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Notre-Dame de Paris, Fluctuat nec mergitur

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18 avril 2019

Depuis la pose de la première pierre par le Pape Alexandre III, en présence du roi Louis VII en 1163, la cathédrale Notre-Dame a souffert de multiples blessures dont elle s’est remise grâce à la volonté de défenseurs du patrimoine.

Au XIIe siècle, la population de la ville de Paris ayant connu une forte croissance, l’évêque Maurice de Sully et le chapitre décident de créer au cœur de l’île de la Cité un sanctuaire plus vaste que la cathédrale Saint-Etienne, de type roman.
 
Cette nouvelle cathédrale dédiée à la Vierge Marie, dont les premiers maîtres d’œuvre demeurent anonymes, s’inscrit dans le style gothique ;  cet art de bâtir qui se répand alors en Île-de-France et en Picardie (la basilique Saint-Denis, les cathédrales de Noyon, Senlis, Laon et Sens), permet grâce à des innovations techniques (arc-brisé, croisée d’ogives et arc boutant) de construire en hauteur, de créer des travées plus larges et de faire entrer plus de lumière...
 
  
 

Arcs-boutants, photographie Agence Meurisse
 

L'édification de ce géant en pierre de taille en provenance des carrières de Paris et de Charenton, mais aussi d’éléments de l’ancienne cathédrale Saint-Etienne, dont le portail Sainte-Anne, dura plus de deux siècles.
 

Portail de Sainte Anne

 

Nombre d’anonymes appartenant à divers corps de métiers ont pris part à l’élévation de ce vaisseau de pierre et de verre. On retient que les maîtres d’œuvre Jean de Chelles (Jehan de Chelles), Pierre de Montreuil, Pierre de Chelles, Jean Ravy, Jean le Bouteiller et Raymond du Temple se sont succédés aux XIIIe et XIVe siècles jusqu’à son achèvement.
 


Rosace de la façade ouest

Au cours de la Renaissance, l’art qualifié péjorativement de gothique, est délaissé alors que le retour à l’antique est de mise. On camoufle alors les différents éléments par l’utilisation de tentures et tapisseries faisant disparaître piliers, murs, arcades.

La première transformation importante a eu lieu sous le règne de Louis XIV. En 1698, Le roi Soleil demande à l’archevêque de Paris d’étudier le réaménagement du sanctuaire et du chœur, afin de respecter le vœu de Louis XIII, son père. Il y associe Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du roi. En 1699, l'ancien autel est démoli.

 

 

 

Les travaux commencent 10 ans plus tard. Entre 1708 et 1725, Robert de Cotte, beau-frère de Mansart, exécute le projet en y intégrant quelques modifications. Il procède à la démolition du jubé et d’une partie des hauts-reliefs des clôtures, à la place desquels il fait dresser des grilles en fer forgé doré. Il supprime les tombeaux afin de réaménager le chœur, un carrelage noir et blanc est posé.
 

 

Les stalles et le maître-autel sont remplacés, l’architecte fait installer un ensemble statuaire représentant le vœu de Louis XIII (une piéta accompagnée des rois Louis XIII et Louis XIV) réalisé par Antoine Coysevox, Guillaume et Nicolas Coustou. De nouvelles stalles sculptées par Du Goulon et Charpentier sont installées.

 

Dans les années 1750, mis à part les rosaces qui sont conservées, les vitraux datant des XIIe et XIIIe siècles ont été déposés par les frères Vieil en 1756 pour être remplacés par des vitres de verre blanc. Cette opération est effectuée à la demande des chanoines, pour qui la cathédrale n’était pas assez lumineuse, et, à la même époque les murs sont badigeonnés au lait de chaux.

 

À la même époque, Jacques-Germain Soufflot, architecte de l’église de Sainte-Geneviève et admirateur de l'architecture gothique, se voit confier par le chapitre, la réalisation d’une nouvelle sacristie, mais aussi, en 1771, la tâche de supprimer le trumeau et une partie du tympan du Jugement dernier (portail central), afin que les dais des processions puissent entrer dans la cathédrale.

 

Dans son ouvrage Histoire du vandalisme, Louis Réau évoque la destruction en 1786 par ordre du chapitre de la statue du Saint Christophe dont la tête avait été endommagée deux années plus tôt. Ce géant de près de 6,5 mètres que le chambellan de Charles VI, Antoine des Essarts, avait offert en ex-voto en 1413, était dressé sous la tribune de l’orgue, à l’entrée de la nef.

