Titre : La Justice / dir. G. Clemenceau ; réd. Camille Pelletan
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1893-12-15
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Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 15 décembre 1893 15 décembre 1893
Description : 1893/12/15 (Numéro 5083). 1893/12/15 (Numéro 5083).
Description : Collection numérique : Fonds régional :... Collection numérique : Fonds régional : Provence-Alpes-Côte d'Azur
Description : Collection numérique : Grande collecte... Collection numérique : Grande collecte d'archives. Femmes au travail
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Source : Bibliothèque nationale de France
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 10/02/2011
Quatorzième Année.âN" 5083
Vendredi 15 Décembre 1893
5 Centimes
Le Numéro
â PARIS ET DÉPARTEMENTS ââ¢
LA JUSTICE
5 Centimes
Le Numéro
â PARIS ET DÉPARTEMENTS ââ¢
BUREAUX DU JOURNAL : 10, Faubourg Montmartre
LES ANNONCES SOIVT REÇU!» :
cka MM. DOLLINGEN & c\ 16, rae Qs la Cmsc-Batslière
fi aux Bnrranx in Journal
POUR LA RÉDACTION, S'ADRESSER A M. A. ËTIÉVANT
Secrétaire de la Rédaction
Rédacteur en chef : G. CLEMENCEAU
PRIX DE L'ABONNEMENT :
Pans : 3 mois, S fr. â G mois, 9 fr. â Un an, 18 fr.
Départ* e( Algérie : 3 mois : 6 fr.â 6 mois : 11 fr. â Un an : 20fr.
Union postale ; 3 mois, 10 fr. â 6 mois, 18 fr. â Un aa, 35 fr.
ADRSMEK LSTTBK» ET MANDATS A ML E- ROBUTTE
AdrrUnintratear
TOHUBOHU
La situation se précise tous les
jours d'un trait plus net. On ne
prend même plus la peine de men-
tir. « Il est parfaitement exact, dit
le Figaro, que la République a fait
Bon premier pas dans la voie de la
réaction, en touchant si peu que ce
soit à la liberté de la presse. Des
mesures contre les abus de la liberté
de réunion s'imposeront bientôt,
etc. » On va enlever, paraît-il, la
connaissance de certains crimes au
jury devenu suspect. Nous en ver-
rons bien d'autres.
Chacun dit son mot en celte aven-
ture. Un rédacteur du Journal des
Débats 6st allé consulter M. Zola.
Voici la réponse de l'écrivain :
Ce qu'il faudrait, me demandez-vous ?
Moi, qui ai tant combattu pour te positivis-
me, e!i bien, oui, après trente ans de luttes,
je me sens ébranlé dans mes convictions-
La toi religieuse eilt empêché de telles théo-
ries de se propager ; mais n'a-t-elle pas è
peu près dispara aujourd'hui? Qui nous
donnera un idéal nouveau ?
J'avoue que cela m'achève. Eu
sommes-nous là, vraiment, que M.
Zola soit en quête d'un idéal nou-
veau ?
Quoi! la foi religieuse eût empê-
ché de telles théories de se propa-
ger > Que ne l'a-t-elle fait, en ce
cas? Qui lui a fait obstacle? Qu'est-
ce qui peut jamais prévaloir contre
la conscience humaine? Les lois
inappliquées, contre lesquelles s'in-
surgent si bruyamment les pèlerins
de Lourdes, n'ont l'ait que sanction-
ner l'incroyance universelle.
En dépit de l'apparente résurrec-
tion des formes, la foi est à bout
de souffle. Pendant des siècles sans
lin, elle a étendu sa domination sur
le monde, elle a maîtrisé, gouver-
né, possédé les peuples et lus rois.
A-t-elle fait la vie meilleure, les
hommes plus justes, plus ardents à
la bonté, à la mansuétude? Non,
l'histoire de la foi catholique, dans
les deux mondes, est une effroyable
histoire de sang, de tortures et de
bûchers, auprès desquels la bombe
do Vaillant est une plaisanterie
d'enfant.
Aujourd'hui, l'oeuvre de violence
a trouvé son exécrable refuge dans
quelques misérables cerveaux per-
dus. Mais n'était-ce pas hier, qu'a-
près la bataille, des hommes galon-
nés d'or, qui se promènent aujour-
d'hui flambants dans Paris, mas-
sacraient de sang-froid, pendant une
éternelle semaine,des vieillards, des
femmes, des enfants : trente mille,
dit-on. Et M. de Mun, le néo-socia-
liste, qui a vu ces choses, qui en a
vécu sa part, se plaignait que les
misérables osassent mourir avec
insolence!
Ah ! Vous cherchez la leçon de
violence et d'anarchie ! N'allez pas
plus loin : elle est là, vivante dans
la mémoire des hommes, et d'une
puissance de propagande autrement
redoutable que toutes les ignominies
du Père Peinard. Et, comme si la le-
çon n'était pas suffisante, on veut
recommencer encore. Est-ce que les
classes supérieures n'ont rien Ix ap-
prendre aux inférieures que la vio-
lence, et faut-il que notre malheu-
reux pays soit éternellement bal-
lotté de répressions sanglantes en
violences meurtrières ?
Et pendant ce temps, où sont, di-
tes-moi, les représentants de la foi,
les hommes qui ont le dépôt de
Dieu sur la terre? Quelle parole de
paix ont-ils fait entendre aux forts?
Quand sont-ils intervenus pour les
vaincus ? Hommes, ils l'auraient fait
peut-être ; prêtres, aux gages de
l'Etat et dos hautes classes, ils ont
servi qui les paye. Le dogme? relé-
gué dans l'ombre, impuissant. La
foi? morte. Le culte? un simulacre.
Ce Vaillant, dont le crime fait
déraisonner tout le monde, à Mé-
zières, à Paris, fut élevé par les
frères de la doctrine chrétienne.
Est-ce l'école sans Dieu qui l'a
perverti, celui-là? Les frères le
font communier, restent en rela-
tions avec lui quand il a quitté l'é-
cole. Résultat : la bombe. Est-ce que
j'accuse les frères? Je laisse à leurs
amis les inepties de ce genre. Ce
n'est pas leur faute si la parole
qui fut de vie est aujourd'hui sans
force et sans vertu, épuisée sans
retour.
Ce que la mort a pris, elle ne le
rend pas. La foi en l'action divine
a fait l'homme ce qu'il est. Aujour-
d'hui elle n'est plus : l'homme sub-
siste. Longtomps encore elle han-
tera les rêves de l'humanité, mais
parmi les mobiles de ses actions,
l'homme ne la compte plus. Un or-
nement magnifique: soit. Un instru-
ment d'action : non. Qu'on me mon-
tre un chrétien pratiquant la doc-
trine du Christ ! Il y a longtemps
que Tolstoï a porté ce défi, sans que
personne l'ait relevé. Et de fait, si
l'on veut appliquer la doctrine du
Christ, toute la société croule.
Ce résultat trouble aujourd'hui
M. Zola, retour de Lourdes, et voilà
qu'il lui vientdes doutes,après la plus
vaste enquête sur la société moder-
ne, labeur da trente années. Qu'il
ne se lamente pas sur lui-même : il i
a constaté plus qu'il n'a formulé
A-t-il toujours été aussi scientifique
qu'il le croit ? ce n'est pas sûr. Mais
la haute leçon qui se dégage de son
oeuvre est la meilleure réponse à
se3 soupirs inquiets d'aujourd'hui.
Quoi ! vous avez pris l'homme so-
ciable à tous les degrés de l'échelle;
ouvrier, bourgeois, prêtre, soldat,
paysan; vous l'avez tourné, retourné,
analysé, comparé; vous avez déchiré
tous les "voiles, montré toutes les
nudités, mis au grand jour toutes
les plaies, toutes les hontes, toutes
les misères, et vous avez dit : c'est
la vie.
Oui, c'est la vie, qu'après dix-huit
cents ans de pouvoir absolu sur les
âmes, le christianisme nous a faite.
Cette foi religieuse, dont vous pleu-
rez la disparition, que vous appelez
à votre aide, c'est elle précisé-
ment qui, ayant longuement pétri
l'homme, nous l'a rendu tel que vous
le décrivez. Comment lui deman-
der de guérir le mal qui, malgré
elle, vient d'elle-même?
