Titre : La Rue : Paris pittoresque et populaire / rédacteur en chef Jules Vallès ; directeur Daniel Lévy
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1867-09-07
Contributeur : Vallès, Jules (1832-1885). Directeur de publication
Contributeur : Lévy, Daniel. Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32863356f
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
Format : Nombre total de vues : 258 Nombre total de vues : 258
Description : 07 septembre 1867 07 septembre 1867
Description : 1867/09/07 (A1,N15). 1867/09/07 (A1,N15).
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bpt6k15221034
Source : Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES FOL-LC2-3093
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 18/11/2018
Première année. — No 15.
20 CENTIMES
7 Septembre 1867.
RÉDACTEUR EN CHEF
JULES VALLÈS
ABONNEMENTS
PARIS
Un an Fr. 10
Six mois 5
Trois mois 3
LA RUE
ADMINISTRATEUR
ALFRED MERCIER
ABONNEMENTS
DÉPARTEMENTS
Un an Fr. 12 »
Six mois 6 »
Trois mois 4 »
BUREAUX
13, rue Drouot.
PARIS PITTORESQUE ET POPULAIRE
BUREAUX
13, rue Drouot.
SOMMAIRE :
Charles Baudelaire — Jules Vallès.
Prim •— TRÉBOIS.
L’Amphithéâtre de Clamart — Edouard DANGIN.
Souvenirs : Pastel — Albert Brun.
Le Mendiant — Savinien Lapointe.
Le Cygne de Cambrai — E.-A. Garnier.
Joséphine — Francis Enne.
Notre rédacteur en chef nous envoie une lettre du Périgord.
Mais sa lettre n’étant forcément pas actuelle, nous préférons
donner à nos lecteurs le remarquable article qu’il a écrit dans la
Situation sur Baudelaire, le mort de cette semaine.
A. de S.
CHARLES BAUDELAIRE
On me présenta à lui.
Il clignota de la paupière comme un pigeon, se rengorgea et
se pencha :
— Monsieur, me dit-il, quand j’avais la gale...
Il prononça gale comme les incroyables disaient chaamant, et il
s’arrêta.
Il avait compté sur un effet et croyait le tenir tout entier avec
son début singulier.
Je lui répondis sans sourciller :
— Êtes-vous guéri?
Il resta coi, ou mit tout au moins une minute à se remettre. Je
regardai avec curiosité ce faux galeux et remarquai tout de suite
qu’il avait une tête de comédien : la face rasée, rosâtre et bouffie,
le nez gras et gros du bout, la lèvre minaudière et crispée, le re
gard tendu ; ses yeux, que Monselet définissait : « deux gouttes
de café noir, » vous regardaient rarement en face; il avait lair de
les chercher sur la table tandis qu’il parlait, dodelinant du buste
et traînant la voix.
Il avait au cou une cravate de foulard rouge, sur laquelle re
tombait un énorme col de chemise à la Colin et était enfermé dans
un grand paletot marron boutonné et flottant comme une sou
tane.
Il y avait en lui du prêtre, de la vieille femme et du cabotin.
C’était surtout un cabotin.
Je ne veux point insulter ses cendres : malheureux, qui n’est
point à injurier, mais à plaindre.
Baudelaire, je le rencontrais souvent. Tout le temps, dans la
rue, Baudelaire ne m’inspira jamais que de la pitié. Au plus fort
même de son succès, je me disais que cette poussière tomberait
bien vite et qu’il mènerait vivant, celui-là, le deuil de sa re
nommée, supplice terrible pour un poète de cette trempe et un
homme de cet orgueil !
Poète, il ne l’était point de par le ciel, et il avait dû se donner
un mal affreux pour le devenir : Il eut une minute de gloire, un
siècle d’agonie : aura-t-il dix ans. dd immortalité?
A peine !
Ses admirateurs peuvent tout au plus espérer pour lui qu’un
jour un curieux ou un raffiné logera ce fou dans un volume tiré
à cent exemplaires, en compagnie de quelques excentriques
crottés. Ne demandons pas plus pour lui : il ne mérite pas da
vantage : et combien sont tombés qui étaient plus dignes d’être
embaumés dans les pages d’un Elzévir ; mais aussi ceux-là sont
morts poitrinaires et non pas fous ; ils n’ont point eu les préoc
cupations terribles et les angoisses mesquines qu’eut toute sa vie
ce forçat lugubre de l’excentricité.