Lors de la période révolutionnaire, Notre-Dame a subi moult actes de vandalisme ; la cathédrale a été vidée de ses objets précieux dont le Trésor, son mobilier détruit, la flèche originelle a été démontée. Confondues avec des figures des rois de France, comme en témoignent les études d'Henri Sauval en 1724 et de Bernard de Montfaucon en 1729-1733, les statues des Rois de Juda, ancêtres de la Vierge, présentes sur la frise de la façade ouest sont décapitées et enlevées, détruites, de même que les statues des portails, hormis la Vierge du trumeau du portail du Cloître. En 1792, la flèche en bois est abattue car elle est considérée "comme contraire à l'égalité".

 

  
Vues de la façade ouest avant et après restauration par Lassus et Viollet-le-Duc

 

Certains éléments décoratifs ont été sauvés par Alexandre Lenoir qui les a transportés au dépôt des Petits-Augustins, à l'origine du Musée des Monuments français.

 

Le chapitre est supprimé en 1790 pour laisser place à un évêque constitutionnel, puis la cathédrale devient un lieu de culte de la Liberté et de la déesse de la Raison. Par la suite, la Commune de Paris ayant interdit tous les cultes, le monument est dégradé, pillé et se voit attribuer d’autres fonctions après avoir été mis en vente et menacé d'être rasé. Entrepôt des vins en 1794, Notre-Dame a failli être une carrière de pierres de construction. Elle a été sauvée in extremis par la chute de Robespierre le 9 Thermidor.

 

Elle a retrouvé ensuite ses fonctions cultuelles et deux conciles de l’Église constitutionnelle y sont organisés en 1797 et 1801 ; on y célèbre aussi un Te Deum en 1802 pour la signature du Concordat. Sous le Consulat, le monument est dans un mauvais état de conservation, et c'est notamment afin de le masquer que Percier et Fontaine, pour le sacre de Napoléon en 1804, le font blanchir à la chaux et y créent un décor antique de style romain.
 

 
Le 29 juillet 1830, pendant les Trois Glorieuses, les émeutiers pillent l'archevêché, le Trésor et la sacristie, brisent les vitres et du mobilier. L’état de délabrement de la cathédrale est tel que la ville songe à la raser…

Vers une renaissance

 
Néanmoins, émerge à cette époque un mouvement en faveur des monuments médiévaux : une campagne est menée auprès des autorités publiques et de l’opinion. Guizot crée en 1830 un poste d'Inspecteur général des Monuments historiques, auquel Ludovic Vitet est nommé. Ce sentiment se diffuse dans la population grâce à un roman qui connaît un grand succès : Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831) ; il suscite un regain d'intérêt pour ce vaisseau de pierre échoué sur l'île de la Cité et il est renforcé par les actes de vandalisme des anti-légitimistes en 1832.

 

En 1841, Etienne-Hippolyte Godde est chargé de la restauration de la cathédrale ; néanmoins un concours est lancé en 1842 sous la pression du Comité historique des Arts et Monuments. Ses membres, parmi lesquels Prosper Mérimée, E.-E. Viollet-le-Duc, Victor Hugo, Victor Cousin, A.-N. Didron, le comte de Montalembert, remettent en cause ses décisions en matière de restauration. Le concours est remporté par Jean-Baptiste Antoine Lassus et Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, face à d'autres projets dont ceux de Jean-Jacques Arneuf-Fransquin, qui était pressenti, et de Jean-Charles Danjoy.

 

 
Portraits de Lassus et de Viollet-le-Duc par E. Giraud (1861)
 
 
Le chantier de restauration de la cathédrale s'est déroulé en deux phases sur une période de près de 20 années (1845-1865). Selon le projet de restauration qu'ils ont déposé en janvier 1843, les architectes, sous l'influence de Mérimée, prônent un simple travail de consolidation auquel s'ajoutent la réfection du portail central et celle de la galerie des Rois. Ils tiennent à ce que leur intervention soit la plus discrète possible et à respecter les interventions de chaque génération d'architectes, artistes et artisans.

 

 
Si le budget alloué était important, celui-ci se révèle insuffisant en 1851 : l'opération doit s'interrompre pendant huit années, au cours desquelles J.-B. A. Lassus décède en 1857. Viollet-le-Duc se retrouve alors seul maître d'œuvre, quand le chantier reprend en 1859. Dès lors, l'architecte opte pour des principes de restauration qui lui seront reprochés par ses contemporains. Dans le Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, Viollet-le-Duc assume de
rétablir [l'édifice à restaurer] dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné.

