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Emily Brontë en France

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8 juin 2018

Nourrie par une créativité littéraire intense dès son plus jeune âge, Emily Brontë s’est engagée dans la voie littéraire depuis ses premiers poèmes, conçus autour du royaume imaginaire de Gondal, jusqu’à son unique roman : Wuthering Heights (1847), qui laissa perplexes la plupart des critiques intrigués par l’identité de l’auteur.

Les romans des sœurs Brontë révolutionnèrent les conventions de l’écriture féminine dans l’Angleterre du milieu du XIXème siècle. C’est dès l’adolescence qu’Emily (1818-1848) s’engagea dans l’écriture avec ses sœurs, Charlotte (1816-1855) et Anne (1820-1849), en s’inspirant des romans et des nombreux périodiques de la bibliothèque du presbytère de Haworth, où elles vivaient avec leur père vicaire et leur tante Elizabeth Branwell, venue les élever après le décès de leur mère en 1821. Poèmes, drames et récits d’expéditions composaient une palette d’écrits variés, ayant pour décor une Afrique imaginaire, qu’elles rassemblèrent sous la forme de sagas du royaume de Gondal. Cette production littéraire singulière fut accessible aux lecteurs français de manière progressive, de la fin du XIXème siècle au début du XXème siècle, avec des confusions autours des œuvres comme des auteurs, qui inaugurèrent leur carrière par un recueil de poèmes collectifs publié à compte d’auteur sous leurs pseudonymes : Currer, Ellis et Acton Bell.

Publiés à quelques mois d’intervalle, Jane Eyre, de Charlotte Brontë, Wuthering Heights d’Emily Brontë et Agnes Grey d’Anne Brontë firent sensation, avec leur cadre situé dans le nord de l’Angleterre, la mise en scène exacerbée des passions et le rôle nouveau accordé à des héroïnes luttant pour être reconnues comme les égales des personnages masculins. À sa parution en 1847, Wuthering Heights provoqua le scandale, même si le public fut d’emblée fasciné par la force et l’originalité d’Emily Brontë, cachée sous son nom de plume : Ellis Bell. Car un tel roman s’éloignait radicalement de l’ordre moral victorien et choquait par la crudité du langage et le déchaînement des passions. En 1850, Charlotte Brontë tenta de réconcilier le public avec l’œuvre de sa sœur en rédigeant une préface, dans laquelle elle racontait la découverte des poèmes d’Emily et décrivait sa vie simple menée dans le Yorkshire, qui inspira l’intrigue de Hurlevent avec ses histoires rustiques et son paysage de landes austères :

Léo Quesnel, « Les femmes de lettres en Angleterre », La Nouvelle revue, 1881, p. 155

Jusqu’à la révélation par Charlotte de la véritable identité de Currer, Ellis et Acton Bell, les critiques pensaient que le roman d’Emily Brontë avait été écrit par une plume masculine. On y trouvait formulés les préjugés de l’époque à l’encontre d’un roman qui choqua également la critique lorsqu’il fut traduit en France. Charlotte prit à cœur de mieux faire comprendre le roman aux lecteurs : « Est-il bien, est-il recommandable de créer des êtres comme Heathcliff, je n’en sais rien : je ne le crois guère. Mais je sais ceci ; que l’écrivain qui a un don créateur possède quelque chose dont il n’est pas tout à fait maître – une force qui, parfois, a une étrange volonté et activité propre. » La complexité et la violence de Wuthering Heights, traduit en français par Les Hauts de Hurlevent, provoquèrent réactions et troubles autour d’un roman n’obéissant aux lois d’aucun genre, rappelant l’esprit gothique et les contes surnaturels :
 

B. Ernouf. « Le roman terrible en Angleterre », in Revue contemporaine, Paris, 1861, p. 171

Les critiques allèrent jusqu’à reprocher à l’auteur son immaturité en considérant qu’il s’agissait du roman d’une débutante, voire d’un essai de sa sœur Charlotte. Il faut dire qu’Emily s’amusait déjà à se jouer de son lecteur, enchâssant les récits les uns dans les autres, avec plusieurs points de vue, celui de la servante Nelly, celui de Lockwood, le voyageur ou encore les récits rapportés de l’enfance de Catherine et de Heathcliff. Par ailleurs, en créant Currer, Ellis et Acton Bell, les sœurs Brontë revendiquaient un jeu avec l’identité, permettant de brouiller les limites du réel et de la fiction, tout autant que de préserver leur tranquillité. Chacune n’hésita pas à s’affranchir des conventions en dressant des portraits de personnages féminins moins idéalisés que dans les romans des périodes précédentes. Leurs héroïnes (Catherine Earnshaw de Wuthering Heights, Jane Eyre et Helen Graham de The Tenant of Wildfell Hall) menèrent des combats inédits et portèrent des revendications dans un monde encore très patriarcal :