Un idéal nouveau pour remplacer
l'idéal ancien, mort ? Mais vous le
portez en vous, homme. Comment
peut-on, à ce point, s'ignorer soi-
même? Si l'homme que nous avons
reçu des siècles est tel que vous
l'avez dit, à l'oeuvre tous, roman-
cier, littérateur, peintre, sculp-
teur , charpentier, tailleur de
pierres ou forgeron, tout ce qui tra-
vaille et tout ce qui pense, tout ce
qui, fier de la pensée française, rêve
d'accroître son domaine et veut ré-
solument prendre toute sa part de
1'effort commun ! A l'oeuvre pour
refaire ce qui est mal fait, pour*
panser les misères, les plaies, les
douleurs, pour assainir l'homme,
et par lui l'état social.
L'idéal n'est plus divin, il est
de l'homme. Améliorer l'homme,
le perfectionner, développer plus
librement son action dans un mi-
lieu plus favorable, régler, atténuer
l'horrible lutte pour la vie par des
lois de justice et de paix, voilà le
but de l'effort humain.
Prendre l'homme incomplet de
Dieu et l'accroître, l'achever, n'est-
donc rien ? Une pareille oeuvre est-
elle à dédaigner? Que faut-il de
plus? Une récompense qui ne coûte
rien à promettre, puisque les déçus
seraient hors d'état de se plaindre ?
Les coeurs hauts n'ont pas besoin de
cette amorce; et tous les hommes,
où qu'ils soient nés, d'où qu'ils
viennent, peuvent s'élever à ce dé-
sintéressement suprême, si, sous les
yeux do leurs concitoyens, prenant
bravement leur part du labeur com-
mun, ils obtiennent la juste récom-
pense d'ici-bas : la reconnaissance et
! l'estime de tous, ou, mieux encore,
l'intime conscience du devoir ac-
compli.
Cet idéal est plus haut que celui
qu'il remplace et ne sera pas rem-
placé.
G: Clemenceau.
LE REMÈDE
Extrait d'une conversation de M. de
Mun chez l'abbé Le mire :
L'état des esprits actuel ne permet pets
la répression telle qu'elle devrait être pour
présenter une garantie quelconque d'effica-
cité. Il y a, dans Paris, deux ou trois cents
individus, connus et notés à la préfecture
de police, faisant profession ouvertement
d'anarchisme.Ceux-là, cjuimènent Ja masse,
déportez-les sans merci.
C'est le seul remède.., et il n'est pas ap-
plicable. Si vous l'employez, on criera à
l'arbitraire!... Et il n'y a que celui-là.
Déporter trois cents individus suspects
d'nnarchisme. Voilà le seul remède t et
malheureusement l'état des esprits ne
permet pas la déportation en masse sans
jugement, comme autrefois la fusillade.
Quel malheur ! Mais patience, cela vien-
dra.
Une question, cependant. Comment se
sont-ils faits, ces trois cents là? et com-
ment empêchera-t-on qu'il s'en reforme
trois cents autres ou môme davantage ?
On déportera de nouveau, ou on fusil-
lera, n'est-ce pas? Gomme c'est simple,
la politique!
Un dernier point m'embarrasse : qui
1 choisira les trois cents? Si l'on me
consultait j'y comprendrais M. de Mun en
personne. Il m'effraye.
R.
POCR111 mwm D'AVOCAT
La peur est mauvaise conseillère, chacun
sait cela, mai3 elle pousse aussi, quelque-
fois, au grotesque. Pour en juger, il n'y a
qu'à se reporter à. l'incident, oui s'est pro-
duit hier en cour d'assises, où comparais-
sait une bande inculpée de vols à l'étalage
dans un bazar.
Au cours de sa plaidoirie. Ma Labori, dé-
fenseur de l'un des prévenus, prononçait
cette phrase :
« Oui, messieurs, l'abondance de toutes
ces marchandises, l'étalage des grands ma-
gasins,.-est presque une invitation au
vol. »
Lorsque, tout d'un coup, on vit l'avocat
de la partie civile se lever et protester con-
tre les paroles de son confrère.
Et vite le président Benoît d'arriver à la
rescousse :
â Maître, s'écria-t-il, en s'adressant à La-
bori, je ne puis pas permettre que vous dé-
veloppiez ici plus longtemps les théories
anarchistes!... *
Tôle de cet avocat, garçon, d'opinions
ultra-modérées, qui n'avait voulu â et la
salle l'avait compris comme lui â exprimer
qu'une idée de tentation.
Voilà pourtant ou mène l'affolement dont la
Chambre vient de donner l'exemple, fît ju-
gez un peu, si la phrase.de l'avocat Labori
avait été écrite par un journaliste ou pro-
noncée par un orateur, de ce qui serait ar-
rivé si son auteur était tombé sous la main
du président Benoît. Il aurait étrenné, et
dans les grands prix, la nouvelle loi votée
lundi, avec le sang-froid que l'on connaît,
par nos députés.
Soyez persuadé que c'est dans des cas si-
milaires qu'on verra cette loi appliquée le
plus souvent. Et ses parrains s'en frotteront
les mains.
Ph. R.
MESURES D'ORDRE LITTÉRAIRE
Le gouvernement s'est manifesté, hier,
aux Bouffes-du-Nord, d'une façon vraiment
trop comique pour un théâtre voué au mélo.
Il a interdit ta représentation, par la Société
littéraire, l'OEuvre, du drame d'Hauptmann,
Ames solitaires, traduction de M. Cohen,
Hauptmann a eu, autrefois, le tort grave de
plaindre, avec éloquence, dans les Tisse-
rands* les misères des ouvriers, et on
comprend aisément que cette dernière
pièce, autorisée en Allemagne, ait été dé-
fondue en France, où tout socialiste est un
ennemi de ta société. Mais le sujet d Ames
solitaires, fourni par les amours psycholo-
giques d'un docteur en philosophie et d'une
étudiante russe, paraissait aux yeux des
plus apeurés Prudhommes, incapable d'al-
lumer la moindre mèche.
La censure et la préfecture de police
avaient déjà donné leur visa, quand un or-
dre supérieur est venu empêcher la repré-
sentation. Le ministère avait remarqué que
le traducteur étant ce M.Cohen arrêté comme
anarchiste, la traduction pourrait bien con-
tenir des contre-sens subversifs; et une
fois de plus il a supérieurement affirmé son
sang-froid sauveur.
Il ne faudrait pourtant pas pousser trop
loin les manifestations do ce beau calme.
Que le gouvernement craigne les explosions
d'hilarité et n'ouvre pas, en fermant les
Bouffes-du-Nord, les Bouffes ministériels.
C, M.
CRISPI
Finira-t-il par former son ministère? Vous
n'en doutez pas. C'est l'homme indispensa-
ble, puisque c'est l'homme des financiers de
Berlin et de Vienne. Pas de Crispi, pas d'ar-
gent! C'est à prendre ou à laisser. Le roi
s'est soumis'de bonne grâce. Il est d'ailleurs
prêt à souscrire à tout, ce pauvre monarque,
pourvu qu'on ne lui diminue pas trop son
armée. DonO Crispi réussira. Il â même son
eabinet en poche. Si la liste ministérielle I
n'est pas encore connue, c'est que le mardi
est un Jour néfaste, et que la date du 13 est ]
plus néfaste encre. Mais, aujourd'hui jeudi,
14 décembre, ou demain, au plus tard, la
Gazette officielle nous apprendra ce que
noue savons déjà, à savoir que l'ancien
| apôtre de la Mégalomanie, que l'homme
d'Etat qui a fait courir les plus grands
dangers à la paix du monde, que le mauvais
génie de l'Italie est chargé d'arracher son
pays à îa banqueroute et d'assurer 1a France
de ses intentions absolument pacifiques.
P. D.
LÀ COLLECTION D ENSERY
Hier après-midi, en leur hôtel de l'avenue
du Bois de Boulogne, M. et Mme d'Ennery
ont reçu la visite de M, Spuller, ministre de
L'instruction publique.
M. Spuller venait prendre officiellement
possession de la superbe collection japo-
naise et chinoise que Mme d'Ennery a mis
son plaisir et ses soins à composer elle-
même, et dont elle a fait, pour certaines eatô
gories do l'art d'Extrême-Orient, un musée ;
d'une richesse unique.
Le ministre a donc accepté ce rare cadeau.
Après la mort de Mme d'Ennery, il doit re-
venir au Musée Guimet que représentaient,
hier, en l'absence du directeur empêché,
les deux conservateurs, MM. de Milloué et
Deshayes.
La Chine et le Japon sont vraiment chez
eux dans l'hôtel de Mme d'Ennery. Ils ont
tout envahi. Les vitrines emplissent les
salons du rez-de-chaussée, l'appartement de
1a maîtresse de céans et, surtout, s'alignent,
en rangées harmonieuses, dans la grande
galerie du premier étage.
