Titre : La Petite presse : journal quotidien... / [rédacteur en chef : Balathier Bragelonne]
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1871-12-18
Contributeur : Balathier Bragelonne, Adolphe de (1811-1888). Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32837965d
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
Description : 18 décembre 1871 18 décembre 1871
Description : 1871/12/18 (A5,N2047). 1871/12/18 (A5,N2047).
Description : Collection numérique : Commun Patrimoine:... Collection numérique : Commun Patrimoine: bibliothèque numérique du réseau des médiathèques de Plaine Commune
Description : Collection numérique : Commune de Paris de 1871 Collection numérique : Commune de Paris de 1871
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bpt6k4718863h
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-190
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 07/11/2017
LA PETITE PRESSE
JOURNAL QUOTIDIEN
5 cent. le numéro
1
- 5 cent. le numéro , ~-~Z
AtîHNiNEMlîNTS — Trois mois Six 'noia lin-an i
Paris........ 5 fr. 0 fr. <8 fr.
. . Départements. 6 • il
Administrateur: BOURD}I.UAT 2 P.
? $ el . «LP1)I 18 DÉCEMBRE 1871. — N* 2047
Rédacteur en --l-ef : A. BB -DALATUtER-BttAQB LOMtS'
BITEAI; D'Anorç,,rE-dr,-N-r ::©,*ne Dronot
ADMINISTRATION : 13, quai Voltaire
Edition paraissant à Paris\MIDI
Paris, 17 Décembre 1871.
LE NOYÉ DU CARROUSEL
Ce fut une horrible odyssée !
Je conviens qu'il a été léméraire, mais que nos
édiles lui jettent la première pierre, s'ils l'osent.
C'était jeudi, à l'heure où du soin de la boue
un brouillard épais se levait ; un individu résolut
de traverser la place du Carrousel. -
Les papiers trouvés sur ]|ui après l'actïdent
n'ont jeté aucun jour sur les raisons qui l'ant
poussé à cet acte insensé.
Il aurait pu prendre par le Louvre ou par le
jardin des Tuileries. On subit sa destinée, il prit
par la place du Carrousel. "
D'égouts et dù couleurs on ne dispute pas.
Il était petit de tai,lle. Mais il aimait le conseil
municipal. Je respecte sa mémoire et ne veux
point épiloguer là-dessus* Quoique... enfin !
Comme un immense désert dans la brume
compacte, la place s'étendait à perte de vue.
Çà et là on voyait des endroits encore rocou-
verts de neige qui fondait, qui fondait, qui fon-
dait....
Partout ailleurs c'était la plus épaisse des crè-
mes, la plus intense des boues, la plus odieuse
des bouillies.
L'homme qui aimait le conseil municipal dé-
boucha par le guichet qui touche à la porte des
Tuileries et s'engagea crânement dans cette gi-
gantesque pommade.
Il allait d'un pas ferme, barboitant, non Mar-
mottan, non, je disais bien, barbottant au mi-
lieu de ce cloaque, lorsque tout à coup il poussa
un cri terrible.
wv
La boue montait.
Déjà il avait fait les deux tiers du chemin.
L'obscurité commençait à l'envelopper. - On
n'allumait pas les réverbères. On ne les allume
que le plus tard possible pour aider les voleurs et
par économie.
La boue montait. Il en avait jusqu'aux ge-
noux.
Le conseil municipal, en séance, délibérait jus-
tement ce soir là sur l'opportunité de faire enlever
ou de ne pas faire enlever les neiges.
L'imprudent voyageur le savait :
x —Pourvu que les tombereaux .arrivent à temps,
;sç dilHl. Et le malheureux souriait.
^>Mais la boue qui ne cessait de grandir venait
de. lui' monter au-dessus du genou, un: courant
commençait à se former qui arrêtait sa marche et
la terreur s'emparait de son esprit.
De petits glaçons folâtres venaient lui picoter
les jambes et lui chatouiller les mollets. Il était
très-sensible au chatouillement et retenait des
éclats de rire.
