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Degas Danse Dessin : Valéry et Degas

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13 janvier 2018

Une exposition originale propose en ce moment au Musée d’Orsay de revisiter l’œuvre d’Edgar Degas à travers les pages souvent surprenantes que lui a consacrées Paul Valéry dans Degas Danse Dessin. C’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir les très riches fonds Valéry et Degas de Gallica.

Degas Danse Dessin est un livre singulier : le seul ouvrage d’ensemble que Paul Valéry ait consacré à un peintre, un texte nourri par une amitié de vingt ans entre les deux hommes.
 

« J'ai connu Degas chez Monsieur Henri Rouart, vers quatre-vingt-treize ou quatre-vingt-quatorze, introduit dans la maison par l'un de ses fils, et bientôt l'ami des trois autres. »

 
Paul Valéry est alors encore un jeune écrivain arrivé depuis peu à Paris ; Edgar Degas un vieil homme acerbe et qui n'aime pas les littérateurs. Ils sont présentés l’un à l’autre par Eugène Rouart ; et ils partagent ensuite un cercle d'amis communs au sein duquel évoluent Stéphane Mallarmé et Julie Manet, fille de Berthe Morisot, dont Valéry épousera bientôt la cousine germaine, Jeannie Gobillard.
 

Valéry s’intéresse d’abord à Degas pour compléter sa « collection de cerveaux », car il admire son intelligence mathématique. La soirée avec Monsieur Teste « n’est pas sans avoir été influencé (…), par un certain Degas que je me figurais ». écrit Valéry ; il avait d'ailleurs tenté de dédicacer son livre à Degas, qui avait sèchement rejeté sa proposition.
 
« Je m’étais fait de Degas l’idée d’un personnage réduit à la rigueur d’un dur dessin, d’un spartiate, un stoïcien, un janséniste artiste » écrit Valéry.

« Comme j’aurais pu le prévoir, l’homme était plus complexe que je ne m’attendais qu’il fût ».

Et il découvre « un personnage singulier, grand et sévère artiste, essentiellement volontaire, d'intelligence rare, vive, fine, inquiète qui cachait sous l'absolu des opinions et la rigueur des jugements, je ne sais quel doute de soi-même et quel désespoir de se satisfaire ». L'homme a deux visages : « Degas plaisait et déplaisait. Il avait et affectait le plus mauvais caractère du monde, avec des jours charmants qu’on ne savait prévoir. Il amusait alors ; il séduisait par un mélange de blague, de farce et de familiarité, où il entrait du rapin des ateliers de jadis, et je ne sais quel ingrédient venu de Naples. »
 
Paul Valéry va fréquenter Degas durant près de 20 ans – il sera présent à ses obsèques le 29 septembre 1917 - et peu à peu leur relation devient assez étroite malgré leur différence d’âge. Cela permet à Valéry d’évoquer dans DDD un Degas familier et pittoresque, voire ridicule :

 « Dans cet appartement du second étage se trouvait une salle à manger où j’ai dîné assez tristement bien des fois. Degas redoutait l’obstruction et l’inflammation intestinales. Le veau trop pur et le macaroni cuit à l’eau claire que nous servait la vieille Zoé, fort lentement, étaient d’une rigoureuse insipidité. Il fallait consommer ensuite une certaine marmelade d’oranges de Dundee que je ne pouvais souffrir, que j’ai fini par supporter, et que je crois que je ne déteste plus, à cause du souvenir. (…) Un soir qu’il devait changer de chemise pour aller dîner en ville, Degas me fit entrer dans sa chambre avec lui. Il se mit tout nu devant moi et se revêtit, sans la moindre gêne. / J’entre dans l’atelier. Là, vêtu comme un pauvre, en savates, le pantalon lâche et jamais fermé, Degas circule. Une porte béante laisse bien voir au fond les lieux les plus secrets. »
 

 
« (Cependant, il m’appelait l’Ange, quelquefois. Je n’ai jamais su comment il l’entendait.) » s’étonne Valéry. Mais ce « Monsieur Ange » est sans doute aussi ironique voire critique : « Degas avait certes de l’amitié pour Valéry, mais l’orgueilleuse prétention à l’universel de l’esprit, si supérieurement mise aussi, de Valéry l’exaspérait souvent surtout lorsque Valéry s’évertuait, avec une timidité qu’il n’a plus, à parler d’art. Les ripostes de Degas étaient alors foudroyantes. » écrit Louis Rouart à Daniel Halévy.

 

 

Degas Danse Dessin

Dès 1896, le nom de Degas figure dans une note des Cahiers où Valéry dresse la courte liste des six personnalités vivantes qu’il admire et où aucun autre peintre n’apparaît. L’idée d’écrire un livre sur Degas va germer grâce à Ambroise Vollard, célèbre marchand de l'impressionnisme, mais aussi éditeur de livres d'artistes, qui est lui-même l’auteur d’un Degas (1834-1917) (1924).