C'est là que sont exposées les pièces
rares, qu'éclatent aux yeux, dans un pit-
toresque agencement, d'étonnantes gammes
de couleurs. Le long des hautes murailles,
disparaissant sous les tapisseries multico-
lores, les panneaux japonais de bois sculpté,
les masques, les kakémonos, etc., se dres-
sent des vitrines noires fleuries d'incrus-
tations de nacre. Entre les vitrines, oeuvres
du maître-artiste M. Viardot, des meubles
du XVIIIe siècle, à superbes ornements do 1
cuivre. Au milieu de la galerie, des vitrines
encore, des socles portant les pièces de
grandes dimensions. Et sur tout cela, illu-
minant le pâle jour d'hiver qui tombait de
vastes baies vitrées, les feux des lustres
jetaient comme une palpitation de vie. Los
fantastiques chimères, tout ce monde aux
gestes étrangement expressifs, aux grima-
ces bizarres, semblait s'animer, à mesure
que Mme d'Ennery expliquait l'histoire de
i acquisition de chaque objet, disait ses pré-
férences, exposait la méthode qu'elle avait
suivie pour le classement de ses trésors.
â Oh ! l'histoire de mon Musée, disait-
elle, en allant de vitrine en vitrine, est tout
eô qu'il y a de plus simple. Toute jeune 1
fille, j'aimais les chimères. C'était de mou
âge, n'est-ce pas t Et j'ai gardé mes amours
de jeunesse ; je les garderai toujours. Na-
turellement, mes chimères me coûtaient
assez cher. C'est l'habitude et la loi, paraît-
il. Mais, ie m'arrangeais ; j'avais un moyen
d'équilibrer mon budget de telle sorte que
la partie la plus importante en pût être con-
sacrée à mes fantaisies. J'étais jeune, j'es-
timais que ma jeunesse était la plus belle
de toutes les parures. Eu conséquence de
quoi, je me dispensais de mettre beaucoup
d'argent dans ines robes. Et j'avais mes chi-
mères.
Tenez ! voyez si j'avais bon goût l Voilà
les chimères de toute une vie! Il y en a de
toutes les formes et de toutes les couleurs.
Elle a eu bon goût, en effet, Mme d'En-
nery, bon goût dans l'acquisition de ses
richesses, bon goût aussi dans sa façon de
les mettre en valeur.
â Voyez-vous, poursuit-elle, avec une es-
quise modestie, je suis une parfaite igno-
rante. La science est l'affaire de ces mes-
sieurs du musée Guimet. Eux savent le
nom dos auteurs de tout cela ; ils connais-
sent les dates et les écoles. Moi, je ne sais
; rien. Mais j^ai voulu me composer un beau
spectacle; je me suis fait un poème de
couleurs.
Et c'est vrai. Laissant de côté toute clas-
sification scientifique, Mme d'Ennery a réu-
ni dans la môme vitrine les pièces de môme
couleur. Il y a la vitrine rouge-cuivre, la
la vitrine verte, la vitrine dorée, etc., etc.
Tout au fond de la galerie, la vitrine bleu-
turquoise est un enchantement. Toutes ces
notes, éclatantes ou doucement atténuées,
tous ces tons et toutes ces nuances forment
un ensemble d'une exquise harmonie.
Les chimères constituent, avec les netz-
kés, le fonds de la collection.
C'est un art extraordinairement varié,
d'une fantaisie exubérante et, souvent, d'une
; admirable puissance dans ses proportions
restreintes, que cet art des netzkés.
On sait que les netzkés sont de petites
breloques que les Japonais, aux temps où
îls no s'habillaient pas encore à l'euro-
péenne, attachaient par un cordonnet de
soie à leur ceinture pour y retenir leur étui
à pipe, leur blague à tabac et leur boite à
médecine*
On employait, pour fignoler ces jolis bi-
joux, les matières les plus diverses : laque,
corail, terre émaillée, porcelaine, meta',
ivoire, bois, etc. C'est l'ivoire et le bois que
l'on trouve le plus fréquemment employés,
et c'est le bois qui donne, au point de vue
artistique, les meilleures oeuvres. Il a je ne
sais quoi de plus souple et de plus gras, je
ne sais quel fondu dans les fermes qui
manque à l'ivoire, plus rêche et plus dur.
Mme d'Ennery possède des centaines et
des centaines de ces oeuvres délicates. Cer-
taines pièces sont de la plus vénérable an-
cienneté et portent des signatures très haut
cotées. Car il s'est trouvé plus d'un grand
artiste japonais qui n'a pas dédaigné de s'a-
donner au netzké et qui a produit, en ce
genre, des oeuvres d'une forte conception et
d'exécution achevée.
Les dieux, les philosophes, les héros de
l'histoire ou de l'anecdote, les arbres, les
fleurs, les oiseaux, les insectes, les rep-
tiles, etc., tout était prétexte et sujet poul-
ies artistes. Le genre permettait à l'imagi-
nation la plus osée de se donner libre car-
rière. Aussi, les fantaisistes y sont-ils allés
la bride sur le cou, en faisant preuve, dans
ces frôle miniatures, d'une stupéfiante magie
créatrice.
Quand on voudra classer scientifiquement
les netzkes de Mme d'Ennery, il n'est pas
douteux qu'on fera de merveilleuses décou-
vertes. Ah ! les bonnes surprises, las mi-
nutes d'exquise joie, pour celui qui prendra,
un à un, pour les retourner dans sa. main,
les examiner, les cataloguer, ces petits
morceaux de bois, d'ivoire ou de terre, où
sont fixés des gestes de vie si intense 1
Et ce sera une fête d'art aussi que de pas-
ser en revue les chimères, devant lesquelles
les amateurs de vieux Chine tomberaient
en arrêt. Car, dans la famille verte, par
exemple, ou dans la famille bleu-turquoise,
ou dans la famille rouge-cuivre, il y a des
spécimens uniques.
Puisque je parle du rouge-cuivre, il faut
noter spécialement un vas*, datant du quin-
zième siècle, qui porte, précisément, un dé-
cor rouge de toute beauté. â M. de Niewer-
kerke, ait Mme d'Ennery, voulait l'acheter
et le briser pour qu'on pût, à Sèvres, retrou-
ver la formule de ce rouge admirable qu'on
ne sait plus obtenir.
Sur mainte pièce de sa collection, Mme
d'Ennery aurait, de la sorte, une anecdote à
conter. En voici une, entre autres, à
propos d'une théière en rakou, sorte de po-
terie particulièrement estimée des Japonais.
â Le thé, disait-on, un jour, à Mme d'En-
nery, prend un goût parfumé dans ces
j vases. C'est d'une fraîcheur exquise ; on
dirait un baiser de jeune fille.
Mme d'Ennery fit, séance tenante, l'ex-
périence de la chose.
â Bah l dit-elle, ça manque de mousta-
ches !
Et voilà. Il faudrait un catalogue détaillé
pour donner une idée complète de ce Musée
qui comprend près de 5,000 numéros. Ce
n'est pas ici le lieu d'entreprendre un tel
travail. J'aurais voulu, simplement, donner
un aperçu sommaire de ce trésor d'art, si
amoureusement formé et si soigneusement
caché jusqu'ici.
â Comment se fait-il, Madame, deman-
dait, hier, M. Spuller, que personne n'ait
encore décrit ces richesses ?
â Je tenais, a répondu Mme d'Ennery, à
garder ma collection vierge, jusqu'au mo-
ment oû jè la remettrais à l'Etat.
La remise a eu lieu hier. Maintenant que
le mariage est accompli, la mariée a ôté son
voile ; on peut la voir et parler d'elle.
B. Guinaudeau
ÉCHOS
M. Jonnart, ministre des travaux publics,
a reçu hier la visite da MM, Jourde et Due-
Quercy qui venaient lui demander, au nom
de M. Gabriel De ville, de vouloir bien dé-
clarer, au début de la séance d'aujourd'hui,
qu'il reconnaissait la fausseté d'une phrase
qu'il avait attribuée à M. Deville et qui a
provoqué l'intervention de MM. Milierand
et Sera bat.
M. Jonnart ayant refusé de leur donner
satisfaction, MSC Jourde et Duc-Quercy l'ont
prié de les mettre en rapport avec deux de
ses amis.
M. Jonnart a répondu à ces messieurs
qu'il ne croyait pas devoir se rendre à leur
désir
M. Deville a répondu à ses témoins par
une lettre insultante pour M. Jonnart.
Au cours de sa séance d'hier, l'Académie
des sciences a entendu une intéressante
communication de M. Sappey sur les plumes
des oiseaux.