Mais il aimait encore le conseil municipal qui
délibérait pendant que la boue montait, montait,
montait encore.
C'était une maréE}.
'Au loin on entendait passer sur le quai les
tombereaux convoqués par le conseil. La nuit
tombait sur ce drame.
L'infortuné se sentit enveloppé du liquide
gluant jusqu'à la ceinture et les glaçons le cha-
touillaient san§ cesse.
Que faire?
Crier, appeler au secours! Quel mortel assez
audacieux1 aurait consenti à se dévouer pour lui.
. Les réverbères continuaient à ne pas s'allumer.
Il était perdu dans un-océan de macadam et de
neige. C'était épais, c'était froid, c'était sa].!
pouah!
Il tira quelque chose de sa poche et le mit dans
son chapeau. C'était un petit paquet blanchâtre :
sa fortune peut-être ou quelque dépôt sacré.
Puis il continua péniblement sa marche. Mais
des courants nouveaux s'étaient établis dans tous
les sens et formaient de côté et d'autre 'd'épouvan-
tables remous.
Et la boue montait toujours.
VVN»
Le brouillard plus épais que jamais allait frap-
per d'étonnement les conseillers municipaux à
leur sortie de la séance.
Le malheureux cria : Alphand! Alphand! et
l'écho seul répondit.
Enfin la terrible' marée atteignit ses épaules.
C'était l'heure solennelle et horrible où l'infortuné
devait douter de ses dieux.
Le conseil municipal lui apparut moins sacré,
moins respectable d'abord, et il se demanda, en
hésitant, s'il n'y avait pas folie de sa part à lui
conserver dans son âme tout son prestige.
Mais la neige fondue lui monta au cou, puis au
menton. '
Ah ! pour le coup, il s'indigna contre nos édiles
et leur lança le plus effroyable anathème qu'un
misérable en danger puisse décocher contre son
ennemi. *
— J'avais cru, dit-il, que c'étaient des anges.
Mottii et Loiseau-Pinson m'apparaissaient comme
11 ^
des demi-dieux.. Les tombereaux ne viennent pas,
c'est une horreur. Ils auraient bien pu' prévÓiIt
que la neige tomberait, que le dégel arriverait,
que la boue monterait, et prendre leurs précau-
tions pour enlever cette neige à l'heure où - elle
était encore solide. t, '
Il fut interrompu par le liquide atroce qu-i 'lui
monta aux lèvres. ' • ;
D'un vigoureux coup de pied il s-'élaïaça 'à la
surface et s'écria :
— Conseil municipal, je te maudis.
Quelle destinée!
Cet homme avait vu en un jour tomber ses illu-
sions et ce jour était pour lui -le dernier.
Les courants i'entraînèrent.
C'était un habile nageur. Avec des efforts sur-
humains il sut se tenir à la surface pendant un
certain temps. Mais alors il fut entraîné par les
remous et ses forces s'épuisèrent.
Machinalement il faisait des mouvements pour
se soutenir. La perte de ses forces entraîna celle
de ses facultés et quoiqu'il fiL encore ce qu'il
fallait pour ne pas couler, il ne voyait plus, n'en-
tendait plus, ne sentait plus, ne savait même. plus
s'il y avait un conseil municipal qui ne faisait pas
enlever les neiges.
. Et alors il fut pris. d'une espèce de cauchemar
.pendant lequel les chosos les plus fantastiques
passèrent dans son pauvre cerveau détraqué
comme une vieille horloge..
Et il vit des choses incroyables.
Pendant que des fantômes de neige dansaient
autour dè lui une' farandole froide et intermina-
ble,, il apercevait entre chaque danseur la figure
d'un conseiller qui lui faisait la grimace.
Et puis tout à coup la scène changea.
Dans un beau salon bien chauffé, bien éclairé,
des hommes, à bedaines se rangeaient autour
d'une table bien servie et c'étaient encore des
conseillers... chez Bonvalet.