B. Ernouf, « Le roman terrible en Angleterre », in Revue contemporaine, Paris, 1861, p. 172

Les éditions conservées à la BnF constituent un matériau d'étude avec leurs couvertures, préfaces et illustrations qui permettent d’éclairer la manière dont Emily Brontë a été présentée aux lecteurs par ses éditeurs et traducteurs en France. Une progressive évolution est perceptible, notamment dans la qualité des traductions qui proposent chacune d’innombrables variantes autour du titre en français, dès le début du XXème siècle, et s’attachent à retranscrire au mieux les dialectes et les termes typiques de la région du Yorkshire. Parallèlement, des adaptations théâtrales et cinématographiques concourent à modifier la perception du roman par un public séduit. C’est donc longtemps après la publication de son roman Outre-Manche que le lectorat français a pris conscience du rôle particulier joué par Emily Brontë dans l’histoire du roman britannique. Parmi les éditions en langue originale et traduites conservées au département Littérature et Art de la BnF, on observe la constance des retirages, la parution d’éditions illustrées et d’autres destinées à la jeunesse. La première édition conservée date de 1873 et réunit Wuthering heights et Agnes Grey d’Anne Brontë (London : Smith, Elder and Co), tandis que la première traduction française par Théodore de Wyzewa date de 1892 (Un amant, Paris : Perrin) :
 

Emily Brontë, Un amant, traduction française par Théodore de Wyzewa, Paris : Perrin, 1892

Le titre varia encore au fil des nouvelles traductions : Les Hauts de Hurle-vent (traduit par Frédéric Delebecque, Paris : Payot éditeur, 1929), Les Hauts des Quatre-Vents (traduit par M. Drover, Paris : Albin Michel, 1934), Haute-Plainte (traduit par Jacques et Yolande de Lacretelle, Paris : Gallimard, 1937), La maison des vents maudits (traduit par Elisabeth Bonville, Paris : Gründ, 1942) ou encore Heurtebise (traduit par Martine Monod et Nicole Soupault, Paris : Union bibliophile de France, 1947). Ces différentes éditions offrent de nombreuses variantes qui témoignent d’une appropriation, voire d’une déformation par les traducteurs, qui adaptent un roman complexe au langage brut. Il faut donc attendre 1892 pour la première traduction, puis de grands éditeurs français : Payot, Albin Michel, Gallimard… s’emparent du roman, s’adressant à un large public. Enfin viendront les nombreuses éditions de poche. Toutefois, dès 1855, des revues littéraires francophones permettaient aux lecteurs de découvrir l’œuvre de l’écrivain anglaise avec des comptes rendus et des repères biographiques dans L'Athenæum français, la Revue contemporaine, La Nouvelle revue ou L’Année littéraire. Dans ces revues, les critiques reprenaient les débats qui avaient fait rage en Angleterre autour de la publication du roman ou s’attachaient simplement à décrire le quotidien de cette jeune femme méconnue qui vivait en recluse dans une région rude :
 

Bibliothèque universelle et Revue suisse, 1892, p. 167
 

B. Ernouf, « Le roman terrible en Angleterre », in Revue contemporaine, Paris, 1861, p. 153

Outre les monographies, de nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques ont favorisé l’appropriation par le public de ce roman rude et parfois mal compris. Aussi, dès 1938, le roman fut adapté au théâtre par M. Vanderic sous le titre Les Mauvais anges : pièce en trois actes et cinq tableaux, d'après un scénario de Maurice Rostand, puis, en 1979, Robert Hossein réalisa un spectacle intitulé Les hauts de Hurlevent. Enfin, en 1982, le public découvrait une adaptation chorégraphique par Roland Petit.
 

Les hauts de hurlevent, ballet sur une chorégraphie de Roland Petit, Paris : Théâtre des Champs-Elysées, 26-12-1982, photographies de Daniel Cande, musique de Marcel Landowski

Mais l’adaptation la plus célèbre reste celle du réalisateur américain William Wyler avec Merle Oberon et Laurence Olivier dans les rôles principaux de Les hauts de Hurlevent en 1939. L’espagnol Luis Buñuel a également réalisé une version plus expérimentale en 1954 sous le titre Abismos de pasion. En 1970, c’est une relecture davantage populaire que propose Robert Fuest, avec Anna Calder-Marshall et Timothy Dalton dans Les Hauts de Hurlevent. Quant à l’adaptation du réalisateur britannique Peter Kosminsky, elle se veut plus proche de l’univers théâtral, avec Juliette Binoche et Ralf Fiennes dans Emily Brontë's Wuthering Heights (1992). Par-delà la légende et le mythe, puis le culte qui s’imposa autour des sœurs Brontë, on retiendra la manière dont elles ont contribué à la révolution du roman anglais et à la mise en scène des passions au milieu du XIXème siècle.
 

Merle Oberon, recueil Les hauts de Hurlevent, film de William Wyler d'après Emily Brontë, 1939

Pour aller plus loin
Découvrir l’héritage des sœurs Brontë à la Brontë Society
Feuilleter les manuscrits d’Emily Brontë
S’immerger dans l’univers des sœurs Brontë
Et lire les précédents billets de la série « Femmes de lettres anglaises », consacrés aux « Terreurs gothiques chez Ann Radcliffe », à « Mary Shelley et le mythe de la création », à « Jane Austen et l'exaltation des sentiments », à « Charlotte Brontë, la passion et l’écriture », à « L’imagination féminine des romans de Fanny Burney » et à « L’engagement social d’Elizabeth Gaskell ».

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