Titre : Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques : hebdomadaire d'information, de critique et de bibliographie / direction : Jacques Guenne et Maurice Martin du Gard
Éditeur : Larousse (Paris)
Date d'édition : 1940-03-16
Contributeur : Guenne, Jacques (1896-1945). Directeur de publication
Contributeur : Martin Du Gard, Maurice (1896-1970). Directeur de publication
Contributeur : Gillon, André (1880-1969). Directeur de publication
Contributeur : Charles, Gilbert (18..-19.. ; poète). Directeur de publication
Contributeur : Lefèvre, Frédéric (1889-1949). Directeur de publication
Contributeur : Charensol, Georges (1899-1995). Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb328268096
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 16 mars 1940 16 mars 1940
Description : 1940/03/16 (N909). 1940/03/16 (N909).
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bd6t595224k
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, GR FOL-Z-133
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 02/05/2021
Samedi 16 Mars 1940
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LES NOUVELLES LITTERAIRES
REDACTION, PUBLICITE î
146, RUE MONTMARTRE (2 e )
TéL Central 80-13 et 80 - 14 . R. C Seine 279-763 B
ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES
ADMINISTRATION ET VENTEj
LAROUSSE - PARIS
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xx
L'ART
POUR L’ART
OU
POUR LA VIE
?
La littérature peut-elle être désinté
ressée ? Il est des moments, dans la vieH
des individus et des peuples, où cette::
grave question domine l’esprit. Dans le||
tumulte actuel, un examen de cons-::
cience littéraire peut-il être à ce sujet»*
exempt de regrets ou de remords ?\\
N’est-ce pas d’un relâchement préma-::
turé de notre élan vital qu’ont profité
nos adversaires et nos ennemis, alors que
nous pensions pouvoir nous livrer sans
précautions, nous délecter même, aux
formules d’une certaine éthique dont
les plus habiles ont habilement tiré
profit ? En un mot, la littérature peut-
elle, sans danger pour les individus et
pour les peuples, jouer de « l’attirance
vers le bas » plutôt que de l’attrait de
la grandeur ?...
Une réponse me fut donnée jadis
par un de mes aînés, devenu depuis aca
démicien :
— La littérature, me disait-il, n’a
que faire d’être utile... Elle doit, avant
tout, fournir un divertissement.
Je fus ravi de cette réponse. La lit
térature, comme l’art et le théâtre, gar
daient ainsi leur place au-dessus, au
delà ou en deçà des contingences poli
tiques et matérielles. Rien ne pouvait
davantage combler les besoins de l’es
prit et du cœur.
Aujourd’hui, je trouve que la ques
tion est moins simple. Tout d’abord,
l’art ne fut pas toujours désintéressé.
L’art religieux, s’il puisait sa force et
ses transports dans la foi, tendait aussi
à exalter cette foi, à en prouver la
qualité, à la répandre. Donc, il n’était
point désintéressé. Fut-il pour cela
sans valeur ?... Qui oserait le préten
dre ? Quand il s’agit du désintéresse
ment matériel, la question ne se sim
plifie pas davantage. Balzac, qui atten
dait avec impatience les versements de
son éditeur, fournîssait-il avec tant de
hâte une copie « désintéressée » ? L’es
prit du romancier, parce que l’homme
était avide de toucher des sommes qui
aujourd’hui font rêver les écrivains de
France, fut-il diminué dans la relation
géniale qu’il écrivit de son époque ?
En somme, la question n’est pas là.
Evitons d’abord toute confusion entre
l’objet et son expression.
La littérature apparaît surtout com
me la recherche de la plus haute
expression, le chant d’allégresse qui
accompagne l’écrivain dès qu’il pénètre
sur la voie montante de la perfection.
En revanche, un art déliquescent peut
être le fruit de cerveaux impuissants,
et le choix des sujets peut aisément tra
hir la tendance d’un groupe humain qui
vise à la déchéance, faute de pouvoir
fréquenter les sommets, encore moins
les peupler. On pourrait même croire
qu’il y a des maladies, des tares de
vieillissement dans l’art et la littéra
ture, comme il a existé et comme il
existera encore des renaissances. Il se
produit évidemment des périodes de
paresse d’esprit, des périodes de non
chalance, de laisser-aller, de bassesse
même, qui correspondent à la médio
crité des foules au cours des époques.
