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La place de la littérature dans l'univers des journaux

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22 janvier 2018

En introduction au cycle Les écrivains et la presse, Jean-Didier Wagneur, spécialiste des médias littéraires et des sociabilités bohèmes, retrace ici les problématiques liées à la place de la littérature dans la presse.

Affiches publicitaires pour Gil Blas
 

La littérature et la presse entretiennent des rapports immédiats, car toutes deux se déploient dans la communication imprimée, partageant une même rhétorique et souvent des genres communs. Elles sont, de plus, nouées l’une à l’autre par des rapports aussi bien historiques que sociologiques. Cependant l’approche des études littéraires s’est longtemps focalisée sur les œuvres éditées, ne convoquant la sphère médiatique que pour les documenter. La presse n’était pas totalement délaissée, mais on n’avait recours à elle que pour des éclairages biographiques et l’établissement des textes, car c’est dans les périodiques que l’on trouve souvent les pré-originales (premières publications) des textes avant leur édition en librairie. Ainsi, les romans et contes de Guy de Maupassant ont-ils été donnés d’abord dans les grands journaux de son époque avant que d’être proposés en volume.
Des études comme celles de Roland Chollet sur Balzac journaliste ou de Roger Bellet sur Jules Vallès ont été de précieuses exceptions jusqu’à ce que l’on prenne conscience qu’au dix-neuvième siècle l’écrivain a été aussi journaliste. Il suffit de feuilleter la bibliographie de Barbey d’Aurevilly, de Théophile Gautier, de Théodore de Banville, de Charles Baudelaire, d’Émile Zola, d’Octave Mirbeau, de Léon Bloy… pour prendre conscience d’une intense production littéraire pour le média journal. Aujourd’hui, c’est d’une autre approche que relève le journal, s'intéressant aussi à la manière dont il pratique la « littérature au quotidien » pour reprendre le titre évocateur d’un essai de Marie-Ève Thérenty.
 


Maupassant en surimpression du Gil Blas qui publie Une vie en feuilleton
 

Massification, séduction et connivence

La mutation décisive a été, bien évidemment, le lancement de La Presse en 1836 par Émile de Girardin qui divise de moitié le prix d’abonnement à son quotidien et spécule sur l’annonce, ancêtre de la publicité moderne, pour le financer. Mais il développe aussi pour fidéliser le public le roman-feuilleton, en faisant appel aux plus grands noms de l’époque, Balzac, Eugène Sue, Alexandre Dumas, George Sand. Cette configuration sera immédiatement reprise par les autres titres, et la presse entre alors dans ce que Dominique Kalifa et Alain Vaillant ont baptisé « la civilisation du journal », un radical bouleversement dans la communication qui affectera aussi ce que Vaillant définit comme la « communication littéraire ». Pour des raisons aussi bien technologiques que politiques, financières et publicitaires, on assiste dès ces années à un développement hégémonique de la presse, sous la forme de quotidiens, de « magasins » illustrés, d’une presse spécialisée et de ce que l’on nomme les « petits journaux » littéraires, satiriques, théâtraux et de mœurs.
Jusque-là, la presse quotidienne politique avait été animée par des publicistes et l’actualité culturelle confiée aux habituels compte rendus des théâtres ou du salon de peinture ainsi qu'à quelques « variétés ». Pour lire de la littérature, il fallait se tourner plutôt vers les revues littéraires ou généralistes dont la place et la fonction restent jusqu’à aujourd’hui inchangées. Notons néanmoins que, dès ce moment, la situation du roman et particulièrement du roman dit populaire est différente de celle de la littérature générale. Plus recherché, ce genre bénéficie largement de l’essor de la grande presse et de la librairie. Les « feuilletons » seront accompagnés d’éditions en volume offertes en prime aux abonnés, et de nombreux périodiques dédiés diffusant les grands succès en livraisons, dont certains étaient contrôlés par l’Église luttant contre l’amoralisme du « roman-feuilleton » à renfort de fictions édifiantes à l’usage des familles.

