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Marie-Louise Gagneur (1832-1902)

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25 juin 2018

Marie-Louise Gagneur, injustement oubliée aujourd’hui, est l’auteure d’une œuvre militante, pour la république et la paix, contre le cléricalisme, pour les associations ouvrières et la justice sociale. Elle affirmait, surtout, la nécessité absolue de l’égalité des femmes, dans un combat qu’on n’appelait pas encore féministe.

« — Combien donc avez-vous d’enfants ? demanda Mlle Borel en se tournant vers Bordier. — Je n'ai pas d'enfants, je n'ai que des filles ». C'est sur cette affirmation péremptoire que s'ouvre le Calvaire des femmes, affirmation tempérée par une explication (et non une justification !) de ce jugement, pour le moins provocateur, par la misère ouvrière. D’ailleurs quelques pages plus loin le roman avance que « la femme ne doit point être placée sous la tutelle absolue de l'homme. On doit surtout assurer, à celle qui travaille, l'indépendance qu'elle gagne à la sueur de son front ». L’auteure de cette proposition, avancée pour l’époque (1867), se nomme Marie-Louise Gagneur, écrivaine dont « l’œuvre est pleine de bruit et de fureur, d’ardeur et de prosélytisme », selon le spécialiste de la littérature populaire Yves Olivier-Martin.
 
Marie-Louise Mignerot, fille de Claude Corneille Mignerot, notaire puis rentier, est née à Domblans (Jura) le 25 mai 1832. Élevée au couvent, elle en ressort avec une haine du milieu clérical qui marquera son œuvre. Elle s’intéresse très tôt au dénuement des classes laborieuses et publie en 1855 une brochure intitulée Projet d’association industrielle et domestique pour les classes ouvrières. Cela attire l’attention de Wladimir Gagneur, de vingt-cinq ans son ainé, auteur de plusieurs études sur les coopératives paysannes du Jura (les « fruitières »), qui va l’épouser. Ce mari va par la suite devenir un des rares députés de gauche sous le Second Empire, siège qu’il gardera jusqu’à sa mort en 1889.
 

C’est sous son nom marital, Marie-Louise Gagneur, qu’elle va dorénavant militer pour la démocratie, le socialisme tendance fouriériste et la cause des femmes. Cela à travers ses romans, mais aussi des brochures en direction des paysans où la politique est expliquée de façon romancée : Jean Caboche à ses amis les paysans (1871) et sa suite Mésaventure électorale de M. le Baron de Pirouëtt (1872), ou encore La Politique au village (1874), textes manifestes en faveur d’une république sociale.
 
La plupart de ses récits sont néanmoins publiés dans la presse bourgeoise, notamment Le Siècle, avant de paraître en volumes, souvent chez l’éditeur Dentu. Elle travaille également à la revue Le Droit des femmes dès 1869, collabore à La Bibliothèque démocratique (collection créée par l’éditeur républicain Victor Poupin), fonde en 1871 le Cercle parisien des Familles (familistère). Son engagement lui vaut quelques déboires. En 1874, ses livres sont interdits de vente dans les gares et retirés de certaines bibliothèques. Le journal qui en 1872 sort en feuilleton Chair à canon, doit s’arrêter. Deux ans plus tard, un autre périodique qui publie Le Roman d’un prêtre est saisi.
 
Entrée en 1864 à la société des Gens de lettres, elle interpelle en 1891 l'Académie Française pour demander la féminisation des noms de métier. Cette demande sera sévèrement retoquée, notamment par les académiciens Leconte de Lisle et surtout Charles de Mazade, qui use d’arguments spécieux. Par exemple sur le mot « auteur », Charles de Mazade justifie son refus : les femmes « veulent-elles maintenant des noms spéciaux, le féminin d'écrivain, de confrère, d'auteur […] la carrière d'écrivain n'est pas celle de la femme. Il n'y a pas de jeune fille, de femme qui se destine à la carrière d'écrivain ». Pas ou peu de femmes écrivains : donc pas la peine de changer la grammaire ! Ce qui occasionnera une réponse caustique de M.-L. Gagneur : « Dans son intéressant article, le Journal des Débats, s'étonnant des susceptibilités féminines à ce sujet, pense que la grammaire, en conservant les mots masculins, consacre ainsi d'une façon éclatante l'égalité des sexes. La thèse est imprévue. »
 