On ne compare plus alors le petit au
grand, mais le grand au petit. Le maré
cage offre plus d’attrait que les puis
sants mouvements de la nature. Le gra
nit ne devient intéressant qu’à l’heure
ou il est décomposé en argile.
Ces courbes de température ne cor
respondent pas toujours à la prospérité
matérielle. Au contraire. Si la misère
humaine est un objet littéraire de qua
lité, la plus grande misère d’esprit se
manifeste chez l’homme lorsque sa ri
chesse matérielle ne le hausse pas au-
dessus de la matière.
Est-ce à la foule de relever le niveau
moral de ses écrivains ? N’est-ce pas
aux écrivains d’exalter les plus dignes
parmi les sentiments qui bouillonnent
ou qui sommeillent confusément dans
l’âme d’un peuple, dans l’esprit de ceux
que Ton pourrait appeler une humanité
localisée ?... On serait tenté de croire
que tout le problème est là, du génie
qui fait une époque et des époques qui
produisent des génies. Il y a autre
chose.
Dans ce qui nous préoccupe, il y a
le sens du meilleur ou du pire, qui cor
respondent aux pôles physiques éter
nellement opposés, le négatif et le po
sitif, qui correspondent à l’antique con
ception plus ou moins matérialisée du
bien et du mal.
La littérature peut-elle se tenir en
dehors de cette conception, ignorer cet
antagonisme, demeurer indépendante
des accidents humains ? Oui, certes, et
à coup sûr, si la paix était un bienfait
ordinaire de la nature, si les hommes
étaient capables de se tenir hors de
leurs rivalités d’intérêts matériels ou
affectifs, s’il n’existait entre eux au
cune compétition. Hélas ! C’est la lutte
de
Conscience
par André DEMAISON
♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦^ ^
et la guerre qui sont le partage de
l’homme. Et la multiplication numéri
que de l’espèce humaine n’est pas faite
pour remédier à cet état de vie, à ce
comportement général.
L’homme doit donc se défendre sans
cesse, contre lui-même, contre ses voi
sins, contre les peuples qui l’entourent.
C’est la loi de son existence. Peut-être,
s’il était dégagé des obligations de cette
lutte serait-il anéanti misérablement,
sans bruit, sans le moindre nutus de
Jupiter ni la plus faible grimace d’un
dieu inférieur, comme ces races ani
males qui ont disparu après avoir do
miné le monde par leur masse.
Il s’agit donc de savoir si la littéra
ture, qui traduit la pensée de l’homme,
qui en est l’expression et l’enseigne
ment, peut demeurer indifférente aux
luttes humaines. Il est nécessaire de se
demander si, en favorisant l’attrait de
l’abjection, on ne diminue pas les for
ces morales d’un peuple ; si en lui of
frant le lit soyeux d’une boue tiède,
on ne l’achemine pas vers sa tombe ;
si en favorisant le goût bestial ou mal
sain qui caractérise les sauvages ou
les décadents, si en flattant la médio
crité des masses privées de direction
morale, on ne prépare pas la perte
d’une civilisation.
La volonté de défense d’un peuplée,
son instinct de la continuité, sa ten
dance à l’élévation : rien ne peut mieux
les maintenir à l’état de tension néces
saire que le sentiment de îa grandeur
dans les actes quotidiens.
N’avons-nous pas eu un grand siècle
littéraire au cours duquel rabaissement
de l’homme n’était pas là préoccupa
tion préférée des écrivains ? Les objets
actuels de la littérature devraient être
plus vastes encore, depuis le détail
de la vie sociale et de la vie
privée bouleversées par la décou
verte scientifique jusqu’aux recherches
métaphysiques les plus ardues, en pas
sant par les apports que nous font le
monde entier, les peuples lointains
et, mieux même, notre empire d’outre
mer si séduisant dans sa diversité.