Ces plumes, déclare M. Sappey, se com-
posent de quatre parties : l'étui, la tige, la
barbe et les barbu tes.
L'étui est de constitution fibreuse comme
la tige; mais ce n'est que dans la tige, la
barbe et les barbules qu'on observe des cel-
lules pleines d'air.
La plume constitue donc ainsi un vérita-
ble aérostat surchauffé à la température de
40 degrés.
On comprend que les plu mes sont d'autant
plus chargées d'air que l'oiseau est plus
grand.
M. Sappey termine sa communication en
rappelant le lien de connexité qui existe
entre les poils, les plumes et les cornes oui
ne sont enfin que des poils accolés, tout
corps ayant, en un mot, une constitution
presque identique.
Une Pompéï algérienne.
Dans la province de Constantine, à Tim-
gad, on découvrait, il y a quelques années,
les ruines d une cité importante, construite
par les Romains, au premier siècle de notre
ere, et portant le nom de Thamugadi. Des
fouilles opérées en 1889 avaient mis à jour
des constructions curieuses admirablement
conservées : Un temple colossal, une curie,
un théâtre, des égouls, etc.
De nouvelles fouilles récentes viennent de
mettre à jour des thermes romains de la fin
du deuxième siècle, d'importants fragments
de statues, de merveilleuses mosaïques. De
jour en jour, on découvre de nouvelles ri-
chesses et, dans quelques mois, la résur-
rection de la cité sera complète.
Signe des temps-
A Londres et à Rome, le Parlement est
saisi de proprositions tendant à munir de
grillages métalliques les tribunes publi-
ques.
Cette idée, aussi simple que pratique,
pourrait être complétée. Rien n'empêche-
rait, par exemple, de mettre les poucettes à
chacun des visiteurs.
Dans ces conditions la sécurité des Par-
lements serait tout à fait assurée.
Un nouveau croiseur, Powful, que vient
de commander l'amirauté anglaise, sera à
la fois lé plus grand et le plus rapide de
tous les croiseurs existants. Sa vitesse ré-
gulière sera de 20 noeuds ; il devra aux es-
sais pouvoir fournir une vttesse de 22
noeuds, pendant huit heures et dé 24 noeuds
pendant quatre heures.
Il jaugera 14,000 tonnes.
Que pense-t-on de cela à la rue Royale ?
L'exposition annuelle îles peintures' et
sculptures céramique personnelles de Ed-
mond Lachenaï, s'ouvrira aujourd'hui 14 dé-
cembre à 1a galerie Georges Petit. Elle
durera jusqu'au 30.
Cette année, l'artiste céramiste expose
plus spécialement, entr'autres oeuvres d'un
caractère particulier et absolument nou-
veau, des fonds blèu nocturne et des émaux
mats veloutés.
L'administration des Tabacs avait autorisé
la vente des cigares de la Havane en petites
boitas de 4 ou de 6, dans plusieurs bureaux,
tandis qu'auparavant on les trouvait en cof-
frets de 23 ou de 50, dans les seuls bureaux
de vente directe de la place de la Bourse,
du Grand-Hôtel et du quai d'Orsay.
Cette mesure ayant développé la consom-
mation des cigares de la Havane, surtout
celle des Bouquets, Régalia, Conchas et au-
tres types de la marque Ftor de Cuba de
Valle, la meilleure de tontes d'ailleurs, ces
cigares vont être mis en vente, enveloppés
dans d'élégants étuis, dans les principaux
bureaux de tabac de Paris et de la pro-
vince.
Gaietés macabres.
Au Père-Lachaise, sur une tombe de la
division 20, A l'angle môme de l'avenue da
la Chapelle et du chemin du Bassin, on lit
l'incroyable inscription que voici :
Ici repose Marie-Madeleine Milcent, épousa
dé M. Etienne Fournie r. décédée le 10 mars
1824 à l'âge do 38 ans. Elle fut ie modèle des
épouses et la plus sincère des amies... Elle 9
porté dans son sein un enfant « 12 mois vivant
et 7 ans mort », ainsi que l'ont constaté après
sa mort les docteurs Dubois et Bellivier ses
médecins, qui ont retiré cet enfant bien con-
formé et parfaitement conservé.
AU PALAIS BOURBON
La séance d'aujourd'hui
La discussion de la motion Basly tendant
à la nomination d'une commission d'en-
quête, continuera aujourd'hui ; M. Milierand
terminera son discours, M. Casimir-Perier
interviendra très probablement.
Les divers groupes de la Chambre se sont
réunis hier pour arrêter l'attitude à prendre
au cours de cette discussion.
La radicaux socialistes ont décidé d'inter-
venir dans le débat, M.Goblet déposera une
proposition modifiant la législation des
de mines; unB partie du groupe progres-
siste repoussera l'enquête partielle sur les
grèves du Pas-de-Calais, mais le groupe
entier votera la seconde partie de la motion
tendant à une enquête sur lés conditions
du travail dans les mines; M. Deluns-Mon-
taut, au nom des républicains modérés*
combattra la motion tout entière.
Le» crédit» supplémentaires
M. Burdeau, ministre des finances, a été
entendu par la commission des crédits sup-
plémentaires au sujet du projet déposé par
M. Peytral, autorisant les caisses publiques
à recevoir !a monnaie de billon italienne.
Le ministre a déclaré qu'il ne demandait
pas le vote immédiat du projet ; car il sera
peut-être possible d'arriver au but poursuivi
par d'autres moyens qu'il étudie en ce mo-
ment.
Le ministre a exprimé l'avis que les cré-
dits supplémentaires devaient être évités
dans l'avenir. M. Burdeau a déclaré qu'il
repoussait te crédit de 200,000 francs de-
mandé par les députés socialistes au sujet
des grèves du Pas de-Calais.
En ce qui touche le crédit de 500,000 fr,
pour les familles des victimes des derniè-
res tempêtes, M. Burdeau le considère com-
me inutile, Ta caisse des invalides de la
marine pouvant subvenir aux nécessités
auxquelles veulent pourvoir les auteurs
de ia proposition.
La commission a adopté à l'unanimité le
crédit de 820,000 fr. demandé par le minis-
tre de l'intérieur pour dépenses supplémen-
taires de police.
M. Dupuy-Dutemps a été chargé du rap-
port. â ! V ;
Amené à donner quelques explications
sur ce projet, M. Raynal annonçait qu'il
s'agissait d'indemnités de déplacement
pour certains commissaires et d'accroître
les tournées de police; il a été tout étonné
d'apprendre de M. Léon Bourgeois qu'une
loi était nécessaire pour étendre la juridic-
tion des commissaires.
Le ministre a alors formellement déclaré
que rien ne serait changé dans la législa-
tion existante en ce qui concerne les obli-
gations des municipalités en matière de po-
lice; que les commissaires créés seraient
des commissaires spéciaux.
Le projet de crédit a été voté à l'unani-
mité, moins la voix de M. Camille Peibilan*
Au cours de la discussion, le ministre &
laissé entendre qu'il demanderait sous peu
à la Chambre une augmentation de crédits
pour les fonds secrets du ministère de l'in-
térieur. -
La loi contre I» presse
MM. Raynal et Antonin Dubost ont con-
féré, hier, au sujet de l'application de la
nouvelle loi sur la presse qui a été promul-
guée hier matin à l'Officiel et qui devient
exécutoire dans les vingt-quatre heures qui
suivent îa promulgation. Toutes les provo-
cations anarchistes par écrits livrés à la pu-
blicité, ou par discours prononcés dans des
réunions, vont être rigoureusement pour-
suivies.
Le» explosifs. â Les associations
de malfaiteurs
Les commissions qui s'occupent des pro*
jels de loi déposés samedi par ie gouverne-;
ment se sont réunies hier.
La première, sous la présidence do M.
Clausel de Coussergues, a modifié le texte
que nous avons publié.
Le gouvernement ne visait que le fabri- ;
cant ou détenteur sans motif légitime ;
la commission, d'accord avec le ministre de
1a justice a ajouté, et sam autorisation.
La commission a créé deux catégories ;
Elle a distingué entre le fabricant et le dé-
tenteur de produits explosifs d'une part et,
de l'autre, le fabricant et le détenteur de
substances destinées à entrer dans la fabri-
cation des produits explosifs.
Les premiers seront soumis à la doubla
obligation do l'autorisation et des motifs lé»
gitimes.
Pour les seconds, iï a suffi de la nécessité
des motifs légitimes, f ar certaines substan-
ces qui pourraient servir à faire des explo-
sifs sont employées dans les usages domes-
tiques, comme la glycérine, et l'on ne pou-
vait obliger les particuliers qui les emploient
dans la vie privée à se munir d'une autori-
sation préalable.