 

Émile de Girardin photographié par Pierre Petit (Célébrités du XIXe siècle)

 

Nouveau public

Le développement important de la littérature dans la presse est lié à deux facteurs. D’une part la recherche d’un public plus large qui, dès cette époque, est en voie de massification, dispose de loisirs, et réclame une écriture plus séductrice et connivente, s’attachant à des contenus qu’il peut immédiatement partager. C’est vers le champ littéraire que se tournent les rédacteurs en chef pour recruter des chroniqueurs. Cette demande vient renforcer une génération d’hommes de lettres qui partagent leur activité entre le journal, le théâtre et l’écriture de romans et de physiologies, d’une population plus jeune de candidats à la carrière littéraire dont une part est issue non plus des élites, mais de ce que l’on nomme la bohème. Cette dernière va faire de la presse son mode de publication ordinaire et l’utiliser comme instance de légitimation.
La bohème médiatique va fonctionner dès lors comme une rédaction mouvante de « journaliers » du journalisme, passant de rédaction en rédaction, apprenant des aînés de la profession, lançant de nombreux titres et insufflant surtout un ton nouveau, plus insolent, plus artiste, imposant à l’ensemble de la profession aussi bien son traitement des faits sociaux, en liaison avec les modes et les nouvelles pratiques urbaines, qu’un style qui met au centre de cette écriture l’esprit parisien et la blague. Outre la bohème médiatique, l’entrée en scène de journalistes issus de l’université ou de l’École normale (Edmond About, Francisque Sarcey, etc.) bénéficiera largement à la qualité des textes, à l’amplitude des sujets et surtout à une critique théâtrale, littéraire et artistique qui, dans la continuité de Sainte-Beuve, trouve dans la presse son milieu naturel et constitue aujourd’hui un ensemble capital sur les esthétiques. La population des écrivains-journalistes est donc large – on est souvent journaliste par intermittence – le journal accueille le champ littéraire à l’exception de quelques-uns, dont Flaubert, qui voient dans cette pratique trahison de la mission de l’homme de lettres et compromission aux idéologies médiatiques.
 


L'Éclipse, hebdomadaire illustré par André Gill, 21 novembre et 7 décembre 1875
 

Avant la législation de 1881, une presse littéraire par contrainte

Le second facteur de l’important développement de la littérature dans la presse est lié au régime juridique répressif qui, sauf partiellement en 1848 et pendant la Commune, limite ses libertés, principalement la possibilité de traiter du politique, et encadre la publication des quotidiens de nombreuses dispositions juridiques et économiques. Cette censure qui s’impose dès les lois de septembre 1835 et que la législation de 1852 ne fera que radicaliser davantage, voit émerger par contrecoup de nombreux journaux hebdomadaires littéraires ou de mœurs que l’on qualifie de « petits journaux ».
Le petit journal est le prototype du média littéraire en expansion de la Monarchie de Juillet à la fin du Second Empire. Il est issu des journaux satiriques et littéraires que furent La Caricature et Le Charivari de Philipon, comme du Corsaire et des premiers Figaro qui mêlaient satire politique et sociale. Le propre de cette petite presse, c’est le compte rendu de la vie parisienne, en même temps qu’une satire sociale qui s’attache à la description des mœurs. L'approche que Walter Benjamin a qualifié de littérature panoramique et qui date des décennies 1830-1840, se généralise en se mettant à l’écoute d’une société dont elle rend compte de manière satirique à travers plusieurs types urbains. Car Paris est le sujet de prédilection, aussi bien ses bas-fonds que « la vie à grandes guides » qui se mène sur les boulevards.
Les mondes de la littérature, du théâtre et des arts trouvent ainsi dans ces journaux une chambre d’écho au service de leur notoriété. Biographies comiques, parodies, charges diverses stigmatisent le monde et le demi-monde, les écrivains et les artistes faisant du rire, de l’ironie et du paradoxe les armes d’une presse de duellistes de l’imprimé, qui pratique aussi bien les « nouvelles à la main » rapportant les cancans de la Grande Ville et prenant leur source dans le journalisme de l’Ancien Régime, que la chronique et les « croquis à la plume » inspirés par la vie quotidienne.
 