Marie-Louise Gagneur utilise parfois un pseudonyme, la duchesse Lauriane, pour rédiger quelques ouvrages alimentaires : Bréviaire de la femme élégante (1893)  ou Pour être aimée : Conseils d'une coquette, secrets féminins (1886). Sa fille Marguerite, sous le nom de Syamour, sera une sculptrice connue. Habitant avec sa mère entre 1898 et 1902 non loin du Val-de-Grâce à Paris, elle est amie avec le célèbre peintre et affichiste Mucha, qui fera son portrait. Elle reçoit la Légion d’honneur par le décret du 21 février 1901. Le XIXe siècle : journal quotidien politique et littéraire le justifie ainsi : « Mme Gagneur n'est pas seulement une femme de très grand talent. Elle appartient à la noble race des écrivains qui pensent, selon la haute expression de Victor Hugo, que « l'esprit doit servir à quelque chose » ». Elle meurt à Paris le 17 février 1902.
 
Son œuvre reflète ses convictions, car elle la conçoit comme une action militante. Gagneur est une activiste et utilise tous les moyens pour propager ses idées : romans, articles, brochures et autres libelles. Son engagement politique se fait en faveur d’une république sociale, contre la misère et pour le principe de coopératives autogérés. À la fin de sa vie, elle célèbre Travail, roman de Zola, qu’elle considère comme « une glorieuse et victorieuse de notre mouvement littéraire, philosophique et social » (Droit au bonheur : Fourier et Zola, 1901). D’autres textes célèbrent l’action révolutionnaire, comme Les Vierges russes, qui s’attache aux cercles nihilistes de Paris. C’est également une pacifiste. Chair à canon est une diatribe contre un état-major français inapte et inepte lors de la campagne militaire de 1870 et une dénonciation des massacres entrainés par ce conflit.

 

 

D’autres combats la sollicitent également. D’abord, un anticléricalisme intransigeant, qui apparait surtout dans quatre romans : La Croisade noire (1865), Un Chevalier de sacristie (1881), Le Roman d’un prêtre (1882) et Le Crime de l’abbé Maufrac (1882). La Croisade noire, son plus grand succès, va même connaitre vingt-sept rééditions en quelques années. Revanche sur son enfance ? Elle est particulièrement féroce envers les congrégations religieuses : « Véritable parasite social, le clergé interlope des couvents ne sert en réalité qu'à troubler les consciences, à exalter la superstition, à diviser les citoyens, à accaparer les richesses, à enrayer l'humanité dans sa marche progressive, à compromettre même les intérêts du ciel, qu'il prétend servir ».
 
Si elle n’est pas seule à dénoncer les prêtres libidineux ou la récupération par les couvents des donations, elle le fait d’un point de vue féminin. L’ascendant des prêtres vient de leur mainmise sur l’éducation des filles, à qui ils inculquent la soumission à Dieu et leur mari. Les bigotes ne sont pas devenues telles à cause d’une prétendue « nature féminine », mais à la suite d’un véritable dressage opéré dans les monastères, reposant sur la répression des pulsions et une pratique à base de brimades : « Les nerfs affaiblis par la privation de nourriture, l’esprit sans cesse inquiet et surexcité par les combats intérieurs, l’organisme troublé par des désirs impérieux, sans satisfaction possible, elle sentit peu à peu se déclarer en elle cette névrose, sorte de folie […] se traduisant par des hallucinations, que les esprits crédules regardent comme des phénomènes surnaturels (Le Crime de l’abbé Maufrac, p. 383). C’est pourquoi il est urgent de donner un enseignement laïc aux jeunes filles, car
 

« c’est par les femmes que se fera la complète émancipation des consciences » (Un chevalier de sacristie, p.14).