Il vit ensuite la place du Carrousel elle-même
inondée des rayons d'un chaud soleil. Son corps,
son pauvre corps à lui était étendu sans vie sur
les pavés et le conseil municipal tout entier ve-
nait se promener là et des voix pleines de gravité
murmuraient ces mots :
— Qui disait donc qu'il y avait de la boue sur
la place du Carrousel?
Mais la boue reparaissait encore et de toutes
parts des voitures élégantes emportaient ces
messieurs qui arrivaient secs et chauds à Jour
domicile. ~
Puis tout disparut, l'homme aussi.
Mais, avant de se laisser entraîner dans l'a-
bîme, il avait ôté son chapeau, crié encore par UN.
N° 2. Feuilleton de la PETITE PRESSE
LE CHEVALIER CASSE-COU
II Où il est prouvé qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi
Où il est prouvé qu'on a souvent besoin
d'un plus petilt que. soi.
Ce saut prodigieux produisit dans la salle un tumulte
indescriptible.
Les femmes poussèrent des cris de frayeur et les
hommes se levèrent pour ne rien perdre de la scène
que promettait cette action aussi insensée que chevale-
resque.
La loge occupée par l'inconnue fut certainement la
seule à se désintéresser du spectacle, car la grille y-fut
levée vivement par l'homme barbu qui jusque-là s'é-
tait tenu dans le fond. ^
Quant aux gens du parterreimenacés par la chute
imprévue du chevalier,-^ils s'écartèrent-* avec une pres-
tesse qui prouva une fois de plus que les foules sont
indéfiniment compressibles. # _
Mais l'insulteur paya pour ses voisins. Casse-Cou avait
bien calculé son élan et lui^tomba tout droit sur les
épaules.
Ils roulèrent tous deux sous les banquettes et formè-
rent pendant quelques instants un groupe confus où
les horions plcuvaient comme grêle.
L'agresseur aérien avait l'avantage et il aurav peut-
être étranglé son adversaire, si la force publique n'é-
tait intervenue dans la personne de deux gendarmes
préposés à la police du parterre.
Les représentants de l'autorité fendirent la foule, sé-
parèrent les combattants avec beaucoup de peine et se
mirent en devoir de les emmener tous les deux.
Mais l'homme au chapeau pointu se trouva telle-
Reproduction interdite à tous les journaux qui n'ont, pas
de traité avec la Société des gens de lettres.
ment meurtri qu'il fallut le laisser s'asseoir et respirer
pendant que son vainqueur était conduit hors d'e la
salle.
Casse-Cou n'opposa aucune résistance; seulement, il
tira de sa poche un paquet de cartes de visite qu'il
lança à la volée en criant : v
— Je suis chez moi tous les matins.
Le courage impressionne les masses et, en France,
on a même inventé un mot pour désigner ce genre
d'audace qui consiste à braver follement le danger.
Cela s'appelle de la crânerie et, cette fois comme
toujours, la crânerie retourna l'opinion en faveur de l'a-
ventureux.
Personne ne se présenta pour répondre au défi du
chevalier, mais plus d'une voix s'éleva pour demander
sa mise en liberté. ^
r- Lâchez-le ! c'est un brave !
— Après tout., il n'a pas fait de mal.
— Et puis, c'est l'autre qui a commencé.
Ces interpellations bienveillantes n'eurent pas le
pouvoir d'attendrir le gendarme qui entraîna son pri-*
sonnier dans le corridor..
Les curieux y affluaient déjà, et le télinquant ne se
souciait pas sans doute de provo'quer un nouvel esclan-
dre, car il marcha de très-bonne grâce jusqu'au cabinet
du commissaire de police.
Casse-Cou, introduit dans ce sanctuaire, se trouva
en présence d'un magistjjjt d'aspect assez débonnaire,
qui se fit exposer Je cas par le gendarme et ne put
s'empêcher de sourire en écoutant le récit de celte sin-
gulière prouesse.
— Jeune homme, commença-t-il d'un ton paternel.
— Je ne suis pas un jeune homme-, interrompit le
chevalier, car j'ai eu trente ans avant-hier.