Lors d'une rencontre en juin 1929, Valéry fait part à Vollard de son désir de consacrer un livre à Degas. Le titre est rapidement trouvé : ce sera Degas Danse Dessin ; mais le projet va ensuite beaucoup tarder à se concrétiser. En 1931 Valéry demande à Ernest Rouart de réunir ses souvenirs sur Degas, souvenirs qu’il reprendra quasi textuellement dans son livre. En 1933 Vollard relance Degas, qui écrit alors : « J’ai tout un livre à faire – à saboter ! Tant pis ! J’ai la tête à bien d’autres choses qu’à des phrases pour inconnus ! ». Il séjourne un mois à Giens chez la comtesse Martine de Béhague à qui il dédiera son livre et en rapporte 70 pages : « Mon livre sur Degas est presque fini. On va commencer à l’imprimer. J’y ai fourré un peu de tout. »

C’est ensuite Valéry qui s’agace des retards de la parution. En 1935, il publie onze chapitres du livre dans plusieurs revues (Mesures, Minotaure, Nouvelle Revue Française, etc.). En janvier 1936, Ambroise Vollard annonce la parution de DDD dans le catalogue de l’exposition organisée dans sa Galerie pour le centenaire : « Pastels et dessins de Degas », et l’impression est achevée le 24 février. Degas Danse Dessin est un luxueux (et onéreux) volume de grand format avec hors texte 26 gravures sur cuivre en couleur par Maurice Pottin et 32 vignettes sur bois dans le texte, d’après des compositions originales du peintre, appartenant pour une bonne part à la collection de Vollard. Le contentieux entre Valéry et Vollard en raison des pré-publications s’envenime quelque peu sous divers prétextes. L’écrivain regrettant notamment que le titre ne soit pas DDD :
 

« Le livre est très beau et les reproductions tout à fait remarquables. Je regrette simplement que le titre ne soit pas constitué par les trois D en grandes capitales combinées (avec les trois mots en sous-titre) que je vous avais indiqués comme pouvant distinguer l’ouvrage des autres publications sur Degas. »

 
En 1938, 17 chapitres sont de nouveau publiés dans la Nouvelle Revue française, puis le titre est ré-édité dans un format moins luxueux chez Gallimard.
 

Paul Valéry annonce dès l’introduction que son livre n’est en rien une biographie, encore moins un essai de critique ou d’esthétique et qu’il entend bien y rester très libre :

« Comme il arrive qu'un lecteur à demi-distrait crayonne aux marges d'un ouvrage et produise, au gré de l'absence et de la pointe, de petits êtres ou de vagues ramures, en regard des masses lisibles, ainsi ferai-je, selon le caprice de l'esprit (…). Ceci ne sera donc qu'une manière de monologue, où reviendront comme ils voudront mes souvenirs et les diverses idées que je me suis faites (…) Il est possible que je m'égare un peu, à propos de Degas, vers la Danse, et vers le Dessin. Il ne s'agit point de biographie dans les règles je ne pense pas trop de bien des biographies, ce qui prouve seulement que je ne suis pas fait pour en faire. Après tout, la vie de quelqu'un n'est qu'une suite de hasards, et de réponses plus ou moins exactes à ces événements quelconques (...). D'ailleurs, ce qui m'importe dans un homme, ce ne sont point les accidents, et ni sa naissance, ni ses amours, ni ses misères (…) ce qui m'intéresse n'est pas toujours ce qui m'importe, et tout le monde en est là. »
 
Degas Danse Dessin déroute au premier abord par son manque apparent d’unité, l’abondance de l’anecdote, la légèreté de son style. Le livre répond pourtant à une composition par fragments parfaitement cohérente, qui compose un jeu de réflexions et de diffractions qui constituent une méthode. Il offre un dispositif de pensée indiquant des parcours possibles, multipliant les points de vue, les angles d’approche qui est une façon pour Valéry d’appréhender l’objet de sa quête, un « singulier Degas », un être multiple, irréel et cependant juste : « l’homme était plus complexe que je n’attendais qu’il fût ».
 
Le livre est en outre semé de notations très justes souvent reprises depuis par la critique, par exemple « Degas est l’un des rares peintres qui aient donné au sol son importance. Il a des planchers admirables. Parfois, il prend une danseuse d’assez haut, et toute la forme se projette sur le plan du plateau, comme on voit un crabe sur la plage. » ou encore « Il y avait en Degas une curieuse sensibilité pour la mimique. (…) il s’acharna à reconstruire l’animal féminin spécialisé, esclave de la danse, ou de l’empois, ou du trottoir. (…) tout le système mécanique d’un être vivant peut grimacer comme un visage. »
 
Par sa forme fragmentaire et par son ton, tour à tour intime et universel, DDD dessine un « portrait fragmenté » (Michel Jarrety) et multiple : celui de l'artiste, celui du génie, celui de la création, celui, aussi bien, de l’auteur. Le regard que porte Valéry sur l’œuvre de Degas est indubitablement partial, il élabore un portrait de Degas en forme d’autoportrait : « Seul par son art, - c’est-à-dire par ce qu’il exigeait de soi. (…) Le travail, le Dessin, étaient devenus chez lui une passion, une discipline, l’objet d’une mystique et d’une éthique qui se suffisaient à elle-seules ». Avec ce livre, qui est en quelque sorte le pendant de ses textes éclatants sur Mallarmé, Valéry a aussi écrit une sorte de « tombeau ».