Né bourgeois, il a joué les Cabrions blafards toute sa vie ; il y
laissa sa raison, c’était justice : on ne badine pas impunément et
aussi effrontément qu’il le fit avec certaines lois fatales qu’il né
faut pas subir lâchement, mais qu’il ne faut pas défier non plus;
on ne surmène pas ainsi son corps et sa pensée, ou bien la nuit
se tait dans le cerveau, le sang devient eau dans les veines et il
ne reste d’un homme qu’un morceau de chair épaisse et fadasse
comme un lot de viande soufflée qui tressaute ettremblotte dans
l’insensibilité d’une agonie piteuse.
Ah ! ne valait-il pas mieux vivre simplement d’un travail
connu, simple mortel, plutôt que de courir après les rimes étran
ges et les titres funèbres ! Mauvais moment, d’ailleurs, celui-ci,
pour les biblistes de sacristie ou de cabaret ! Epoque rieuse et
méfiante, la nôtre, et que n’arrête point longtemps le récit des
cauchemars et le spectacle des extases. C’était déjà montrer qu’on
n’avait pas le nez bien long qu’entreprendre pareille campagne
à la date où Baudelaire la commença. Que Satan ait son âme !
Satan, c’était ce diablotin, démodé, fini, qu’il s’était imposé la
tâche de chanter, d’adorer et de bénir ! Pourquoi donc ? Pour
quoi le diable plutôt que le bon Dieu ?
C’est que, voyez-vous, ce fanfaron d’immoralité, il était au
fond un religiosâtre, point un sceptique ; il n’était pas un démo
lisseur, mais un croyant ; il n’était que le niam-niam d’un mys
ticisme bêtasse et triste, où les anges avaient des ailes de chauve-
souris avec des faces de catin : voilà tout ce qu’il avait inventé
pour nous étonner, ce Jeune France trop vieux, ce libre-penseur
gamin.
Il étonna fort peu, se tortura beaucoup et finalement joua un
jeu de dupe, en menant une vie de victime! Mauvais spécula
teur ! Petit impie !
11 avait, cet impie-là, des sournoiseries de séminariste et le
tempérament d’un clérical. Il avait tout juste l’audace du mau
vais prêtre qui, dévoré d’appétits cachés, tricherait avec sa
conscience et tâcherait de satisfaire du même coup sa foi
divine et sa curiosité malsaine. Il n’avait pas la santé d’un
débauché et avait dans son enfer une petite porte masquée par
où l’on pouvait remonter au ciel.
Était-il, par quelque côté au moins, un révolté ? Allons donc !
Rien qu’un égoïste qui travaillait péniblement sa gloire et qui ne
souffrait pas mais jouissait des douleurs des autres, parce
20 CENTIMES
7 Septembre 1867.
RÉDACTEUR EN CHEF
JULES VALLÈS
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PARIS
Un an Fr. 10
Six mois 5
Trois mois 3
LA RUE
ADMINISTRATEUR
ALFRED MERCIER
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DÉPARTEMENTS
Un an Fr. 12 »
Six mois 6 »
Trois mois 4 »
BUREAUX
13, rue Drouot.
PARIS PITTORESQUE ET POPULAIRE
BUREAUX
13, rue Drouot.
SOMMAIRE :
Charles Baudelaire — Jules Vallès.
Prim •— TRÉBOIS.
L’Amphithéâtre de Clamart — Edouard DANGIN.
Souvenirs : Pastel — Albert Brun.
Le Mendiant — Savinien Lapointe.
Le Cygne de Cambrai — E.-A. Garnier.
Joséphine — Francis Enne.
Notre rédacteur en chef nous envoie une lettre du Périgord.
Mais sa lettre n’étant forcément pas actuelle, nous préférons
donner à nos lecteurs le remarquable article qu’il a écrit dans la
Situation sur Baudelaire, le mort de cette semaine.
A. de S.
CHARLES BAUDELAIRE
On me présenta à lui.
Il clignota de la paupière comme un pigeon, se rengorgea et
se pencha :
— Monsieur, me dit-il, quand j’avais la gale...
Il prononça gale comme les incroyables disaient chaamant, et il
s’arrêta.
Il avait compté sur un effet et croyait le tenir tout entier avec
son début singulier.
Je lui répondis sans sourciller :
— Êtes-vous guéri?