C'est la justice gui appréciera en cas do
poursuites la légitimité des motifs.,
M. Chaulin-Serviniére, chargé du rapport,
ira ce matin expliquer de nouveau le sons
de cette modification au ministre de la jus-
tice.
Vendredi 15 Décembre 1893
5 Centimes
Le Numéro
â PARIS ET DÉPARTEMENTS ââ¢
LA JUSTICE
5 Centimes
Le Numéro
â PARIS ET DÉPARTEMENTS ââ¢
BUREAUX DU JOURNAL : 10, Faubourg Montmartre
LES ANNONCES SOIVT REÇU!» :
cka MM. DOLLINGEN & c\ 16, rae Qs la Cmsc-Batslière
fi aux Bnrranx in Journal
POUR LA RÉDACTION, S'ADRESSER A M. A. ËTIÉVANT
Secrétaire de la Rédaction
Rédacteur en chef : G. CLEMENCEAU
PRIX DE L'ABONNEMENT :
Pans : 3 mois, S fr. â G mois, 9 fr. â Un an, 18 fr.
Départ* e( Algérie : 3 mois : 6 fr.â 6 mois : 11 fr. â Un an : 20fr.
Union postale ; 3 mois, 10 fr. â 6 mois, 18 fr. â Un aa, 35 fr.
ADRSMEK LSTTBK» ET MANDATS A ML E- ROBUTTE
AdrrUnintratear
TOHUBOHU
La situation se précise tous les
jours d'un trait plus net. On ne
prend même plus la peine de men-
tir. « Il est parfaitement exact, dit
le Figaro, que la République a fait
Bon premier pas dans la voie de la
réaction, en touchant si peu que ce
soit à la liberté de la presse. Des
mesures contre les abus de la liberté
de réunion s'imposeront bientôt,
etc. » On va enlever, paraît-il, la
connaissance de certains crimes au
jury devenu suspect. Nous en ver-
rons bien d'autres.
Chacun dit son mot en celte aven-
ture. Un rédacteur du Journal des
Débats 6st allé consulter M. Zola.
Voici la réponse de l'écrivain :
Ce qu'il faudrait, me demandez-vous ?
Moi, qui ai tant combattu pour te positivis-
me, e!i bien, oui, après trente ans de luttes,
je me sens ébranlé dans mes convictions-
La toi religieuse eilt empêché de telles théo-
ries de se propager ; mais n'a-t-elle pas è
peu près dispara aujourd'hui? Qui nous
donnera un idéal nouveau ?
J'avoue que cela m'achève. Eu
sommes-nous là, vraiment, que M.
Zola soit en quête d'un idéal nou-
veau ?
Quoi! la foi religieuse eût empê-
ché de telles théories de se propa-
ger > Que ne l'a-t-elle fait, en ce
cas? Qui lui a fait obstacle? Qu'est-
ce qui peut jamais prévaloir contre
la conscience humaine? Les lois
inappliquées, contre lesquelles s'in-
surgent si bruyamment les pèlerins
de Lourdes, n'ont l'ait que sanction-
ner l'incroyance universelle.
En dépit de l'apparente résurrec-
tion des formes, la foi est à bout
de souffle. Pendant des siècles sans
lin, elle a étendu sa domination sur
le monde, elle a maîtrisé, gouver-
né, possédé les peuples et lus rois.
A-t-elle fait la vie meilleure, les
hommes plus justes, plus ardents à
la bonté, à la mansuétude? Non,
l'histoire de la foi catholique, dans
les deux mondes, est une effroyable
histoire de sang, de tortures et de
bûchers, auprès desquels la bombe
do Vaillant est une plaisanterie
d'enfant.
Aujourd'hui, l'oeuvre de violence
a trouvé son exécrable refuge dans
quelques misérables cerveaux per-
dus. Mais n'était-ce pas hier, qu'a-
près la bataille, des hommes galon-
nés d'or, qui se promènent aujour-
d'hui flambants dans Paris, mas-
sacraient de sang-froid, pendant une
éternelle semaine,des vieillards, des
femmes, des enfants : trente mille,
dit-on. Et M. de Mun, le néo-socia-
liste, qui a vu ces choses, qui en a
vécu sa part, se plaignait que les
misérables osassent mourir avec
insolence!
Ah ! Vous cherchez la leçon de
violence et d'anarchie ! N'allez pas
plus loin : elle est là, vivante dans
la mémoire des hommes, et d'une
puissance de propagande autrement
redoutable que toutes les ignominies
du Père Peinard. Et, comme si la le-
çon n'était pas suffisante, on veut
recommencer encore. Est-ce que les
classes supérieures n'ont rien Ix ap-
prendre aux inférieures que la vio-
lence, et faut-il que notre malheu-
reux pays soit éternellement bal-
lotté de répressions sanglantes en
violences meurtrières ?
Et pendant ce temps, où sont, di-
tes-moi, les représentants de la foi,
les hommes qui ont le dépôt de
Dieu sur la terre? Quelle parole de
paix ont-ils fait entendre aux forts?
Quand sont-ils intervenus pour les
vaincus ? Hommes, ils l'auraient fait
peut-être ; prêtres, aux gages de
l'Etat et dos hautes classes, ils ont
servi qui les paye. Le dogme? relé-
gué dans l'ombre, impuissant. La
foi? morte. Le culte? un simulacre.
Ce Vaillant, dont le crime fait
déraisonner tout le monde, à Mé-
zières, à Paris, fut élevé par les
frères de la doctrine chrétienne.
Est-ce l'école sans Dieu qui l'a
perverti, celui-là? Les frères le
font communier, restent en rela-
tions avec lui quand il a quitté l'é-
cole. Résultat : la bombe. Est-ce que
j'accuse les frères? Je laisse à leurs
amis les inepties de ce genre. Ce
n'est pas leur faute si la parole
qui fut de vie est aujourd'hui sans
force et sans vertu, épuisée sans
retour.
Ce que la mort a pris, elle ne le
rend pas. La foi en l'action divine
a fait l'homme ce qu'il est. Aujour-
d'hui elle n'est plus : l'homme sub-
siste. Longtomps encore elle han-
tera les rêves de l'humanité, mais
parmi les mobiles de ses actions,
l'homme ne la compte plus. Un or-
nement magnifique: soit. Un instru-
ment d'action : non. Qu'on me mon-
tre un chrétien pratiquant la doc-
trine du Christ ! Il y a longtemps
que Tolstoï a porté ce défi, sans que
personne l'ait relevé. Et de fait, si
l'on veut appliquer la doctrine du
Christ, toute la société croule.
Ce résultat trouble aujourd'hui
M. Zola, retour de Lourdes, et voilà
qu'il lui vientdes doutes,après la plus
vaste enquête sur la société moder-
ne, labeur da trente années. Qu'il
ne se lamente pas sur lui-même : il i
a constaté plus qu'il n'a formulé
A-t-il toujours été aussi scientifique
qu'il le croit ? ce n'est pas sûr. Mais
la haute leçon qui se dégage de son
oeuvre est la meilleure réponse à
se3 soupirs inquiets d'aujourd'hui.
Quoi ! vous avez pris l'homme so-
ciable à tous les degrés de l'échelle;
ouvrier, bourgeois, prêtre, soldat,
paysan; vous l'avez tourné, retourné,
analysé, comparé; vous avez déchiré
tous les "voiles, montré toutes les
nudités, mis au grand jour toutes
les plaies, toutes les hontes, toutes
les misères, et vous avez dit : c'est
la vie.
Oui, c'est la vie, qu'après dix-huit
cents ans de pouvoir absolu sur les
âmes, le christianisme nous a faite.
Cette foi religieuse, dont vous pleu-
rez la disparition, que vous appelez
à votre aide, c'est elle précisé-
ment qui, ayant longuement pétri
l'homme, nous l'a rendu tel que vous
le décrivez. Comment lui deman-
der de guérir le mal qui, malgré
elle, vient d'elle-même?
Un idéal nouveau pour remplacer
l'idéal ancien, mort ? Mais vous le
portez en vous, homme. Comment
peut-on, à ce point, s'ignorer soi-
même? Si l'homme que nous avons
reçu des siècles est tel que vous
l'avez dit, à l'oeuvre tous, roman-
cier, littérateur, peintre, sculp-
teur , charpentier, tailleur de
pierres ou forgeron, tout ce qui tra-
vaille et tout ce qui pense, tout ce
qui, fier de la pensée française, rêve
d'accroître son domaine et veut ré-
solument prendre toute sa part de
1'effort commun ! A l'oeuvre pour
refaire ce qui est mal fait, pour*
panser les misères, les plaies, les
douleurs, pour assainir l'homme,
et par lui l'état social.
