Entre mythes et géopolitique : l'Atlas catalan du roi Charles V

Avec Le monde pour horizon, le musée de la BnF célèbre en 2025 la fascination de l’Occident pour les terres lointaines et inconnues. C’est l’occasion de découvrir, tout au long de cette année, l’un des plus illustres chefs d’œuvre de la cartographie médiévale : l’Atlas catalan.

Installée au palais du Louvre vers 1369, la Librairie de Charles V comptait à la mort du souverain, en 1380, 910 ouvrages couvrant tous les domaines du savoir utiles au bon gouvernement. Cette collection était exceptionnelle à plus d’un titre, en particulier par l’importance accordée aux sciences comme l’astrologie, l’astronomie et la géographie.

Le roi Charles V le Sage parmi ses livres. Miniature du Policratique de Jean de Salisbury, 1372. BnF, Manuscrits, Français 24287, f. 2r

 

Dans la première des trois chambres de la tour de la Fauconnerie, où étaient notamment rangés les livres nécessaires au roi dans l’exercice de ses fonctions, se trouvait une pièce remarquable que l’inventaire de récolement de 1380 décrit ainsi : « une Quarte de mer, en tabliaux faite par maniere de unes tables painte et ystoriee, figuree et escripte, et fermant a .IIII. fermoers ». Elle est aujourd’hui connue sous le nom d’Atlas catalan, d’après la langue dans laquelle elle est écrite. On attribue sans certitude sa réalisation à un certain Abraham Cresques (Cresques, fils d’Abraham). Ce Juif de Majorque, cité dans plusieurs archives comme « boussolier et maître de mappemonde », était renommé auprès de la cour d’Aragon pour la qualité de ses cartes marines. Quelle que fût son identité, le concepteur de l’Atlas catalan était un savant doté d’une culture remarquable, capable de combiner les connaissances maritimes les plus actuelles au savoir hérité de l’Antiquité et aux apports des récits de voyages.

Inventaire de la Librairie du Louvre en 1380, copié sur l'inventaire de 1373, BnF, Manuscrits, Français 2700f. 11v, n° 200

 

L’atlas se compose de douze feuillets de parchemin, marouflés au recto et au verso de sept planches de bois de 6 mm d’épaisseur environ, mesurant 64 × 25 cm. Des analyses physicochimiques réalisées en 2018 par le laboratoire de la BnF ont mis en évidence la diversité et la richesse des pigments utilisés par l’enlumineur : lapis-lazuli, minium, vermillon, orpiment, ocre jaune, jaune de plomb et d’étain, vert au cuivre, blanc de plomb, noir de carbone mais aussi feuille d’or et paillettes d’argent.

Atlas catalan, f. 1v (détail)
F. 2v (détail)
F. 2v (détail)

 

 

Les deux premiers feuillets contiennent un texte en catalan relatif à la cosmographie, adapté de l’Imago mundi d’Honoré d’Autun (XIIe siècle). Il est illustré d’une table des marées, d’un homme zodiacal et d’un quadrant pour déterminer les fêtes mobiles. Vient ensuite un calendrier astronomique circulaire richement enluminé. Il se détache sur un fond orné de motifs de fleurs de lys, qui laissent penser que l’ouvrage fut dès l’origine conçu pour le roi de France. La date de 1375 y apparaît à plusieurs reprises.

F. 1r

 

 

F. 1v-2r
F. 1v, détail : l'été

 

S’ensuit une série de cartes représentant l’ensemble du monde habité tel que le connaissaient les Européens du XIVe siècle, des îles de l’Atlantique à la Chine, et de la Scandinavie au Rio de l’Or, en Afrique. La première d’entre elles nous amène aux confins du monde oriental, du Cathay (Chine) à l’Inde, régions alors mal connues des géographes occidentaux. L’absence de détails topographiques est ici compensée par des notices décrivant les richesses de ces terres et les coutumes supposées de leurs habitants, inspirées des sources antiques et des récits de voyageurs médiévaux, tels que le Devisement du monde de Marco Polo.

Des figures peintes peuplent ce mystérieux Orient, où évoluent créatures mythiques et races monstrueuses héritées des Anciens. Dans la mer des Indes, on rencontre ainsi « deux espèces de poissons que l’on appelle Sirènes : l’une est moitié femme, moitié poisson, l’autre est moitié femme, moitié oiseau ». Non loin, l’île de Taprobane, « la dernière île des Indes », est le royaume de géants anthropophages, tandis qu’aux confins du Cathay vivent les Pygmées, « qui n’ont que cinq palmes de hauteur » et sont la proie des grues.

F. 2v-3r
F. 2v, détail : sirène
F. 3r, détail : pygmées et grues

Puis, tandis que l’on parcourt les cartes en direction de l’Occident, la géographie s’affine, jusqu’aux côtes de la mer Noire, de la Méditerranée et de l’océan Atlantique, tracées avec une grande précision. L’une des qualités les plus remarquables de l’Atlas catalan est sa représentation novatrice de l’Afrique, où apparaissent les routes commerciales transsahariennes. Les puissants souverains africains sont mis en scène, notamment l’illustre Mansa Moussa, qui régna sur l’Empire du Mali et son or légendaire de 1312 aux années 1330, ou encore le Sultan d’Égypte, qui contrôlait les routes des épices de la mer Rouge. Foisonnant de détails, l’atlas constitue non seulement une somme des connaissances géographiques et cartographiques du XIVe siècle, mais aussi un véritable traité commercial et politique à l’usage du roi de France.

F. 5v-6r
F. 5v, détail : Mansa Moussa, empereur du Mali

 

L’ouvrage s’inscrit également dans une perspective missionnaire et dans l’histoire chrétienne, dont il fait mémoire en localisant l’arche de Noé, le royaume de la reine de Saba ou encore la route des Rois mages. À l’extrême occident sont placées les îles Fortunées, lieu mythique du paradis antique, tandis que, à l’extrême orient, l’Antéchrist et le prince de Gog et de Magog, qu’Alexandre le Grand aurait enfermé derrière des montagnes jusqu’à la fin des temps, annoncent l’Apocalypse.

F. 4r, détail : le mont Ararat et l'arche de Noé
F. 3v, détail : sultan et rois mages
F. 2v-3r, détail : les princes des peuples de Gog et de Magog

Pour aller plus loin :

 

- Notice descriptive de l’Atlas catalan dans le catalogue BnF Archives et Manuscrits, avec bibliographie

- L’Atlas catalan dans « Les Essentiels de la BnF »

- Catherine Hofmann, Hélène Richard, Emmanuelle Vagnon (dir.), L'âge d'or des cartes marines. Quand l'Europe découvrait le monde, catalogue d'exposition [Paris, BnF, 23 octobre 2012-27 janvier 2013], Paris, 2012.