Aujourd’hui, sans péril pour ceux
qui nous lisent, qui reçoivent l’expres
sion de notre pensée et les images que
le ciel nous répartit, pouvons-nous dé
cider que ces moyens merveilleux de
la littérature, comme ceux du théâtre
et du cinéma, comme le journalisme et
la T.S.F., sont indifférents à l’abaisse
ment ou à l’exaltation du peuple qui
nous écoute ?
Surtout, qu’on n’aille pas croire qu’il
► s’agit ici de moralisme prédicant, en-
♦♦core moins de nationalisme étroit ! Les
«♦accords humains capables de durée,
::que nous espérons, que nous désirons,
Hne seront pas solidement édifiés sur
♦îdes intérêts matériels, sur le partage de
jjmines ou de secteurs commerciaux ; ils
♦♦ne vaudront que par une entente des
sprits et des cœurs. Est-ce sur le plan
inférieur que l’on doit trouver la for
mule de cette entente ? Qui oserait le
prétendre ?...
Locale ou nationale par son expres
sion, universelle par son origine et ses
aspirations, la littérature se doit de se
maintenir sur le plan supérieur. Com
bien sommes-nous aujourd’hui à pré
tendre que nous avons sainement pré
paré les esprits aux luttes actuelles ?...
Paul Desjardins
mon maître
Paul Desjardins est mort et, comme tant
d’anciens participants des Entretiens de
Pontigny, mobilisés, je n’irai point lui ren
dre les derniers devoirs... Ce maître était
aussi un Père, un père spirituel qui rayon
nait dans cette abbaye de Pontigny dont,
jamais, il ne trahit la pensée cistercienne
qui présida à sa fondation, jadis. Ouverte
à toutes les idées, pourvu qu’elles fussent
généreuses, à toutes les écoles, pourvu
‘qu’elles eussent, avant tout, la vérité pour
première recherche — l’Union pour la Vé
rité.
Les Décades : il les dirigeait rarement,
modeste. Mais quand il prenait la parole,
quand cette voix un peu sèche, dépouillait
l’Idée de toutes ses gangues littéraires, de
tous ses sophismes, quel enchantement,
quelle joie de le voir sourire.
Simple, il l’était. Il n’affirmait jamais. Il
nous recommandait toujours de « fouiller »
les livres, de chercher les références « exac
tes », de saisir le « lien » qui existe tou
jours entre Jes époques. Il avait tout lù. Il
connaissait toutes les gloires de la littéra
ture, de la philosophie, de la science uni
verselles. Il connaissait aussi les humbles
— et c’est surtout ceux-là qu’il aimait.
Quelquefois, au hasard d’une recherche,
il se laissait aller à tancer d’un mot bref
et vert les gloires qui manquaient d’humi
lité, qui prétendaient tout savoir. Jamais
il n’eut un mot désobligeant envers ceux
qui. voulant connaître, venaient lui deman
der conseil, se trompaient. Tout au plus
une mise au point, au nom de la Vérité.
Ah ! l’année dernière, quand c’était en
core la Paix, cette Paix qu’il adorait autant
que Théocrite, quelles joies ne nous a-t-il
point données, à nous, les jeunes de l’Anti-
Babel... Nous étions deux Français, Henri
Martin, conducteur d’études, et moi qui
enseignait de mon mieux les subtilités de
notre langue à l’aide de MM. Dauzat, Guil
laume, Gaston Paris, Brunot, etc..., à des
Scandinaves, des Allemands, des Tchèques,
des Slovaques, des Espagnols, des Anglais,
des Roumains. Une seule famille, dont il
était le Père.
C’était un humaniste. Dans le sens le plus
pur du mot, le plus achevé. Il n’était dispo
nible que pour l’Idée. Il a vécu cinq siècles
trop tard. Ah ! du temps d’Erasme... Mon
Dieu, dire que c’est fini, que ceux qui l’ai
maient ne seront pas là pour lui dire un
dernier adieu...
