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Quand un Parisien entend pour la première fois le son de sa voix

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11 mai 2020

En décembre 1912, Ferdinand Brunot, directeur des Archives de la Parole, enregistre des conversations avec des artisans parisiens. Ecoutons Louis Ligabue se présenter puis découvrir, avec étonnement, le son de sa voix.

Le 3 juin 1911, le grammairien et historien de la langue française, Ferdinand Brunot, crée les Archives de la Parole à la Sorbonne avec l'aide de l'industriel Emile Pathé, pour l’enregistrement, l’étude et la conservation de la langue parlée, et cela grâce au phonographe. Entre 1911 et 1914, Ferdinand Brunot va ainsi enregistrer les langues régionales et la langue nationale, le français.

Au sein des enregistrements de la section « D », pour « dialectes » des Archives de la Parole, sont conservés les enregistrements de conversations menées par des artisans parisiens, avec la participation de Ferdinand Brunot pour l’un deux, le disque AP-201.

Cette conversation entre Ferdinand Brunot et Louis Ligabue, enregistrée le 17 décembre 1912, occupe les deux faces de ce disque et elle est tout à fait extraordinaire à maints égards.
 

 

Sur cette première face, on peut donc entendre une conversation libre entre les deux locuteurs. Contrairement à la pratique répandue, et notamment aux Archives de la Parole, il ne s’agit pas ici d’un écrit oralisé, récité ou lu, mais bien d’une conversation « spontanée » entre deux individus : le fait est déjà suffisamment rare pour être souligné.
 
La deuxième face du disque donne à entendre un exercice de réflexivité tout à fait rarissime pour l’époque, et qui le restera encore longtemps dans l’histoire de l’enregistrement sonore : à l’issue de l’enregistrement de la face A, Ferdinand Brunot en fait écouter le contenu à Louis Ligabue et il lui demande ses réactions face à l’écoute de sa propre voix.
 
Il me semble même que c’est extraordinaire que j’aie une voix aussi traînarde, jamais je n’aurais cru, vous savez, on ne s’entend pas »
 

Ferdinand Brunot - Eh bien, vous avez entendu ce que vous avez dit. Vous êtes-vous reconnu ?
Louis Ligabue - Oui parfaitement Monsieur.
F.B. - N’est-ce pas que c’est bien votre voix ?
L.L. - Ah, c’est parfait, parfait, c’est même très très curieux.
F.B. - Vous n’auriez jamais cru qu’on était arrivé à un résultat pareil ?
L.L. - Ah jamais jamais, c’est très drôle de… Il me semble même que c’est extraordinaire que j’aie une voix aussi traînarde, jamais je n’aurais cru, vous savez, on ne s’entend pas, absolument…
F.B. - Mais ce n’est pas une voix traînarde, vous avez tout simplement l’accent de Paris, c’est justement ça que je veux enregistrer.
L.L. - Enfin aujourd’hui j’en suis convaincu, bien des gens m’ont dit des fois : « comme il traîne ce garçon dans sa conversation », ben, je disais non, pourtant, il me semble que c’est tout naturel ; mais alors là, vous savez, j’ai, j’ai un accent, absolument presque d’La Villette on dirait…
F.B. - La Villette ? Ne croyez-vous pas qu’il y a une grande différence justement entre l’accent de La Villette et le vôtre ?
L.L. - Ah peut-être, je ne sais pas…
F.B. - Vous qui êtes de Paris, est-ce que vous ne reconnaissez pas justement quelqu’un qui est de nos arrondissements ?
L.L. - Ah absolument, si, il y a réellement, il y a réellement des différences. Mais moi-même, vous savez, quand je l’ai entendu tout à l’heure, j’étais surpris de cette façon traînarde.
F.B. - Oui, parce quelqu’un qui s’est beaucoup occupé de ça me disait par exemple qu’il reconnaissait du premier coup un habitant du XIVe et un habitant de Montmartre.
L.L. - Ah peut-être, mais enfin, il me semble que c’est une étude assez sérieuse.
F.B. - Vous n’êtes jamais allé là-haut, vous ? pas souvent ?
L.L. - Oh, pas souvent, mais enfin je connais tout de même.
F.B. - Oui, il y a des gars qui imitent ça étonnamment et à volonté vous savez, ils se transforment en gens de Montparnasse, ou gens de Montmartre comme ils veulent.
L.L. - Ah oui, on voit ça dans les revues, là, dans les concerts, là ; on a des types spéciaux là-dessus.
F.B. - Oui, est-ce que dans la rue de la Gaîté, là, il y a des gens qui imitent justement l’accent du quartier ?
L.L. - Ah y en a, y en a. Mais alors, ça devient peut-être un peu en exagération. Tandis que là moi, je cause naturellement, et quand j’écoute il me semble que j’exagère…
F.B. - Ah mais c’est presque toujours ça, l’instrument entend ce que nous n’entendons pas nous-mêmes.
L.L. - Ça je suis bien content, vous savez, d’avoir jugé et ça m’a bien intéressé !
F.B. - Et bien je vous remercie de vous être prêté à l’expérience.
L.L. - De rien.