Bandeau de titre illustré du Corsaire-Satan, 21 février 1845,

 Le Corsaire-Satan, journal satirique et littéraire, obéit aux codes de la petite presse : format folio, vignette illustrée et soignée, rubricage des articles, parfois, caricature en page une, l’ensemble soumis à un rythme de publication globalement hebdomadaire et plus rarement quotidien comme ici. Charles Baudelaire, Champfleury, Henry Murger ont participé à ce célèbre titre.

Le petit journal comme espace d’invention

Pour les jeunes générations qui feront le journal de 1840 à 1880, le cénacle a été remplacé par les espaces propres au monde médiatique : la sociabilité de café et des salles de rédaction où se mêlent écrivains, poètes, artistes et comédiens, mais aussi les écritures et les discours. De ce métissage naît une autre manière d’imaginer des sommaires en s’appuyant sur des modes d’intervention modernes et une subculture propre. Le talentueux Charles Monselet a souligné la liberté de ton et d’invention formelle qu’a représenté le petit journal. Aussi est-ce, dans ses meilleurs exemples, un laboratoire d’écriture où va naître, contre toute attente, le poème en prose en même temps que des formes originales.
Accueillant autant la nouvelle que la poésie et les genres courts issus du théâtre, ce monde de petits médias voit parallèlement au développement de la caricature et du dessin de presse modernes, l’émergence de formes hybrides (saynètes, gazettes en vers, monologues, revues de fin d’année, parodies…) qui ne seront pas sans influence sur l’évolution des genres littéraires classiques. Car, pressés par la concurrence que se font toutes ces feuilles, les petits journalistes poussent à ses limites l’écriture de presse. Le petit journal littéraire, satirique et théâtral est ainsi à l’origine d’une révolution dans l’écriture médiatique que les grands quotidiens considérés comme sérieux, mais aussi ennuyeux, perçoivent comme une menace et qu’ils tentent de s'approprier dès les années 1845 en recrutant de nombreuses plumes dans ce milieu.
 

Publicité pour la publication en feuilleton de Vingt ans après d'Alexandre Dumas
 

Homme de lettres ou journaliste ?

Il faut noter que jusque dans les années 1890, être journaliste n’est pas une profession mais une activité complémentaire et nécessaire de l’homme de lettres. Pour les écrivains célèbres, c’est un complément essentiel de revenus (Balzac, Gautier, etc.), pour les autres c’est certes un salaire littéraire mais aussi un milieu de publication plus accessible que la librairie, privilégiant très tôt les impératifs de rentabilité et de publicité. Dès 1839, Sainte-Beuve publiait un article sur la « littérature industrielle » qui prenait acte du « formatage » notamment du genre romanesque à l’usage du public de masse. Les statistiques témoignent que les français lisent peu de littérature générale et que le journal et le roman feuilleton ont pris le pas dans les pratiques courantes. La presse littéraire accueillant aussi bien de la critique engagée que de la poésie lyrique est donc la voie par laquelle les jeunes écrivains existent socialement et se font connaître. Leur visibilité en est accrue d’autant que leurs premiers lecteurs appartiennent eux aussi aux milieux littéraires et journalistiques, amenant le journal à être fortement réflexif – puisque tout média consacre une part de son activité à parler de lui-même et des autres médias (certaines émissions de radios ou de télévisions actuelles ne font que poursuivre ce principe). C’est pour le chercheur une importante source d’information sur les sociabilités et les débats qui agitent ce champ hybride entre le journal et la littérature.
La grande mobilité des journalistes, passant d’une publication à une autre ou écrivant pour plusieurs titres à la fois, contribue simultanément à la diffusion des stéréotypes et à l'uniformisation d’un imaginaire et d’une culture médiatiques que partage le public. Écrire pour le journal, c’est se prêter à des codes, mais aussi à un rythme soutenu qui épuise rapidement les énergies et les idées. Donc, tout n’est pas mémorable dans cette production. La vénalité, la médiocrité et la réclame à outrance sont associées au petit journal comme la redite ou le plagiat empruntant une idée, un mot d’esprit quand ce n’est pas tout un article. Il est difficile cependant de comprendre la pratique ordinaire de la littérature au dix-neuvième siècle, la condition de l’homme de lettres, les évolutions linguistiques, la perception de la réalité, l'évolution des publics, si on fait l’économie de ces documents précieux.

