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Jacques Peletier du Mans : un novateur né il y a 500 ans

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25 juillet 2017

Jacques Peletier du Mans, poète français, membre de la Pléiade, mais aussi grammairien, philosophe, mathématicien et médecin, est né il y a tout juste 500 ans. Cet humaniste à l'esprit mobile et curieux, tolérant et modeste, bouillonnant d'aspirations et d'idées, très représentatif de la Renaissance, est aujourd'hui injustement oublié.

« À ceux qui blâment les mathématiques »

Né au Mans le 25 juillet 1517, Jacques Peletier est le neuvième des quinze enfants de l'avocat Pierre Pelletier et de Jeanne le Royer. Son père le pousse vers des études de théologie et de droit, il apprend le grec et le latin, mais il se passionne aussi très vite pour les sciences, la philosophie, la médecine ou l’astrologie.

Fréquentant le cercle littéraire de Marguerite de Navarre, il devient vers 1539 secrétaire de l'évêque du Mans, René du Bellay, grand cousin du poète. Il se lie alors d'amitié avec Pierre de Ronsard et Joachim Du Bellay, un peu plus jeunes que lui. Il préside ainsi aux origines de la Pléiade, sur laquelle son influence est véritablement séminale : c’est lui qui donne à Ronsard et Du Bellay le goût du sonnet et les convainc de la nécessité de faire revivre en français les genres antiques tels que l'ode, l'épître, l'élégie, etc. Joachim Du Bellay le reconnaît d'ailleurs et salue son influence.
Jacques Peletier publie d’ailleurs en 1545, quatre ans avant la Deffence et illustration de Du Bellay, un premier manifeste : la Préface de sa traduction  française de l'Art poétique d'Horace, dans laquelle on trouve notamment cette injonction : « De mon conseil lisez soirs et matins /
Les livres Grecz & les livres Latins »
.
Tous en s'éloignant un peu ensuite, il reste en contact constant avec le groupe. Ronsard, par exemple dans son « Ode à Peletier du Mans »  et Du Bellay s’adressent à lui dans plusieurs de leurs poèmes, Ronsard le désignant même comme « l’un des plus excellents poètes de notre âge ».

Celui à propos de qui le même Ronsard a écrit « Et Peletier le docte a vagué comme Ulysse » fait ensuite de nombreux voyages, et déménage tout au long de sa vie au gré de ses études et de ses postes, étudiant la médecine à Bordeaux, le droit à Poitiers ; vivant à Lyon, à Paris, en Italie, à Bâle, en Savoie, où il écrit l'un de ses premiers textes, un poème où la nature est décrite telle qu'on l'observe et non telle qu'elle devrait être d'après les Anciens.
Chaque séjour est l’occasion de rencontres : entre 1553 et 1557, à Lyon, il se lie d'amitié avec les poètes et les humanistes Maurice Scève, Louise Labé, Olivier de Magny et Pontus de Tyard. En 1572, à Bordeaux, il fréquente Montaigne et Pierre de Brach.

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« Moins, & meilleur » la devise de Jacques Pelletier