1 — Vous n'en êtes que plus coupable, monsieur, dit
le commissaire en fronçant le sourcil.
i — Coupable ? allons donc! j'ai corrigé un insolent
! et je suis tout prêt à recommencer.
; A ces méts incongrus, l'interrogateur tressauta sur
sa chaiseuet reprit sévèrement :
I — Je vous engage à me répondre avec calme, si
' vous ne voulez pas aggraver votre position. Comment
vous appelez-vous l'
[ — Francis Cambremer.
— Où demeurez-vous?
— Rue Férou, n° 22.
— Quelle est votre profession ?
— Je n'en ai pas.
— Vous voulez dire que vous êtes rentier ?
— Je ne possède pas de rentes.
— Ou propriétaire ?
— Je n'ai ni terres, ni maisons.
— Alors de quoi vivez-raus ?
— Cela ne regarde qpefrnoi. *
Le magistrat fit un haut-le-corps.
—Pardon, dit-il, cela me regarde aussi, et la preuve,
c'est que je vais vous .envoyer en prison où vous res-
' terez jusqu'à ce qu'il vous plaise de justifier de vos
moyens d'existence'.
Le prisonnier n'avait- encore montré que de l'irrévé-
rence; mais, à cette menace, il éclata : "
— Moi! en prison! je vous en défie! s écna-t-il er.
bondissant comme une balle élastique.
— Gendarme, vous allez mener cet individu ati
poste, ordonna le commissaire. .
— Mais, morbleu ! monsieur, on ne traite pas ainsi
un honnête homme, vociféra Casse-Cou exaspéré.
— Un honnête homme ! c'est ce qu'il faudrait prou-
ver.
—Et comment, diable ! voulez-vous que je le prouve? *
— En m'indiquant une personne honorable qui .
veuille bien vous réclamer et répondre de vous.
— Je n'ai pas besoin qu'ion me réclame.
— Alors, vous trouverez1 bôn que je fasse mon de-
V°Au moment où le magistrat se levait pour mettre fin
à l'audience, la porte s'entr'ouvrit et un tricorne g
10nné se montra. •
— Monsieur lé commissaire, dit le gendarme sans
franchir le seuil, c'est un homme qui demande à vous
parler.
! — Je n'ai pas le temps. .
| - Pardon, m'sieu, dit une voix timide, c ^ est moi,
! Courapied.
! Ce nom baroque était sans doute connu du ra^gibtrai,
1 car sa figure prit une expression de curiosité bienveii-
i lante.
JOURNAL QUOTIDIEN
5 cent. le numéro
1
- 5 cent. le numéro , ~-~Z
AtîHNiNEMlîNTS — Trois mois Six 'noia lin-an i
Paris........ 5 fr. 0 fr. <8 fr.
. . Départements. 6 • il
Administrateur: BOURD}I.UAT 2 P.
? $ el . «LP1)I 18 DÉCEMBRE 1871. — N* 2047
Rédacteur en --l-ef : A. BB -DALATUtER-BttAQB LOMtS'
BITEAI; D'Anorç,,rE-dr,-N-r ::©,*ne Dronot
ADMINISTRATION : 13, quai Voltaire
Edition paraissant à Paris\MIDI
Paris, 17 Décembre 1871.
LE NOYÉ DU CARROUSEL
Ce fut une horrible odyssée !
Je conviens qu'il a été léméraire, mais que nos
édiles lui jettent la première pierre, s'ils l'osent.
C'était jeudi, à l'heure où du soin de la boue
un brouillard épais se levait ; un individu résolut
de traverser la place du Carrousel. -
Les papiers trouvés sur ]|ui après l'actïdent
n'ont jeté aucun jour sur les raisons qui l'ant
poussé à cet acte insensé.
Il aurait pu prendre par le Louvre ou par le
jardin des Tuileries. On subit sa destinée, il prit
par la place du Carrousel. "
D'égouts et dù couleurs on ne dispute pas.
Il était petit de tai,lle. Mais il aimait le conseil
municipal. Je respecte sa mémoire et ne veux
point épiloguer là-dessus* Quoique... enfin !
Comme un immense désert dans la brume
compacte, la place s'étendait à perte de vue.