Julien BLANC.
p ar Amélie MURAT
Le nom d’Amélie Murat, qui vient de mourir à Clermont-Ferrand,
était familier à nos lecteurs. Quelques semaines avant de disparaître , / au
teur du Rosaire de Jeanne et du Chant de la Vie nous adressait le beau
poëme que Von va lire et qui répondait à celui que Mme Lucie Delarue-
Mardrus publiait ici-même le 7 octobre 1939.
J’ai vu l’autre. Je suis des « vivants d’autrefois ».
Vivante encore, irréductiblement vivante,
Je garde ouverts, sans désespoir, sans éipouvante,
Mes yeux, pour voir fleurir l’Après auquel je crois.
Ciel de France, trop délicate est ta lumière
Pour que soit le Barbare, ici — demain — chez lui.
Sol de France, où son pied trouverait=il appui
Quand nos morts à l’humus ont mêlé leur poussière ?
Clochers, palais, jardins, choyés des éléments,
C’est trop peu de vous définir : notre héritage.
Vous êtes, au tournant des siècles, davantage,
Car le monde a besoin de vos enchantements.
Trembler de voir le vol, le meurtre, la curée,
Ne laisser derrière eux que déserts ou débris ?
Envisager ton torpillage, nef Paris ?
...Au mur d’ombre s’inscrit le mot de feu : Durée.
Quelle face prendra le miracle agissant ?
Quels saints à nous : Martin, Louis, Jeanne, Geneviève,
Viendront au temps d’épreuve assurer la relève ?
Que faudra-t-il d’airain, d’or, d’âmes et de sang ?
...C’est, sur l’arrière, un tendre après-midi d’automne
Couleur du col des tourterelles, où j’entends
L’impitoyable toux d’un petit de vingt ans
Qui ne fait point la guerre... et cependant, se donne.
On rêvait de concorde, et c’est dur d’être dur...
Mais si l’on veut sauver l’Esprit avec la race,
Il faut l’être, arracher les ongles du rapace,
Tuer la mort, laver la mer, draguer l’azur.
Oh ! vivre assez pour voir ces choses ! Corps fragile,
Pactise avec ton mal, gagne ton lendemain...
Je ne sais ce que Dieu, pour nous, cache en sa Main,
Mais je crois à la France autant qu’à l’Evangile.
La f'nxmce
dü
tfcw^iüuc
•scaïe aux lies
le
Renée Hamon tient, avec un brin de
coquetterie, à son titre de « reporter-vaga
bond ». Deux magnifiques et a ven
teux voyages, où elle révéla une énergie
physique et morale peu commune, un livre,
i&ux Iles de Lumière (î), appelé à un grand
retentissement à l’heure où la France se
fortifie de toute la force de son Empire et
où chacun sent de plus en olus la nécessité
de parfaire la magistrale entreprise, ont
consacré, dans le sens où elle le souhaitait,
.la réputation de cette jeune femme. Nos pos
sessions du Pacifique, ce monde de beauté
et de poésie fabuleuses, l’attiraient, mais
elle n’ignorait pas qu’une lézarde déparait
le bel édifice, qu’une lamentable carence
risquait d’y nuire au prestige de la métro
pole et qu’il fallait tenter d’y porter
remède. Elle partit. Et là où tant d’autres
avaient échoué, son ardeur généreuse a
réussi à obtenir pour les lointaines Marqui
ses quelques améliorations qui, si d’autres
suivent, sauveront — il faut l’espérer — une
belle race en train de mourir, évitant ainsi
à la France un trop tardif regret.
C’est une indomptable ténacité qui se de
vine dans le port du corps frêle que sur
monte un visage mince, mobile, éclairé de
graves yeux bruns et du reflet blond des
cheveux. On sent que la volonté de
cette petite femme n’a jamais cessé de
commander à ce corps et qu’elle l’a tou
jours conduit et ramené d’où elle l’a
•voulu... ^
— Oui, j’ai connu des moments pénibles,
subi des chocs qui en auraient abattu bien
d’autres. Mais, vaincre, c’est cela qui vaut
la peine de vivre ! A plusieurs reprises,
.j’aurais dû mourir. Chaque fois, je m’en
suis tirée, à mon avantage. C’est à l’un de
ces flirts avec la mort, que je dois un bien
très précieux : l’amitié de Colette.