 

Vignette du Chat noir, 1882
 

La BnF, une mine de « petits journaux »

On trouvera ainsi de la littérature, aussi bien dans les quotidiens que dans les journaux illustrés, dans la presse « à spécialités » et même dans les journaux professionnels, publicitaires, événementiels qui n’hésitent pas à publier de la poésie et des variétés pour délasser leurs abonnés, sans oublier toutes les productions satellites comme les almanachs. Lancé en 1854, le Figaro d’Hippolyte de Villemessant va s’imposer comme une des références de la petite presse généraliste fortement orientée sur les mœurs parisiennes. On y trouve toute la littérature du temps, Villemessant accueillant aussi bien Vallès que Baudelaire. Mais parmi les fonds considérables de petits journaux conservés à la BnF, ce n’en est qu’un exemple. Que ce soient Le Corsaire-Satan, Le Tintamarre, Le Rabelais, Le Boulevard, La Vie Parisienne de Marcelin, les journaux satiriques d’André Gill ou d’Alfred Le Petit, ceux qui gravitent autour du Quartier latin puis de Montmartre comme Le Chat noir, sans oublier Le Courrier français ou Le Rire, tous contribuent à éclairer cette culture médiatique qui a fortement pesé sur les esthétiques du siècle et a modelé la littérature et ses publics.
 


Affiches publicitaires pour La Parodie (1870) et La Lune rousse (1876)
 

À suivre

L’émergence du Web et de ses nouvelles pratiques a rétrospectivement mis l’accent sur le mode de « communication littéraire » portée par le petit journal qui a fortement influencé l’écriture de la grande presse. Avec la IIIe République, le quotidien politique a déjà absorbé dans certaines de ses rubriques l’esprit « petite presse », accentuant la présence de la littérature à renfort de collaborations célèbres, en laissant libre cours à la réinvention constante de formes médiatiques et en créant parallèlement de célèbres « suppléments littéraires ». Le Figaro, Le Gaulois, L’Écho de Paris, Le Gil Blas sont ici incontournables dans les études de littérature, s’offrant comme un laboratoire des formes, des idées et des genres sans lequel on ne percevrait qu’incomplètement ce que l’on nommait alors « le mouvement littéraire ».
Le journal et le champ littéraire sont ainsi loin d’être étanches, même si une certaine conception de la littérature, celle de l’art pour l’art, a cherché à s'autonomiser face à ce monde médiatique agité par des intérêts et des dérives. Le numérique est l’outil qui favorise cette réappropriation et Gallica en ouvrant largement les magasins de la BnF au chercheur, lui permet (sans les contraintes de temps ou de lieu) de disposer de collections en ligne, de sélectionner, comparer, classer et commenter ces archives. Reste à préciser que si la recherche en littérature a à voir avec le journal c’est non seulement selon des approches poétiques, narratives, stylistiques, génériques mais aussi en prenant en compte les problématiques historiques, sociologiques – notamment la sociologie de l’écrivain et ses sociabilités –  dans le cadre général d’une histoire culturelle.

 

Pour aller plus loin

Françoise Cestor, Jean-Didier Wagneur, Les Bohèmes 1840-1870, Écrivains, Journalistes, Artistes, Seyssel, Champ Vallon, 2012.
Alain Vaillant, « Pour une histoire de la communication littéraire », Revue d’histoire littéraire de la France, 2003/3 (Vol. 103), p. 549-562
Alain Vaillant, Marie-Ève Thérenty, 1836, l’an 1 de l’ère médiatique : étude littéraire et historique du journal "La Presse", d’Émile de Girardin, Paris, Nouveau monde éd., 2001.
 

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