Çà et là on voyait des endroits encore rocou-
verts de neige qui fondait, qui fondait, qui fon-
dait....
Partout ailleurs c'était la plus épaisse des crè-
mes, la plus intense des boues, la plus odieuse
des bouillies.
L'homme qui aimait le conseil municipal dé-
boucha par le guichet qui touche à la porte des
Tuileries et s'engagea crânement dans cette gi-
gantesque pommade.
Il allait d'un pas ferme, barboitant, non Mar-
mottan, non, je disais bien, barbottant au mi-
lieu de ce cloaque, lorsque tout à coup il poussa
un cri terrible.
wv
La boue montait.
Déjà il avait fait les deux tiers du chemin.
L'obscurité commençait à l'envelopper. - On
n'allumait pas les réverbères. On ne les allume
que le plus tard possible pour aider les voleurs et
par économie.
La boue montait. Il en avait jusqu'aux ge-
noux.
Le conseil municipal, en séance, délibérait jus-
tement ce soir là sur l'opportunité de faire enlever
ou de ne pas faire enlever les neiges.
L'imprudent voyageur le savait :
x —Pourvu que les tombereaux .arrivent à temps,
;sç dilHl. Et le malheureux souriait.
^>Mais la boue qui ne cessait de grandir venait
de. lui' monter au-dessus du genou, un: courant
commençait à se former qui arrêtait sa marche et
la terreur s'emparait de son esprit.
De petits glaçons folâtres venaient lui picoter
les jambes et lui chatouiller les mollets. Il était
très-sensible au chatouillement et retenait des
éclats de rire.
Mais il aimait encore le conseil municipal qui
délibérait pendant que la boue montait, montait,
montait encore.
C'était une maréE}.
'Au loin on entendait passer sur le quai les
tombereaux convoqués par le conseil. La nuit
tombait sur ce drame.
L'infortuné se sentit enveloppé du liquide
gluant jusqu'à la ceinture et les glaçons le cha-
touillaient san§ cesse.
Que faire?
Crier, appeler au secours! Quel mortel assez
audacieux1 aurait consenti à se dévouer pour lui.
. Les réverbères continuaient à ne pas s'allumer.
Il était perdu dans un-océan de macadam et de
neige. C'était épais, c'était froid, c'était sa].!
pouah!
Il tira quelque chose de sa poche et le mit dans
son chapeau. C'était un petit paquet blanchâtre :
sa fortune peut-être ou quelque dépôt sacré.
Puis il continua péniblement sa marche. Mais
des courants nouveaux s'étaient établis dans tous
les sens et formaient de côté et d'autre 'd'épouvan-
tables remous.
Et la boue montait toujours.
VVN»
Le brouillard plus épais que jamais allait frap-
per d'étonnement les conseillers municipaux à
leur sortie de la séance.
Le malheureux cria : Alphand! Alphand! et
l'écho seul répondit.
Enfin la terrible' marée atteignit ses épaules.
C'était l'heure solennelle et horrible où l'infortuné
devait douter de ses dieux.
Le conseil municipal lui apparut moins sacré,
moins respectable d'abord, et il se demanda, en
hésitant, s'il n'y avait pas folie de sa part à lui
conserver dans son âme tout son prestige.
Mais la neige fondue lui monta au cou, puis au
menton. '
Ah ! pour le coup, il s'indigna contre nos édiles
et leur lança le plus effroyable anathème qu'un
misérable en danger puisse décocher contre son
ennemi. *
— J'avais cru, dit-il, que c'étaient des anges.
Mottii et Loiseau-Pinson m'apparaissaient comme
11 ^
des demi-dieux.. Les tombereaux ne viennent pas,
c'est une horreur. Ils auraient bien pu' prévÓiIt
que la neige tomberait, que le dégel arriverait,
que la boue monterait, et prendre leurs précau-
tions pour enlever cette neige à l'heure où - elle
était encore solide. t, '
Il fut interrompu par le liquide atroce qu-i 'lui
monta aux lèvres. ' • ;
D'un vigoureux coup de pied il s-'élaïaça 'à la
surface et s'écria :
— Conseil municipal, je te maudis.