— Colette, en effet, vous a écrit une
magnifique préface et cette présentation,
de sa part si rare, signale d’une façon toute
particulière au public qu’ Aux Iles de Lu
mière est un livre à lire, parce qu’il permet
de compléter et, sur certains points, de rec
tifier notre documentation sur ces mers et
ces île s du Sud en l’honneur desquelles,
pour reprendre votre expression, tant
de poètes et d’écrivains ont accordé leur
guitare. Mais comment avez-vous connu
Colette ?
— J’étais à la Salpêtrière, en passe de
subir une opération qui me laissait peu
de chances de survivre. J’avais pour
Colette une profonde admiration, mais je ne
la connaissais pas. Par hasard, un jour, de
mon lit, mes yeux tombent sur le calen
drier. 6 mars : Sainte Colette. Et, sans
réfléchir davantage, je lui écris. Je ne sais
plus trop bien ce que. je lui ai dit mais
cela dut la toucher puisqu’elle me
répondit une lettre émouvante. Réta
blie par miracle, je regagnai ma Bre
tagne natale et de là, chaque année, j’en
voyais à Colette, qui, je le savais, veille
tard, cette fleur rare qui, dès que le soir
tombe, dégage un parfum subtil. Et long
temps, le daphné fut le seul trait d’union
entre Colette et moi. Au retour de mon
premier voyage, je vins la voir et j’évo
quai pour elle ce qu’il avait été. Alors à
brûle-pourpoint : « C’est prodigieux, il faut
raconter cela à la radio. Demain, revenez
avec votre texte ». J’étais effarée, je fis
mille objections, mais il fallut bien m’exé
cuter. Et ma causerie « En Nouvelle Calé
donie avec trente-cinq francs en poche »
se déroula sans anicroche.
C« que Renée Hamon ne dit pas, c’est
que ce premier voyage fut un tour du monde
en vélo. La passagère n’était pas bien lourde,
la bourse non plus ! Pour l’entreprendre,
évadée d’une famille bourgeoise qui ne re
connaissait pas facilement aux filles la
liberté de courir seules sur les routes du
monde, munie de son diplôme de fin d’étu
des secondaires, à vingt ans, elle était partie
pour New-York enseigner le français. Afin
d’arrondir le petit pécule qu’elle amassait
déjà pour s’équiper et préparer le beau
voyage, elle peignait des cartes postales
ornées de « Happy Christmas » en lettres
d’or et faisait de la lingerie fine pour les
Américaines.
— Combien de temps dura ce tour du
monde ?
— Neuf mois. Je revins en 1936, après
avoir bouclé par l’Indochine. En Calédo
nie, notre colonie la plus belle et la plus
saine du Pacifique, celle qui possède le meil
leur nickel du monde, j’avais été fêtée.
Mais j’étais quasiment à bout de ressour
ces. A Tahiti, où je m’étais arrêtée pour
ma joie et mon enrichissement personnel,
des réflexions d’indigènes m’éclairèrent sur
un état de choses que l’on semblait ignorer
en France. Et l’idée naquit en moi d’y reve
nir, non plus en touriste, mais cette fois
en reporter. Guy ARDES.
(.A SUITê A LA QUATRIEME PACB
(1) Flammarion, éditeur.
A POirdhre des Armées
e t
Initl lit Foi
La Librairie Gallimard vient d’avoir l’excel
lente pensée de rééditer le Robinson Crusoé
de Daniel de Foë dans la célèbre traduction
de Petrus Borel. C’est l’occasion pour notre
collaborateur Elle Richard de conseiller la
lecture de ce chef-d’œuvre, trop souvent connu
par des éditions expurgées, aux lecteurs mo
bilisés — et aux autres. Signalons pour
ceux que le sujet intéresse, le livre que
M. André Reuze publia chez Grasset, il y a
quelques années, sur le marin qui servit de
modèle à Daniel de Foë : Le Véritable Ro
binson Crusoé.