L'idéal n'est plus divin, il est
de l'homme. Améliorer l'homme,
le perfectionner, développer plus
librement son action dans un mi-
lieu plus favorable, régler, atténuer
l'horrible lutte pour la vie par des
lois de justice et de paix, voilà le
but de l'effort humain.
Prendre l'homme incomplet de
Dieu et l'accroître, l'achever, n'est-
donc rien ? Une pareille oeuvre est-
elle à dédaigner? Que faut-il de
plus? Une récompense qui ne coûte
rien à promettre, puisque les déçus
seraient hors d'état de se plaindre ?
Les coeurs hauts n'ont pas besoin de
cette amorce; et tous les hommes,
où qu'ils soient nés, d'où qu'ils
viennent, peuvent s'élever à ce dé-
sintéressement suprême, si, sous les
yeux do leurs concitoyens, prenant
bravement leur part du labeur com-
mun, ils obtiennent la juste récom-
pense d'ici-bas : la reconnaissance et
! l'estime de tous, ou, mieux encore,
l'intime conscience du devoir ac-
compli.
Cet idéal est plus haut que celui
qu'il remplace et ne sera pas rem-
placé.
G: Clemenceau.
LE REMÈDE
Extrait d'une conversation de M. de
Mun chez l'abbé Le mire :
L'état des esprits actuel ne permet pets
la répression telle qu'elle devrait être pour
présenter une garantie quelconque d'effica-
cité. Il y a, dans Paris, deux ou trois cents
individus, connus et notés à la préfecture
de police, faisant profession ouvertement
d'anarchisme.Ceux-là, cjuimènent Ja masse,
déportez-les sans merci.
C'est le seul remède.., et il n'est pas ap-
plicable. Si vous l'employez, on criera à
l'arbitraire!... Et il n'y a que celui-là.
Déporter trois cents individus suspects
d'nnarchisme. Voilà le seul remède t et
malheureusement l'état des esprits ne
permet pas la déportation en masse sans
jugement, comme autrefois la fusillade.
Quel malheur ! Mais patience, cela vien-
dra.
Une question, cependant. Comment se
sont-ils faits, ces trois cents là? et com-
ment empêchera-t-on qu'il s'en reforme
trois cents autres ou môme davantage ?
On déportera de nouveau, ou on fusil-
lera, n'est-ce pas? Gomme c'est simple,
la politique!
Un dernier point m'embarrasse : qui
1 choisira les trois cents? Si l'on me
consultait j'y comprendrais M. de Mun en
personne. Il m'effraye.
R.
POCR111 mwm D'AVOCAT
La peur est mauvaise conseillère, chacun
sait cela, mai3 elle pousse aussi, quelque-
fois, au grotesque. Pour en juger, il n'y a
qu'à se reporter à. l'incident, oui s'est pro-
duit hier en cour d'assises, où comparais-
sait une bande inculpée de vols à l'étalage
dans un bazar.
Au cours de sa plaidoirie. Ma Labori, dé-
fenseur de l'un des prévenus, prononçait
cette phrase :
« Oui, messieurs, l'abondance de toutes
ces marchandises, l'étalage des grands ma-
gasins,.-est presque une invitation au
vol. »
Lorsque, tout d'un coup, on vit l'avocat
de la partie civile se lever et protester con-
tre les paroles de son confrère.
Et vite le président Benoît d'arriver à la
rescousse :
â Maître, s'écria-t-il, en s'adressant à La-
bori, je ne puis pas permettre que vous dé-
veloppiez ici plus longtemps les théories
anarchistes!... *
Tôle de cet avocat, garçon, d'opinions
ultra-modérées, qui n'avait voulu â et la
salle l'avait compris comme lui â exprimer
qu'une idée de tentation.
Voilà pourtant ou mène l'affolement dont la
Chambre vient de donner l'exemple, fît ju-
gez un peu, si la phrase.de l'avocat Labori
avait été écrite par un journaliste ou pro-
noncée par un orateur, de ce qui serait ar-
rivé si son auteur était tombé sous la main
du président Benoît. Il aurait étrenné, et
dans les grands prix, la nouvelle loi votée
lundi, avec le sang-froid que l'on connaît,
par nos députés.
Soyez persuadé que c'est dans des cas si-
milaires qu'on verra cette loi appliquée le
plus souvent. Et ses parrains s'en frotteront
les mains.
Ph. R.
MESURES D'ORDRE LITTÉRAIRE
Le gouvernement s'est manifesté, hier,
aux Bouffes-du-Nord, d'une façon vraiment
trop comique pour un théâtre voué au mélo.
Il a interdit ta représentation, par la Société
littéraire, l'OEuvre, du drame d'Hauptmann,
Ames solitaires, traduction de M. Cohen,
Hauptmann a eu, autrefois, le tort grave de
plaindre, avec éloquence, dans les Tisse-
rands* les misères des ouvriers, et on
comprend aisément que cette dernière
pièce, autorisée en Allemagne, ait été dé-
fondue en France, où tout socialiste est un
ennemi de ta société. Mais le sujet d Ames
solitaires, fourni par les amours psycholo-
giques d'un docteur en philosophie et d'une
étudiante russe, paraissait aux yeux des
plus apeurés Prudhommes, incapable d'al-
lumer la moindre mèche.
La censure et la préfecture de police
avaient déjà donné leur visa, quand un or-
dre supérieur est venu empêcher la repré-
sentation. Le ministère avait remarqué que
le traducteur étant ce M.Cohen arrêté comme
anarchiste, la traduction pourrait bien con-
tenir des contre-sens subversifs; et une
fois de plus il a supérieurement affirmé son
sang-froid sauveur.
Il ne faudrait pourtant pas pousser trop
loin les manifestations do ce beau calme.
Que le gouvernement craigne les explosions
d'hilarité et n'ouvre pas, en fermant les
Bouffes-du-Nord, les Bouffes ministériels.
C, M.
CRISPI
Finira-t-il par former son ministère? Vous
n'en doutez pas. C'est l'homme indispensa-
ble, puisque c'est l'homme des financiers de
Berlin et de Vienne. Pas de Crispi, pas d'ar-
gent! C'est à prendre ou à laisser. Le roi
s'est soumis'de bonne grâce. Il est d'ailleurs
prêt à souscrire à tout, ce pauvre monarque,
pourvu qu'on ne lui diminue pas trop son
armée. DonO Crispi réussira. Il â même son
eabinet en poche. Si la liste ministérielle I
n'est pas encore connue, c'est que le mardi
est un Jour néfaste, et que la date du 13 est ]
plus néfaste encre. Mais, aujourd'hui jeudi,
14 décembre, ou demain, au plus tard, la
Gazette officielle nous apprendra ce que
noue savons déjà, à savoir que l'ancien
| apôtre de la Mégalomanie, que l'homme
d'Etat qui a fait courir les plus grands
dangers à la paix du monde, que le mauvais
génie de l'Italie est chargé d'arracher son
pays à îa banqueroute et d'assurer 1a France
de ses intentions absolument pacifiques.
P. D.
LÀ COLLECTION D ENSERY
Hier après-midi, en leur hôtel de l'avenue
du Bois de Boulogne, M. et Mme d'Ennery
ont reçu la visite de M, Spuller, ministre de
L'instruction publique.
M. Spuller venait prendre officiellement
possession de la superbe collection japo-
naise et chinoise que Mme d'Ennery a mis
son plaisir et ses soins à composer elle-
même, et dont elle a fait, pour certaines eatô
gories do l'art d'Extrême-Orient, un musée ;
d'une richesse unique.
Le ministre a donc accepté ce rare cadeau.
Après la mort de Mme d'Ennery, il doit re-
venir au Musée Guimet que représentaient,
hier, en l'absence du directeur empêché,
les deux conservateurs, MM. de Milloué et
Deshayes.
La Chine et le Japon sont vraiment chez
eux dans l'hôtel de Mme d'Ennery. Ils ont
tout envahi. Les vitrines emplissent les
salons du rez-de-chaussée, l'appartement de
1a maîtresse de céans et, surtout, s'alignent,
en rangées harmonieuses, dans la grande
galerie du premier étage.