 

 
S'il conserve le maître-autel et l'ensemble dédié au Vœu de Louis XIII, Viollet-le-Duc est à la recherche d'une unité de style et va jusqu'à inventer des éléments qui n'avaient jamais existé. Ainsi, les tuyaux de plomb du XVIIIe siècle laissent place à des gargouilles expressives. Sur la façade, un Christ hybride entre deux sculptures vues à Amiens et Chartres est ajouté au-dessus du trumeau central et la flèche qui surplombe l'ensemble est élevée bien plus haut que celle démontée pendant la Révolution. Sa structure en bois est recouverte de plomb et à ses pieds les douze apôtres sont réunis. Viollet-le-Duc s'y fait représenter en saint Thomas.
 
 
Par ailleurs, il donne ses traits, ainsi que ceux de Lassus et de Queyon, Inspecteur général des travaux de Notre-Dame de Paris, aux Rois Ela, Amasias et Achab sur la galerie de la façade.
 
Outre la création de la flèche et de nouvelles sculptures effectuées notamment par Adolphe Geoffroy-Dechaume, l'opération de restauration de Lassus et Viollet-le-Duc a consisté aussi en la réalisation de nouveaux vitraux, la reconstitution partielle du Trésor et du mobilier, de la réfection de peintures murales, ainsi que celle du grand orgue.

 

Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris de F. de Guilhermy et E.-E. Viollet-le-Duc

 

La consécration a lieu en mai 1864.

Dans les années 1860, Notre-Dame a aussi connu un grand changement lors des travaux du baron Haussmann. L'ancien hospice des enfants trouvés et l'ancien Hôtel-Dieu sont détruits afin de dégager le parvis et de créer une grande place : il est désormais possible d'admirer la façade avec plus de recul encore ce qui modifie la perspective.

En 1871, la Cathédrale a failli être détruite par un incendie lors de la Commune. Des émeutiers ont mis le feu à quelques bancs et chaises arrosés de pétrole comme cela a été le cas aux Tuileries et à l'Hôtel de Ville. L’incendie a été vite maîtrisé par des internes de l'Hôtel-Dieu et les dégâts ont été minimes.


Notre-Dame de Paris protégée contre les bombardements (1918)

 

Pendant la Première Guerre mondiale des dispositions ont été prises pour protéger Notre-Dame des bombardements : elle a été préservée, contrairement à la Cathédrale de Reims.


Soldats américains en visite à Notre-Dame de Paris le 19 mars 1919, Agence Rol
 

Et, en août 1944, comme nombre de monuments parisiens, elle a échappé à la destruction de Paris ordonnée par Hitler.

  
Vues de Notre-Dame, Agence Meurisse (1935 et 1928)

Dans les années 1960, les vitraux en grisaille de la nef ont été déposés et remplacés par des verrières abstraites de Jacques Le Chevallier et ses façades ont été nettoyées dans le cadre de la campagne de ravalement voulue par André Malraux, alors ministre de la Culture, premier de la fonction.
 

Pour aller plus loin :

Photographies de l’agence Meurisse, de l’agence Rol, d’Atget, de Gustave Le Gray,
Passerelle(s) Notre-Dame,
A propos d’une œuvre : Notre-Dame de Paris de Victor Hugo,
Hommage à Notre-Dame
Billet de blog La flèche de Notre-Dame : au revoir à la forêt sur le site des Bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris

Commentaires

Soumis par Kler le 26/04/2019

Bonjour,
merci pour cet admirable article historique. En tant qu’amoureux des arts, de l’architecture et, particulièrement, de l’architecture médiévale je suis très ému par l’incendie de Notre-Dame. Cet imposant édifice est une création artistique d’une finesse incomparable, digne des plus belles constructions humaines et fruit d’un savoir que l’urbanisme moderne semble avoir oublié depuis longtemps.

Ayant été instruit sur Notre-Dame par une architecte des bâtiments de France, j’avais souvenir que vers 1240, un incendie avait ravagé les combles et les charpentes de la cathédrale. Viollet-le-Duc fait mention des traces de cet incendie, découvertes lors de sa restauration avec de Lassus. L’histoire n’en fait nulle mention. J’en parle brièvement dans un article en hommage à la plus belle dame de Paris : https://www.laboutiquedutshirt.com/viollet-le-duc-de-notre-dame-a-lencyc...

Souhaitons que la prochaine « restauration » conserve l’âme magique de ce lieu, et qu’elle puisse fédérer de nombreux artistes, compagnons et architectes soucieux de préserver l’essence et l’esprit des anonymes qui l’ont bâtie.

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