La bataille principale menée par Gagneur est en effet celle de l’égalité pour les femmes. D’abord les ouvrières, victimes du dénuement, de l’oppression, de l’injustice et de l’ignorance. Particulièrement éclairants sur ce sujet sont Le Calvaire des femmes et sa suite Les Réprouvées. « Il faut agir, il faut fonder des institutions qui garantissent la femme contre toutes les oppressions : la misère, la concurrence masculine et surtout la corruption ». Mais il n’y a pas que les pauvres à souffrir : « Tandis que la frivolité et l’oisiveté perdent la femme des classes supérieures, l’excès de travail et l’insuffisance des salaires avilissent l’ouvrière. En haut comme en bas, le défaut d’éducation est le plus grand mal ». Car Gagneur inscrit nombre de ses romans dans les classes aisées de la société. Presque chaque récit est consacré à un problème particulier, et se fait plaidoyer pour la libération : le droit au divorce dans Le Divorce (1872) et Les Forçats du mariage (1869) ; l’hostilité à ce qu’elle appelle le meurtre légal de la femme adultère par le mari (Les Droits du mari, 1876) ; la recherche de paternité dans Les crimes de l’amour (1874).
 

Gagneur utilise la littérature comme une arme idéologique, d’où parfois un schématisme tant dans l’intrigue que dans les personnages. Mais ses récits tiennent à la fois de l’étude sociologique et du pamphlet, engagés certes mais argumentés. Elle n’hésite pas à introduire dans sa fiction des documents, souvent en notes, des statistiques, des citations d’essayistes et de politiques (Jules Simon, Blanqui, Villermé, etc.). Elle fait entrer ses lecteurs dans des milieux exotiques pour certains mais documentés, comme les quartiers ouvriers de la Croix-Rousse et de la Guillotière à Lyon, ou la rue des Étaques à Lille. Pour Les Vierges russes, elle se rend à Genève pour rencontrer le théoricien anarchiste Kropotkine et enquête sur la traque des révolutionnaires par les forces tsaristes.
 
C’est peut-être pour ces raisons que Marie-Louise Gagneur était en son temps reconnue dans le monde littéraire. Une notice élogieuse lui est consacrée dans Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse en 1870. Elle est l’une des très rares femmes à avoir droit à son portrait dans la fameuse publication biographique illustrée Les Hommes d’aujourd’hui (1882). Le Figaro (8 mars 1869) explique que « Madame Gagneur a un tour d'esprit sérieux, une élévation de pensée et de but, une foi profonde en certaines théories réformatrices qui lui interdisent toute frivolité littéraire et tout galant badinage. La Croisade noire est un plaidoyer chaleureux […] avec une vigueur et une netteté remarquables ». Certains de ses romans furent même traduits dans les années 1880 (Le roman d’un prêtre en italien, Les Vierges russes en anglais).

 
Cette écrivaine à succès, reconnue par l’intelligentsia de son temps, reste on le voit très moderne dans ses thématiques. Et pourtant un mystère demeure : Marie-Louise Gagneur est totalement ignorée de nos jours. Aucun de ses livres n'a été réédité après sa mort. On pourrait incriminer un certain manichéisme, un ton peut-être un brin misérabiliste ; mais pas plus, et probablement moins, que chez beaucoup de ses confrères. On peut encore lire des ouvrages à succès qui ne correspondent plus vraiment aux attentes du lectorat d’aujourd’hui, comme la Porteuse de pain  ou les Deux orphelines, mais pas la Croisade Noire ni Le Calvaire des femmes. Ses romans s’inscrivent certes dans le cadre idéologique de la fin du XIXe siècle, mais ses idées et ses sujets nous sont familiers : démocratie, liberté, égalité sociale, féminisme. Il est temps de réparer cette injustice !
 

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