C'est là que sont exposées les pièces
rares, qu'éclatent aux yeux, dans un pit-
toresque agencement, d'étonnantes gammes
de couleurs. Le long des hautes murailles,
disparaissant sous les tapisseries multico-
lores, les panneaux japonais de bois sculpté,
les masques, les kakémonos, etc., se dres-
sent des vitrines noires fleuries d'incrus-
tations de nacre. Entre les vitrines, oeuvres
du maître-artiste M. Viardot, des meubles
du XVIIIe siècle, à superbes ornements do 1
cuivre. Au milieu de la galerie, des vitrines
encore, des socles portant les pièces de
grandes dimensions. Et sur tout cela, illu-
minant le pâle jour d'hiver qui tombait de
vastes baies vitrées, les feux des lustres
jetaient comme une palpitation de vie. Los
fantastiques chimères, tout ce monde aux
gestes étrangement expressifs, aux grima-
ces bizarres, semblait s'animer, à mesure
que Mme d'Ennery expliquait l'histoire de
i acquisition de chaque objet, disait ses pré-
férences, exposait la méthode qu'elle avait
suivie pour le classement de ses trésors.
â Oh ! l'histoire de mon Musée, disait-
elle, en allant de vitrine en vitrine, est tout
eô qu'il y a de plus simple. Toute jeune 1
fille, j'aimais les chimères. C'était de mou
âge, n'est-ce pas t Et j'ai gardé mes amours
de jeunesse ; je les garderai toujours. Na-
turellement, mes chimères me coûtaient
assez cher. C'est l'habitude et la loi, paraît-
il. Mais, ie m'arrangeais ; j'avais un moyen
d'équilibrer mon budget de telle sorte que
la partie la plus importante en pût être con-
sacrée à mes fantaisies. J'étais jeune, j'es-
timais que ma jeunesse était la plus belle
de toutes les parures. Eu conséquence de
quoi, je me dispensais de mettre beaucoup
d'argent dans ines robes. Et j'avais mes chi-
mères.
Tenez ! voyez si j'avais bon goût l Voilà
les chimères de toute une vie! Il y en a de
toutes les formes et de toutes les couleurs.
Elle a eu bon goût, en effet, Mme d'En-
nery, bon goût dans l'acquisition de ses
richesses, bon goût aussi dans sa façon de
les mettre en valeur.
â Voyez-vous, poursuit-elle, avec une es-
quise modestie, je suis une parfaite igno-
rante. La science est l'affaire de ces mes-
sieurs du musée Guimet. Eux savent le
nom dos auteurs de tout cela ; ils connais-
sent les dates et les écoles. Moi, je ne sais
; rien. Mais j^ai voulu me composer un beau
spectacle; je me suis fait un poème de
couleurs.
Et c'est vrai. Laissant de côté toute clas-
sification scientifique, Mme d'Ennery a réu-
ni dans la môme vitrine les pièces de môme
couleur. Il y a la vitrine rouge-cuivre, la
la vitrine verte, la vitrine dorée, etc., etc.
Tout au fond de la galerie, la vitrine bleu-
turquoise est un enchantement. Toutes ces
notes, éclatantes ou doucement atténuées,
tous ces tons et toutes ces nuances forment
un ensemble d'une exquise harmonie.
Les chimères constituent, avec les netz-
kés, le fonds de la collection.
C'est un art extraordinairement varié,
d'une fantaisie exubérante et, souvent, d'une
; admirable puissance dans ses proportions
restreintes, que cet art des netzkés.
On sait que les netzkés sont de petites
breloques que les Japonais, aux temps où
îls no s'habillaient pas encore à l'euro-
péenne, attachaient par un cordonnet de
soie à leur ceinture pour y retenir leur étui
à pipe, leur blague à tabac et leur boite à
médecine*
On employait, pour fignoler ces jolis bi-
joux, les matières les plus diverses : laque,
corail, terre émaillée, porcelaine, meta',
ivoire, bois, etc. C'est l'ivoire et le bois que
l'on trouve le plus fréquemment employés,
et c'est le bois qui donne, au point de vue
artistique, les meilleures oeuvres. Il a je ne
sais quoi de plus souple et de plus gras, je
ne sais quel fondu dans les fermes qui
manque à l'ivoire, plus rêche et plus dur.
Mme d'Ennery possède des centaines et
des centaines de ces oeuvres délicates. Cer-
taines pièces sont de la plus vénérable an-
cienneté et portent des signatures très haut
cotées. Car il s'est trouvé plus d'un grand
artiste japonais qui n'a pas dédaigné de s'a-
donner au netzké et qui a produit, en ce
genre, des oeuvres d'une forte conception et
d'exécution achevée.
Les dieux, les philosophes, les héros de
l'histoire ou de l'anecdote, les arbres, les
fleurs, les oiseaux, les insectes, les rep-
tiles, etc., tout était prétexte et sujet poul-
ies artistes. Le genre permettait à l'imagi-
nation la plus osée de se donner libre car-
rière. Aussi, les fantaisistes y sont-ils allés
la bride sur le cou, en faisant preuve, dans
ces frôle miniatures, d'une stupéfiante magie
créatrice.
Quand on voudra classer scientifiquement
les netzkes de Mme d'Ennery, il n'est pas
douteux qu'on fera de merveilleuses décou-
vertes. Ah ! les bonnes surprises, las mi-
nutes d'exquise joie, pour celui qui prendra,
un à un, pour les retourner dans sa. main,
les examiner, les cataloguer, ces petits
morceaux de bois, d'ivoire ou de terre, où
sont fixés des gestes de vie si intense 1
Et ce sera une fête d'art aussi que de pas-
ser en revue les chimères, devant lesquelles
les amateurs de vieux Chine tomberaient
en arrêt. Car, dans la famille verte, par
exemple, ou dans la famille bleu-turquoise,
ou dans la famille rouge-cuivre, il y a des
spécimens uniques.
Puisque je parle du rouge-cuivre, il faut
noter spécialement un vas*, datant du quin-
zième siècle, qui porte, précisément, un dé-
cor rouge de toute beauté. â M. de Niewer-
kerke, ait Mme d'Ennery, voulait l'acheter
et le briser pour qu'on pût, à Sèvres, retrou-
ver la formule de ce rouge admirable qu'on
ne sait plus obtenir.
Sur mainte pièce de sa collection, Mme
d'Ennery aurait, de la sorte, une anecdote à
conter. En voici une, entre autres, à
propos d'une théière en rakou, sorte de po-
terie particulièrement estimée des Japonais.
â Le thé, disait-on, un jour, à Mme d'En-
nery, prend un goût parfumé dans ces
j vases. C'est d'une fraîcheur exquise ; on
dirait un baiser de jeune fille.
Mme d'Ennery fit, séance tenante, l'ex-
périence de la chose.
â Bah l dit-elle, ça manque de mousta-
ches !
Et voilà. Il faudrait un catalogue détaillé
pour donner une idée complète de ce Musée
qui comprend près de 5,000 numéros. Ce
n'est pas ici le lieu d'entreprendre un tel
travail. J'aurais voulu, simplement, donner
un aperçu sommaire de ce trésor d'art, si
amoureusement formé et si soigneusement
caché jusqu'ici.
â Comment se fait-il, Madame, deman-
dait, hier, M. Spuller, que personne n'ait
encore décrit ces richesses ?
â Je tenais, a répondu Mme d'Ennery, à
garder ma collection vierge, jusqu'au mo-
ment oû jè la remettrais à l'Etat.
La remise a eu lieu hier. Maintenant que
le mariage est accompli, la mariée a ôté son
voile ; on peut la voir et parler d'elle.
B. Guinaudeau
ÉCHOS
M. Jonnart, ministre des travaux publics,
a reçu hier la visite da MM, Jourde et Due-
Quercy qui venaient lui demander, au nom
de M. Gabriel De ville, de vouloir bien dé-
clarer, au début de la séance d'aujourd'hui,
qu'il reconnaissait la fausseté d'une phrase
qu'il avait attribuée à M. Deville et qui a
provoqué l'intervention de MM. Milierand
et Sera bat.
M. Jonnart ayant refusé de leur donner
satisfaction, MSC Jourde et Duc-Quercy l'ont
prié de les mettre en rapport avec deux de
ses amis.
M. Jonnart a répondu à ces messieurs
qu'il ne croyait pas devoir se rendre à leur
désir
M. Deville a répondu à ses témoins par
une lettre insultante pour M. Jonnart.
Au cours de sa séance d'hier, l'Académie
des sciences a entendu une intéressante
communication de M. Sappey sur les plumes
des oiseaux.
Ces plumes, déclare M. Sappey, se com-
posent de quatre parties : l'étui, la tige, la
barbe et les barbu tes.
L'étui est de constitution fibreuse comme
la tige; mais ce n'est que dans la tige, la
barbe et les barbules qu'on observe des cel-
lules pleines d'air.