A l’image de ceux de Guillaume Apollinaire dans Le Mercure de France, on connaît beaucoup de récits écrits d’un enregistrement et de la surprise du locuteur s’écoutant parler. Mais à notre connaissance, Ferdinand Brunot est le seul, avant longtemps, à avoir l’idée de graver ainsi sur disque les réactions du témoin à l’écoute de sa propre voix.

Il en résulte un document qui est tout à fait étonnant, par les remarques spontanées de Louis Ligabue, mais aussi par ses questions qui interrogent directement la conception de Ferdinand Brunot du parler parisien » et de sa topographie linguistique.

Quelqu’un qui s’est beaucoup occupé de ça me disait par exemple qu’il reconnaissait du premier coup un habitant du XIVe et un habitant de Montmartre »

Au delà de cette conversation, il y a deux manières de considérer ces enregistrements « parisiens ». On pourrait tout d’abord considérer que Ferdinand Brunot est l’un des rares linguistes de l’époque à s’intéresser au français parlé « commun », c’est à dire à un français parlé qui, sans être celui des élites lettrées (les « voix célèbres » des Archives de la Parole) n’en est pas pour autant un dialecte ou un patois ; et dont l’intérêt ne résiderait pas alors dans son historicité, pour ne pas dire dans son « archaïsme », mais bien dans sa contemporanéité.

Ce n’est évidemment pas totalement faux, néanmoins cette vision ne résiste guère à une analyse un peu plus poussée. La notion de « parler parisien » employée en titre par Ferdinand Brunot (« dialogue en parler parisien », « conversation en parler parisien ») ne doit rien au hasard. Pour lui, elle renvoie bien à un dialecte, et plus précisément à un « dialecte » parisien, ou d’Île-de-France. On en prendra pour preuve l’importance accordée par Ferdinand Brunot à l’origine géographique de ses locuteurs : chaque quartier ou même arrondissement de Paris étant supposé posséder ses spécificités langagières.

Or ce « dialecte » parisien renvoie lui-même à l’un des plus grands mythes de la linguistique romane parisienne de la fin du XIXe siècle, à savoir le « françien », un supposé dialecte d’Île-de-France dans lequel le français trouverait sa seule origine. Le français serait alors depuis toujours – ou presque – la langue de Paris, qui en serait le berceau, le lieu primordial et unique de diffusion. On est là au cœur de la construction jacobine de la langue française mise en œuvre après 1870, opposant définitivement français et idiomes parlés sur le territoire.

Pascal Cordereix
Conservateur général des Bibliothèques
Département de l’Audiovisuel, responsable du service des documents sonores
 

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