comme Savary, ministre de la police (1828), le député Stanislas de Girardin (1828), le comte de La Valette, directeur des Postes sous l’Empire (1831), ou même Lucien Bonaparte (1836).

Le Second Empire amena un regain de publications, comme ce Journal d’un commis aux vivres pendant l’expédition d’Egypte (1852), ou ces Souvenirs d’un prisonnier français en Espagne, publiés dans Le Monde illustré en 1866. Certains témoignages de grognards, réédités à de nombreuses reprises, sont même devenus des classiques, tels le témoignage romancé d’Elzéar Blaze, La Vie militaire sous le Premier Empire, ou mœurs de garnison, du bivouac ou de la caserne, les Mémoires du sergent Bourgogne, les Souvenirs de Jean-Baptiste Barrès ou ceux du capitaine Coignet, édités à la fin du XIXe siècle et dont le manuscrit est également conservé à la BnF.

 

Les revues savantes sont également un véritable réservoir d’autobiographies, souvent courtes, ou publiées sur plusieurs numéros, comme pour les souvenirs de Belly de Bussy, éphémère aide de camp de Napoléon, ceux du Jérôme-Etienne Besse, capitaine dans la Grande armée, ceux de la comtesse Caffarelli, ou encore ces notes anonymes d’un prisonnier français en Russie.

Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’autobiographies, mais plutôt de compilations de documents, on doit mentionner les Mémoires du roi Joseph (1855) et les Mémoires du prince Eugène (1858) : leur édition par des historiens rigoureux, capables de critiquer et de commenter les manuscrits originaux, montre une inflexion dans l’histoire des éditions de témoignages sur l’Empire. Ils ne furent plus seulement envisagés comme des récits destinés à faire sensation, à faire rêver et à susciter un fort engouement parmi le grand public, mais aussi comme des entreprises savantes, à rattacher aux vastes publications de sources sur l’histoire de la France médiévale ou moderne entreprises tout au long du XIXe siècle.

La disparition des derniers survivants de l’époque impériale facilita l’accès des historiens aux manuscrits, ceux-ci ayant commencé à être acquis par les collections publiques ou simplement communiqués aux chercheurs par les familles.  Albert du Casse, le vicomte de Grouchy ou Frédéric Masson furent ainsi de grands éditeurs de textes, soutenus par des maisons d’édition comme Michel Levy ou Perrotin. On peut par exemple mentionner les Mémoires du comte Miot de Melito, ministre du roi Joseph (1858), les Souvenirs du comte de Pontécoulant, préfet puis sénateur de l’Empire, les Mémoires du comte Beugnot, ministre des Finances du royaume de Westphalie (1866). Ceux du duc de Broglie, auditeur au conseil d’Etat sous Napoléon puis président du conseil de Louis-Philippe parurent en 1886, ceux de Talleyrand, ministre des Relations extérieures, ne parurent qu’en 1891-1893, ceux de Chaptal, ministre de l’Intérieur sous le Consulat, ne furent publiés par ses descendants qu’en 1893, ceux de Mollien, ministre du Trésor public, en 1898, et ceux du comte de Rambuteau, ancien préfet, en 1905. Pour les militaires, citons les Mémoires du général Marbot (1891), du général Thibaudeau (1893), du comte de Ségur, aide de camp de Napoléon (1894), ou du général d’Andigné (1900-1901).

Finalement, les ouvrages les plus précieux et les plus intéressants se firent attendre pendant de longues décennies, faisant parfois rêver les historiens : les Mémoires de la comtesse Potocka furent édités en 1897, les Récits d’une tante d’Adèle de Boigne, qui courent de la fin de l’Ancien Régime au Second Empire, ne parurent qu’en 1907. Les Mémoires du baron Fain ne furent publiés qu’en 1908, ceux de l’ambassadeur autrichien Clary-et-Aldringen ne parurent qu’en 1914, les Mémoires de la reine Hortense en 1927ceux de Caulaincourt en 1933. Les Mémoires de Marchand, le valet de chambre de Napoléon à Sainte-Hélène, furent publiés en 1954, à peu près à la même époque que les Mémoires du grand maréchal Bertrand sur les dernières années de la vie de l’empereur. Le Journal de Fontaine, l’architecte de Napoléon, attendit 1987 pour sa première édition, et les Mémoires de Cambacérès, archichancelier de l’Empire et "numéro 2" du gouvernement impérial, ne furent édités qu’en 1999 !

 

Quelques ouvrages attendent toujours une édition complète, comme le Journal de Sainte-Hélène du baron Gourgaud, ou les mystérieux Mémoires du mamelouk Ali… De nombreux manuscrits attendent sans doute d’être redécouverts et publiés pour la première fois. L’Empire n’a pas fini de nous surprendre !

Pour en savoir plus sur, on consultera avec profit la Bibliographie critique publiée par Jean Tulard (Droz, 1991), mais aussi la page dédiée aux mémoires du Premier Empire sur Gallica, sans oublier celle de la bibliothèque numérique de la Fondation Napoléon.

Charles-Eloi Vial,
Département des manuscrits

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