Quelle destinée!
Cet homme avait vu en un jour tomber ses illu-
sions et ce jour était pour lui -le dernier.
Les courants i'entraînèrent.
C'était un habile nageur. Avec des efforts sur-
humains il sut se tenir à la surface pendant un
certain temps. Mais alors il fut entraîné par les
remous et ses forces s'épuisèrent.
Machinalement il faisait des mouvements pour
se soutenir. La perte de ses forces entraîna celle
de ses facultés et quoiqu'il fiL encore ce qu'il
fallait pour ne pas couler, il ne voyait plus, n'en-
tendait plus, ne sentait plus, ne savait même. plus
s'il y avait un conseil municipal qui ne faisait pas
enlever les neiges.
. Et alors il fut pris. d'une espèce de cauchemar
.pendant lequel les chosos les plus fantastiques
passèrent dans son pauvre cerveau détraqué
comme une vieille horloge..
Et il vit des choses incroyables.
Pendant que des fantômes de neige dansaient
autour dè lui une' farandole froide et intermina-
ble,, il apercevait entre chaque danseur la figure
d'un conseiller qui lui faisait la grimace.
Et puis tout à coup la scène changea.
Dans un beau salon bien chauffé, bien éclairé,
des hommes, à bedaines se rangeaient autour
d'une table bien servie et c'étaient encore des
conseillers... chez Bonvalet.
Il vit ensuite la place du Carrousel elle-même
inondée des rayons d'un chaud soleil. Son corps,
son pauvre corps à lui était étendu sans vie sur
les pavés et le conseil municipal tout entier ve-
nait se promener là et des voix pleines de gravité
murmuraient ces mots :
— Qui disait donc qu'il y avait de la boue sur
la place du Carrousel?
Mais la boue reparaissait encore et de toutes
parts des voitures élégantes emportaient ces
messieurs qui arrivaient secs et chauds à Jour
domicile. ~
Puis tout disparut, l'homme aussi.
Mais, avant de se laisser entraîner dans l'a-
bîme, il avait ôté son chapeau, crié encore par UN.
N° 2. Feuilleton de la PETITE PRESSE
LE CHEVALIER CASSE-COU
II Où il est prouvé qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi
Où il est prouvé qu'on a souvent besoin
d'un plus petilt que. soi.
Ce saut prodigieux produisit dans la salle un tumulte
indescriptible.
Les femmes poussèrent des cris de frayeur et les
hommes se levèrent pour ne rien perdre de la scène
que promettait cette action aussi insensée que chevale-
resque.
La loge occupée par l'inconnue fut certainement la
seule à se désintéresser du spectacle, car la grille y-fut
levée vivement par l'homme barbu qui jusque-là s'é-
tait tenu dans le fond. ^
Quant aux gens du parterreimenacés par la chute
imprévue du chevalier,-^ils s'écartèrent-* avec une pres-
tesse qui prouva une fois de plus que les foules sont
indéfiniment compressibles. # _
Mais l'insulteur paya pour ses voisins. Casse-Cou avait
bien calculé son élan et lui^tomba tout droit sur les
épaules.
Ils roulèrent tous deux sous les banquettes et formè-
rent pendant quelques instants un groupe confus où
les horions plcuvaient comme grêle.
L'agresseur aérien avait l'avantage et il aurav peut-
être étranglé son adversaire, si la force publique n'é-
tait intervenue dans la personne de deux gendarmes
préposés à la police du parterre.
Les représentants de l'autorité fendirent la foule, sé-
parèrent les combattants avec beaucoup de peine et se
mirent en devoir de les emmener tous les deux.
Mais l'homme au chapeau pointu se trouva telle-
Reproduction interdite à tous les journaux qui n'ont, pas
de traité avec la Société des gens de lettres.
ment meurtri qu'il fallut le laisser s'asseoir et respirer
pendant que son vainqueur était conduit hors d'e la
salle.