Paul Valéry dessinateur

« Je ne sais pas d’art qui puisse engager plus d’intelligence que le dessin » écrit Valéry à propos de Degas. Ou encore « Il y a une immense différence entre voir une chose sans le crayon dans la main, et la voir en la dessinant. / Ou plutôt, ce sont deux choses bien différentes que l’on voit. Même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre, si l’on s’applique à dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, - qu’on ne l’avait jamais véritablement vu. ». De fait, il parle en connaissance de cause car il pratique lui-même le dessin depuis sa jeunesse.
 
Dans les Cahiers qu’il a tenu chaque matin de 1894 à sa mort en 1945, il note des bribes de vers, des fulgurances, des fragments, des considérations mathématiques ou philosophiques, mais il dessine aussi beaucoup. Les Cahiers constituent donc une masse gigantesque, difficile à éditer, qu’il est depuis peu possible de consulter dans Gallica.

 
En 1956, la Bibliothèque Nationale accueille, grâce à de nombreux prêts des héritiers, une grande exposition consacrée à Paul Valéry. Dans l’introduction du catalogue, Julien Cain évoque l’importance des Cahiers, qu’il compare, après Valéry lui-même, aux manuscrits de Léonard de Vinci :

« pendant toute sa vie, Valéry avait chaque jour poursuivi, dans les solitudes de l’aube, une méditation ».

 
En 1972, les héritiers de Valéry feront don de ces cahiers à la BN ; complété par l’acquisition des manuscrits des œuvres et de la correspondance, le fonds Valéry (NAF 19001 à 19734) est aujourd’hui encore l’un des fonds d’écrivain les plus importants des collections nationales. L’œuvre de Paul Valéry est en outre depuis entrée en 2016 dans le domaine public, et au cours de l’année 2017, la BnF, en collaboration avec le laboratoire OBVIL, a achevé la numérisation de l’intégralité des Cahiers originaux de Paul Valéry, disponibles en un corpus de 280 documents et près de 30 000 images de très haute qualité sur Gallica. Leur exploration est une source de plaisirs et de surprises inépuisable.
 

Edgar Degas écrivain

En parallèle, dans les années 1880-1890, Edgar Degas s’est essayé à la poésie. Selon Paul Valéry, il a écrit une vingtaine de sonnets, mais seulement huit d’entre eux ont été publiés par A. Rouart en 1914.
 

Ces huit Sonnets de Degas sont réédités en 1946 aux éditions la Jeune Parque, accompagnés d’une préface de Jean Nepveu-Degas et illustrés de 19 dessins inédits d'Edgar Degas. La préface vient nuancer l’idée que la poésie de Degas serait un amusement ou une lubie passagère. Jean Nepveu s’y interroge sur les rapports de Degas qui, selon lui, a « toujours eu le sentiment que le domaine de l’écriture ne lui était pas absolument fermé », avec la littérature et tente de définir ses influences, très classiques : Saint-Simon, Racine, La Fontaine, Pascal, et La Rochefoucauld.
 
C’est d’ailleurs Paul Valéry, dans Degas, Danse, Dessin, qui a commenté le plus longuement l’activité poétique du peintre. Il montre que les thèmes des sonnets sont ceux de ses tableaux : les danseuses, les chevaux, les impressions d’opéra et des champs de course, et ébauche quelques remarques formelles sur le style des sonnets :
 

« Degas en en laissé une vingtaine de remarquables. (…)
La combinaison d’une certaine maladresse avec le sentiment très net (et que l’on devait attendre d’un artiste de cette espèce raffinée) des ressources du langage travaillé, fait l’agrément de ces petites pièces très serrées, pleines de traits inattendus, où l’on trouve de l’humour, de la satire, des vers délicieux, un mélange bizarre et rare, combinant du Racine et des boutades, des tours parnassiens ajustés à certaines vivacités irrégulière, et parfois de l’excellent Boileau … »

 

 
Pour découvrir Degas dans Gallica il y aussi bien entendu ses Carnets de dessins, d’un intérêt inestimable : sur les trente-huit carnets laissés par Degas, vingt-neuf ont été donnés en 1920 au département des Estampes par son frère, René de Gas, en remerciement des importants travaux menés sur l’artiste par le conservateur Paul-André Lemoisne.

Pour en savoir plus

- Paul Valéry et Edgar Degas à la BnF

- L'exposition Degas Danse Dessin (jusqu'au 25 février au Musée d'Orsay) et son catalogue.
 

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