La pervenche

« Pâle fleur, timide pervenche
Je sais la place où tu fleuris,
Le gazon où ton front se penche
Pour humecter tes yeux fléchis ! »
Alphonse de Lamartine, « La Pervenche », dans Méditations poétiques inédites, 1849.

En 1764, alors qu’il entreprend l’ascension d’une « petite montagne », en compagnie de M. du Peyrou, le philosophe et botaniste, à ses heures de rêveries studieuses, Jean-Jacques Rousseau s’écrie : « Ah ! voilà de la pervenche ! ». Il laisse ainsi éclater une joie toute sincère, car les paroles de sa mère, jusqu’ici oubliées, lui sont rendues à la vue de cette plante.

Une femme est vue de face, les yex fermés. Des bras sont posés sur son corps. Elle porte une robe rosé, des manches bleues, et sa tête est entourée de cinq pétales bleus. Sa robe porte une tige de pervenche et ses feuilles disposées symétriquement autour de la tige.
Jean-Jacques Grandville, Les fleurs animées, Paris, 1867

 Également symbole du « doux souvenir », dans le fantaisiste Langage des fleurs de Charlotte de La Tour, la pervenche est souvent associée dans la mythologie classique et en littérature à l’évocation du passé, de la mémoire et au stéréotype de la jeune fille frêle et pure. Alphonse Lamartine lui dédie un poème éponyme et Marcel Proust, dans ses recherches de l’impalpable, retrouve fugacement les allures de « pervenche incueillissable et refleurie » de Mlle Percepied. Ses yeux « ensoleillés d’un sourire bleu » rendent ainsi hommage à la teinte bleu profond qui caractérise la fleur solitaire, à long pédoncule, étoilée des pervenches.

Un plant de pervenche est peint à la gouache sur un vélin. Ses fleuilles vert foncé sont disposées symétriquement, par paire, le long de la tige. Elle porte aussi trois fleurs violettes à cinq pétales. Une de ces fleurs est détaillée sur le bord droit.
Anonyme, Pervinca vulgaris latifolia flore caeruleo, Muséum national d'histoire naturelle, collection des vélins, portefeuille 27, collection 37, XIXe siècle

Pourtant, cette espèce de la famille des Apocynacées est composée de variétés robustes et rustiques. Nommée Vinca, qui dérive de vincere en latin, la pervenche annonce la victoire : sur le temps qui passe et sur les rigueurs de l’hiver. Sa floraison annonce les beaux jours puisque ses fleurs apparaissent dès le début du mois de mars jusqu’à la fin mai.

Un plant de pervenche est représenté avec ses racines d'où sortent trois tiges horizontales et deux tiges inclinées vers la droite. Les tiges verticales portent chacune une fleur bleue. De part et d'autre de la plante sont représentés des détails de celle-ci: fleur et étamines.
Amédée Masclef, Atlas des plantes de France utiles, nuisibles  et ornementales, Paris, 1891

Originaire des régions méditerranéennes, la pervenche a su s’adapter à la rigueur des climats froids des zones plus au nord de l’Europe. Qu’elles croissent à l’ombre des arbres ou en plein soleil, elles tapissent les sols de leur feuillage persistant. Plantes rampantes — les pervenches se reproduisent par stolons —, elles sont particulièrement proliférantes et très appréciées par les horticulteurs et jardiniers pour servir de couvre-sols.

Un plant de pervenche avec ses racines est peint à la gouache sur vélin. Plusieurs tiges inclinées en émergent et donnent un aspect foisonnant. Les feuilles sont étroites et sont bordées de jaune. Plusieurs fleurs violettes à cinq pétales se dressent. L'une d'elle est détaillée en bas à gauche.
Anonyme, Pervinca angustifolia, Muséum national d'histoire naturelle, collection des vélins, portfeuille 27, folio 38

Au Moyen Âge, la permanence du tapis verdoyant de la grande pervenche (Vinca Major) explique sa présence dans les jardins monastiques. Elle symbolise la constance et la longévité. Modèle de force, elle aiderait au recueillement spirituel.

Cinq cases présentent l'utilisation de la pervenche comme motif ornemental. En haut à gauche, un vitrail avec ses fleurs rouges. En haut à doite, un carrelage avec des plants à fleurs blueues sur fond noir. Au milieu à gauche, d'autres plants à fleurs bleues mais sur fon jaune orné de petits ronds. En bas à gauche, une frise de fleurs jaunes stylisées et de feuilles bleutées. En bas à droite, deux plants à fleur jaune-vert sur fond rouge.
Eugène Grasset, La plante et ses applications ornementales, Paris, 1896

Cependant la Vinca minor est associée aux règnes infernaux et à la sorcellerie, d’où les appellations populaires de violette des morts et violette des sorciers. Il est vrai que la vincamine présente dans ses feuilles est un vasodilatateur qui peut notamment soulager les douleurs cérébrales. Néanmoins, les poètes et les artistes ont préféré retenir la courbe gracile de sa tige qui les mène de contemplation en création. Les compositeurs quant à eux — Carl Chesneau, Joseph Delafosse — ont fait éclore, sur les lignes de leurs partitions, des notes un peu " fleurs bleues " et surtout guillerettes pour accompagner les pas des danseurs et rendre hommage à cette messagère du printemps.

Pour aller plus loin

Lamartine