Il resta coi, ou mit tout au moins une minute à se remettre. Je
regardai avec curiosité ce faux galeux et remarquai tout de suite
qu’il avait une tête de comédien : la face rasée, rosâtre et bouffie,
le nez gras et gros du bout, la lèvre minaudière et crispée, le re
gard tendu ; ses yeux, que Monselet définissait : « deux gouttes
de café noir, » vous regardaient rarement en face; il avait lair de
les chercher sur la table tandis qu’il parlait, dodelinant du buste
et traînant la voix.
Il avait au cou une cravate de foulard rouge, sur laquelle re
tombait un énorme col de chemise à la Colin et était enfermé dans
un grand paletot marron boutonné et flottant comme une sou
tane.
Il y avait en lui du prêtre, de la vieille femme et du cabotin.
C’était surtout un cabotin.
Je ne veux point insulter ses cendres : malheureux, qui n’est
point à injurier, mais à plaindre.
Baudelaire, je le rencontrais souvent. Tout le temps, dans la
rue, Baudelaire ne m’inspira jamais que de la pitié. Au plus fort
même de son succès, je me disais que cette poussière tomberait
bien vite et qu’il mènerait vivant, celui-là, le deuil de sa re
nommée, supplice terrible pour un poète de cette trempe et un
homme de cet orgueil !
Poète, il ne l’était point de par le ciel, et il avait dû se donner
un mal affreux pour le devenir : Il eut une minute de gloire, un
siècle d’agonie : aura-t-il dix ans. dd immortalité?
A peine !
Ses admirateurs peuvent tout au plus espérer pour lui qu’un
jour un curieux ou un raffiné logera ce fou dans un volume tiré
à cent exemplaires, en compagnie de quelques excentriques
crottés. Ne demandons pas plus pour lui : il ne mérite pas da
vantage : et combien sont tombés qui étaient plus dignes d’être
embaumés dans les pages d’un Elzévir ; mais aussi ceux-là sont
morts poitrinaires et non pas fous ; ils n’ont point eu les préoc
cupations terribles et les angoisses mesquines qu’eut toute sa vie
ce forçat lugubre de l’excentricité.
Né bourgeois, il a joué les Cabrions blafards toute sa vie ; il y
laissa sa raison, c’était justice : on ne badine pas impunément et
aussi effrontément qu’il le fit avec certaines lois fatales qu’il né
faut pas subir lâchement, mais qu’il ne faut pas défier non plus;
on ne surmène pas ainsi son corps et sa pensée, ou bien la nuit
se tait dans le cerveau, le sang devient eau dans les veines et il
ne reste d’un homme qu’un morceau de chair épaisse et fadasse
comme un lot de viande soufflée qui tressaute ettremblotte dans
l’insensibilité d’une agonie piteuse.
Ah ! ne valait-il pas mieux vivre simplement d’un travail
connu, simple mortel, plutôt que de courir après les rimes étran
ges et les titres funèbres ! Mauvais moment, d’ailleurs, celui-ci,
pour les biblistes de sacristie ou de cabaret ! Epoque rieuse et
méfiante, la nôtre, et que n’arrête point longtemps le récit des
cauchemars et le spectacle des extases. C’était déjà montrer qu’on
n’avait pas le nez bien long qu’entreprendre pareille campagne
à la date où Baudelaire la commença. Que Satan ait son âme !
Satan, c’était ce diablotin, démodé, fini, qu’il s’était imposé la
tâche de chanter, d’adorer et de bénir ! Pourquoi donc ? Pour
quoi le diable plutôt que le bon Dieu ?
C’est que, voyez-vous, ce fanfaron d’immoralité, il était au
fond un religiosâtre, point un sceptique ; il n’était pas un démo
lisseur, mais un croyant ; il n’était que le niam-niam d’un mys
ticisme bêtasse et triste, où les anges avaient des ailes de chauve-
souris avec des faces de catin : voilà tout ce qu’il avait inventé
pour nous étonner, ce Jeune France trop vieux, ce libre-penseur
gamin.
Il étonna fort peu, se tortura beaucoup et finalement joua un
jeu de dupe, en menant une vie de victime! Mauvais spécula
teur ! Petit impie !
11 avait, cet impie-là, des sournoiseries de séminariste et le
tempérament d’un clérical. Il avait tout juste l’audace du mau
vais prêtre qui, dévoré d’appétits cachés, tricherait avec sa
conscience et tâcherait de satisfaire du même coup sa foi
divine et sa curiosité malsaine. Il n’avait pas la santé d’un
débauché et avait dans son enfer une petite porte masquée par
où l’on pouvait remonter au ciel.
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