Casse-Cou n'opposa aucune résistance; seulement, il
tira de sa poche un paquet de cartes de visite qu'il
lança à la volée en criant : v
— Je suis chez moi tous les matins.
Le courage impressionne les masses et, en France,
on a même inventé un mot pour désigner ce genre
d'audace qui consiste à braver follement le danger.
Cela s'appelle de la crânerie et, cette fois comme
toujours, la crânerie retourna l'opinion en faveur de l'a-
ventureux.
Personne ne se présenta pour répondre au défi du
chevalier, mais plus d'une voix s'éleva pour demander
sa mise en liberté. ^
r- Lâchez-le ! c'est un brave !
— Après tout., il n'a pas fait de mal.
— Et puis, c'est l'autre qui a commencé.
Ces interpellations bienveillantes n'eurent pas le
pouvoir d'attendrir le gendarme qui entraîna son pri-*
sonnier dans le corridor..
Les curieux y affluaient déjà, et le télinquant ne se
souciait pas sans doute de provo'quer un nouvel esclan-
dre, car il marcha de très-bonne grâce jusqu'au cabinet
du commissaire de police.
Casse-Cou, introduit dans ce sanctuaire, se trouva
en présence d'un magistjjjt d'aspect assez débonnaire,
qui se fit exposer Je cas par le gendarme et ne put
s'empêcher de sourire en écoutant le récit de celte sin-
gulière prouesse.
— Jeune homme, commença-t-il d'un ton paternel.
— Je ne suis pas un jeune homme-, interrompit le
chevalier, car j'ai eu trente ans avant-hier.
1 — Vous n'en êtes que plus coupable, monsieur, dit
le commissaire en fronçant le sourcil.
i — Coupable ? allons donc! j'ai corrigé un insolent
! et je suis tout prêt à recommencer.
; A ces méts incongrus, l'interrogateur tressauta sur
sa chaiseuet reprit sévèrement :
I — Je vous engage à me répondre avec calme, si
' vous ne voulez pas aggraver votre position. Comment
vous appelez-vous l'
[ — Francis Cambremer.
— Où demeurez-vous?
— Rue Férou, n° 22.
— Quelle est votre profession ?
— Je n'en ai pas.
— Vous voulez dire que vous êtes rentier ?
— Je ne possède pas de rentes.
— Ou propriétaire ?
— Je n'ai ni terres, ni maisons.
— Alors de quoi vivez-raus ?
— Cela ne regarde qpefrnoi. *
Le magistrat fit un haut-le-corps.
—Pardon, dit-il, cela me regarde aussi, et la preuve,
c'est que je vais vous .envoyer en prison où vous res-
' terez jusqu'à ce qu'il vous plaise de justifier de vos
moyens d'existence'.
Le prisonnier n'avait- encore montré que de l'irrévé-
rence; mais, à cette menace, il éclata : "
— Moi! en prison! je vous en défie! s écna-t-il er.
bondissant comme une balle élastique.
— Gendarme, vous allez mener cet individu ati
poste, ordonna le commissaire. .
— Mais, morbleu ! monsieur, on ne traite pas ainsi
un honnête homme, vociféra Casse-Cou exaspéré.
— Un honnête homme ! c'est ce qu'il faudrait prou-
ver.
—Et comment, diable ! voulez-vous que je le prouve? *
— En m'indiquant une personne honorable qui .
veuille bien vous réclamer et répondre de vous.
— Je n'ai pas besoin qu'ion me réclame.
— Alors, vous trouverez1 bôn que je fasse mon de-
V°Au moment où le magistrat se levait pour mettre fin
à l'audience, la porte s'entr'ouvrit et un tricorne g
10nné se montra. •
— Monsieur lé commissaire, dit le gendarme sans
franchir le seuil, c'est un homme qui demande à vous
parler.
! — Je n'ai pas le temps. .
| - Pardon, m'sieu, dit une voix timide, c ^ est moi,
! Courapied.
! Ce nom baroque était sans doute connu du ra^gibtrai,
1 car sa figure prit une expression de curiosité bienveii-
i lante.
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