La plume constitue donc ainsi un vérita-
ble aérostat surchauffé à la température de
40 degrés.
On comprend que les plu mes sont d'autant
plus chargées d'air que l'oiseau est plus
grand.
M. Sappey termine sa communication en
rappelant le lien de connexité qui existe
entre les poils, les plumes et les cornes oui
ne sont enfin que des poils accolés, tout
corps ayant, en un mot, une constitution
presque identique.
Une Pompéï algérienne.
Dans la province de Constantine, à Tim-
gad, on découvrait, il y a quelques années,
les ruines d une cité importante, construite
par les Romains, au premier siècle de notre
ere, et portant le nom de Thamugadi. Des
fouilles opérées en 1889 avaient mis à jour
des constructions curieuses admirablement
conservées : Un temple colossal, une curie,
un théâtre, des égouls, etc.
De nouvelles fouilles récentes viennent de
mettre à jour des thermes romains de la fin
du deuxième siècle, d'importants fragments
de statues, de merveilleuses mosaïques. De
jour en jour, on découvre de nouvelles ri-
chesses et, dans quelques mois, la résur-
rection de la cité sera complète.
Signe des temps-
A Londres et à Rome, le Parlement est
saisi de proprositions tendant à munir de
grillages métalliques les tribunes publi-
ques.
Cette idée, aussi simple que pratique,
pourrait être complétée. Rien n'empêche-
rait, par exemple, de mettre les poucettes à
chacun des visiteurs.
Dans ces conditions la sécurité des Par-
lements serait tout à fait assurée.
Un nouveau croiseur, Powful, que vient
de commander l'amirauté anglaise, sera à
la fois lé plus grand et le plus rapide de
tous les croiseurs existants. Sa vitesse ré-
gulière sera de 20 noeuds ; il devra aux es-
sais pouvoir fournir une vttesse de 22
noeuds, pendant huit heures et dé 24 noeuds
pendant quatre heures.
Il jaugera 14,000 tonnes.
Que pense-t-on de cela à la rue Royale ?
L'exposition annuelle îles peintures' et
sculptures céramique personnelles de Ed-
mond Lachenaï, s'ouvrira aujourd'hui 14 dé-
cembre à 1a galerie Georges Petit. Elle
durera jusqu'au 30.
Cette année, l'artiste céramiste expose
plus spécialement, entr'autres oeuvres d'un
caractère particulier et absolument nou-
veau, des fonds blèu nocturne et des émaux
mats veloutés.
L'administration des Tabacs avait autorisé
la vente des cigares de la Havane en petites
boitas de 4 ou de 6, dans plusieurs bureaux,
tandis qu'auparavant on les trouvait en cof-
frets de 23 ou de 50, dans les seuls bureaux
de vente directe de la place de la Bourse,
du Grand-Hôtel et du quai d'Orsay.
Cette mesure ayant développé la consom-
mation des cigares de la Havane, surtout
celle des Bouquets, Régalia, Conchas et au-
tres types de la marque Ftor de Cuba de
Valle, la meilleure de tontes d'ailleurs, ces
cigares vont être mis en vente, enveloppés
dans d'élégants étuis, dans les principaux
bureaux de tabac de Paris et de la pro-
vince.
Gaietés macabres.
Au Père-Lachaise, sur une tombe de la
division 20, A l'angle môme de l'avenue da
la Chapelle et du chemin du Bassin, on lit
l'incroyable inscription que voici :
Ici repose Marie-Madeleine Milcent, épousa
dé M. Etienne Fournie r. décédée le 10 mars
1824 à l'âge do 38 ans. Elle fut ie modèle des
épouses et la plus sincère des amies... Elle 9
porté dans son sein un enfant « 12 mois vivant
et 7 ans mort », ainsi que l'ont constaté après
sa mort les docteurs Dubois et Bellivier ses
médecins, qui ont retiré cet enfant bien con-
formé et parfaitement conservé.
AU PALAIS BOURBON
La séance d'aujourd'hui
La discussion de la motion Basly tendant
à la nomination d'une commission d'en-
quête, continuera aujourd'hui ; M. Milierand
terminera son discours, M. Casimir-Perier
interviendra très probablement.
Les divers groupes de la Chambre se sont
réunis hier pour arrêter l'attitude à prendre
au cours de cette discussion.
La radicaux socialistes ont décidé d'inter-
venir dans le débat, M.Goblet déposera une
proposition modifiant la législation des
de mines; unB partie du groupe progres-
siste repoussera l'enquête partielle sur les
grèves du Pas-de-Calais, mais le groupe
entier votera la seconde partie de la motion
tendant à une enquête sur lés conditions
du travail dans les mines; M. Deluns-Mon-
taut, au nom des républicains modérés*
combattra la motion tout entière.
Le» crédit» supplémentaires
M. Burdeau, ministre des finances, a été
entendu par la commission des crédits sup-
plémentaires au sujet du projet déposé par
M. Peytral, autorisant les caisses publiques
à recevoir !a monnaie de billon italienne.
Le ministre a déclaré qu'il ne demandait
pas le vote immédiat du projet ; car il sera
peut-être possible d'arriver au but poursuivi
par d'autres moyens qu'il étudie en ce mo-
ment.
Le ministre a exprimé l'avis que les cré-
dits supplémentaires devaient être évités
dans l'avenir. M. Burdeau a déclaré qu'il
repoussait te crédit de 200,000 francs de-
mandé par les députés socialistes au sujet
des grèves du Pas de-Calais.
En ce qui touche le crédit de 500,000 fr,
pour les familles des victimes des derniè-
res tempêtes, M. Burdeau le considère com-
me inutile, Ta caisse des invalides de la
marine pouvant subvenir aux nécessités
auxquelles veulent pourvoir les auteurs
de ia proposition.
La commission a adopté à l'unanimité le
crédit de 820,000 fr. demandé par le minis-
tre de l'intérieur pour dépenses supplémen-
taires de police.
M. Dupuy-Dutemps a été chargé du rap-
port. â ! V ;
Amené à donner quelques explications
sur ce projet, M. Raynal annonçait qu'il
s'agissait d'indemnités de déplacement
pour certains commissaires et d'accroître
les tournées de police; il a été tout étonné
d'apprendre de M. Léon Bourgeois qu'une
loi était nécessaire pour étendre la juridic-
tion des commissaires.
Le ministre a alors formellement déclaré
que rien ne serait changé dans la législa-
tion existante en ce qui concerne les obli-
gations des municipalités en matière de po-
lice; que les commissaires créés seraient
des commissaires spéciaux.
Le projet de crédit a été voté à l'unani-
mité, moins la voix de M. Camille Peibilan*
Au cours de la discussion, le ministre &
laissé entendre qu'il demanderait sous peu
à la Chambre une augmentation de crédits
pour les fonds secrets du ministère de l'in-
térieur. -
La loi contre I» presse
MM. Raynal et Antonin Dubost ont con-
féré, hier, au sujet de l'application de la
nouvelle loi sur la presse qui a été promul-
guée hier matin à l'Officiel et qui devient
exécutoire dans les vingt-quatre heures qui
suivent îa promulgation. Toutes les provo-
cations anarchistes par écrits livrés à la pu-
blicité, ou par discours prononcés dans des
réunions, vont être rigoureusement pour-
suivies.
Le» explosifs. â Les associations
de malfaiteurs
Les commissions qui s'occupent des pro*
jels de loi déposés samedi par ie gouverne-;
ment se sont réunies hier.
La première, sous la présidence do M.
Clausel de Coussergues, a modifié le texte
que nous avons publié.
Le gouvernement ne visait que le fabri- ;
cant ou détenteur sans motif légitime ;
la commission, d'accord avec le ministre de
1a justice a ajouté, et sam autorisation.
La commission a créé deux catégories ;
Elle a distingué entre le fabricant et le dé-
tenteur de produits explosifs d'une part et,
de l'autre, le fabricant et le détenteur de
substances destinées à entrer dans la fabri-
cation des produits explosifs.
Les premiers seront soumis à la doubla
obligation do l'autorisation et des motifs lé»
gitimes.
Pour les seconds, iï a suffi de la nécessité
des motifs légitimes, f ar certaines substan-
ces qui pourraient servir à faire des explo-
sifs sont employées dans les usages domes-
tiques, comme la glycérine, et l'on ne pou-
vait obliger les particuliers qui les emploient
dans la vie privée à se munir d'une autori-
sation préalable.
C'est la justice gui appréciera en cas do
poursuites la légitimité des motifs.,
M. Chaulin-Serviniére, chargé du rapport,
ira ce matin expliquer de nouveau le sons
de cette modification au ministre de la jus-
tice.
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