Ses premières Œuvres poétiques (1547) contiennent, à côté de traductions d'Homère, d'Horace, de Pétrarque et, surtout, de Virgile (les Géorgiques), des pièces originales consacrées à la description des spectacles de la Nature ou à des confidences personnelles.
Il se passionne un temps pour la réforme de l'orthographe et propose, dans son Dialogue de l'ortografe e prononciation françoese (1550) un système graphique nouveau, plus proche de la réalisation phonique, qui n'aura aucun succès, mais qu'il adoptera lui-même dans ses œuvres, ce qui en rend l'apparence étrange.
L'Amour des Amours (1555) constitue sans doute, dans le domaine poétique, le maître ouvrage de Peletier. C’est un canzoniere d'inspiration pétrarquiste comprenant 96 sonnets, suivis, conformément au mouvement d'élévation de l'amour terrestre vers les réalités célestes prôné par la philosophie platonicienne, de quatorze odes mi-descriptives, mi-lyriques ayant pour objet la description des phénomènes célestes, des planètes et des saisons. C'est la première manifestation d'un genre qui devait se révéler fécond durant tout le XVIe siècle, celui de la poésie scientifique.
L'Art poétique de Peletier, publié la même année 1555, est divisé en deux livres, le premier contenant des considérations générales sur la poésie et la langue poétique, le second traitant des questions de versification et examinant les différents types de poèmes français. Il emprunte une partie de sa doctrine à Horace, à Quintilien et au moderne Vida, mais son originalité est de constituer une des plus exactes expressions théoriques de la doctrine de la Pléiade. De la poésie, dont il rappelle l'origine divine, Peletier se fait la plus haute conception ; du poète, il exige à la fois le sens de l'honneur et une vaste érudition : « à notre poète est nécessaire la connaissance d'Astrologie, Cosmographie, Géométrie, Physique, bref de toute la Philosophie. Sans lequelles (...) ne se comprend aucune perfection ». Il recommande en outre aux poètes français d'écrire dans leur langue maternelle, et affirme qu'il leur est possible de surpasser les Anciens, à condition de travailler à l'enrichissement de leur langue et de pratiquer une imitation intelligente.
Son dernier recueil, les Œuvres poëtiques intituléz Louanges, paraît en 1581 : on y trouve en particulier une « Louange de la sciance » qui est considérée comme son testament intellectuel et une « Remontrance, à soemème » dans laquelle il fait le bilan de sa carrière.

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De l'usage de Géométrie (1573)

En parallèle, Peletier du Mans enseigne les sciences et publie, en français ou en latin, plusieurs traités de mathématiques, notamment une Arithmetique (1549), une Algèbre (1554) et une Géometrie (1573), ainsi que des ouvrages médicaux. Il est un des premiers avec Guillaume Gosselin à user de lettres en algèbre pour résoudre les systèmes d'équations linéaires, et à énoncer l'exigence de fonder de façon abstraite les mathématiques. Il invente les nombres en -illiards, convention encore largement utilisée à travers le monde.

Mort à Paris en 1582 ou 1583, Jacques Peletier sombre ensuite dans l'oubli au XVIIe siècle et son importance ne sera reconnue qu'au tout début du XXe siècle avec Paul Laumonier et la réimpression de ses œuvres en 1904. Paul Laumonier affirme ainsi dans « L’Art poétique de Jacques Peletier Du Mans » (Revue de la Renaissance, deuxième année, tome I, 1902, p. 248 et 249) « que cet humaniste, dont la curiosité fut presque universelle et les connaissances prodigieusement variées, est un précurseur de la pléiade dans toute la force du terme et qu’il a passé le flambeau à Du Bellay et à Ronsard ; qu’il eût joué le rôle de chef de l’école nouvelle, incontestablement, s’il avait été moins savant, moins occupé de choses étrangères à la poésie, telles que administration, orthographe phonétique, astrologie, philosophie, médecine et mathématiques, si enfin ses forces intellectuelles n’avaient pas été éparpillées sur tant d’objets divers. » (…) « Peletier a été le premier ouvrier de la Pléiade, malgré son respect pour son maître Clément Marot : c’est à lui que Ronsard montre ses essais d’odes horatiennes dès le printemps de 1543 ; c’est de lui que Du Bellay, en 1546, reçoit le conseil de cultiver de préférence l’ode et le sonnet ; c’est par lui que sont exprimées nettement pour la première fois au public en 1544 et 1547 les principales idées dont ils firent leur profit et qui constituèrent l’essentiel de leur programme, à savoir qu’il faut abandonner les genres surannés tels que la ballade et le rondeau, imiter pour le fond et pour la forme les poètes gréco-latins et italiens, mais qu’il n’est pas moins nécessaire d’écrire dans sa langue maternelle, de la mettre ainsi en valeur
Afin de la rendre éternelle
Comme les vieux ont fait la leur
. »

Poète et mathématicien, Jacques Peletier, dont la poésie se laisse souvent griser par un rythme mathématique et le rapport des nombres, aura été aussi, justement en « éparpillant » ses forces intellectuelles, un précurseur des oulipiens.

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« À ceux qui blâment les mathématiques »
 

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