Ce qui fait de la première partie de
Robinson Crusoé une œuvre essentielle,
c’est un art — qui ne s’apprend pas —
de repenser la réalité et de l’exprimer
avec l’accent de la vérité. Daniel de Foë
a été l’un des premiers à composer de ces
relations d’événement inventés — que
l’on appelle romans « vécus » — qui
donnent aux hommes l’illusion de la vie :
il a l’imagination du concret, le sens du
quotidien.
Certes, ce grand romancier n’a pas tiré
de lui le fait initial, je veux dire le point
de départ de ses histoires ; je dirai même
que l’un de ses moyens d’atteindre son
réalisme, c’est de partir toujours d’un
fait connu, d’un personnage historique.
Robinson a existé : c’était un matelot
écossais du nom de Selcraig ou Selkirk
qui vécut volontairement solitaire durant
quatre années à l’île Juan-Fernandez, au
large des côtes chiliennes, et peut-être
l’a-t-il rencontré à son retour, lorsque de
Foë, âgé de 48 ans, fuyait à Bristol la
justice des hommes.
Mais qu’est-ce donc que la petite^ rela
tion que dicta le marin rebelle à côté de
l’admirable épopée écrite par un pasteur
manqué, dix ans après cette problémati
que rencontre ?
Moll, la coupeuse de bourses, a vécu,
elle aussi, et. l’on a écrit d’elle abondam
ment — mais c’est un personnage falot
auprès de cette Moll Flanders dont de
Foë a donné l’autobiographie supposée!
Ce qu’il y a d’extraordinaire chez ce
carambouilleur (comme parle M. Jean
Prévost qui le malmène, tant il est vrai
que l’expiation ne s’arrête pas à la mort),
c’est son génie de toucher les hommes.
Taine et certain trappeur du Nord-Amé
rique, Jean-Jacques Rousseau et une
vieille femme qui erre sur le pont de
Londres s’enchantent également de ses
livres. Je veux citer deux anecdotes
frappantes.
Celle-ci, que rapporte Marcel Schowb :
« George Barrow rencontra sur le
pont de Londres une vieille femme
qui ne lisait qu’un livre. Elle ne vou
lait le vendre a aucun prix. Elle y trou
vait tout son amusement et toute sa con
solation. C’était un ouvrage ancien aux
pages usées. Barrow en lut quelques
lignes : aussitôt il reconnut l’air, le style,
l’esprit de l’écrivain du livre où d’abord
il avait appris à lire. Il couvrit son visage
de ses mains, et pensa à son enfance... Le
livre de la vieille femme, c’était Moll
Flanders. »
Et voici l’autre anecdote que Philarète
Chasles a recueillie dans son affectueuse
étude :
« Un des colons qui ont défriché les
bords de l’Ohio rend compte de la ma
nière la plus intéressante du courage
qu’il puisait dans le livre de de Foë
(Robinson ) : « Souvent, dit-il, après
avoir été vingt mois sans apercevoir
figure humaine, n’ayant pour pain que de
mauvaise orge bouillie ; harcelé par les
Indiens et par les animaux des bois ;
forcé de lutter pied à pied contre une
nature sauvage, je rentrais épuisé et, à
la lueur de ma bougie de jonc trempé
dans de la graisse de castor, je parcou
rais ce divin volume ; ce fut avec ma
Bible, ma consolation et mon soutien. Je
sentais que tout ce qu’avait fait Crusoé,
je pouvais le faire, la simplicité de son
récit portait la conviction dans ma pensée
et le courage dans mon âme. Je m’en
dormais paisible, ayant à côté de moi
mn chien que j’avais appelé « Vendre
di » ; et le lendemain, dès quatre heures,
après avoir serré ce volume plus précieux
que l’or, je reprenais ma cognée, je me
remettais à l’ouvrage et je bénissais Dieu
d’avoir donné à un homme tant de puis
sance sur ses semblables, tant de force
consolatrice. »
Les hommes sans culture, les pauvres
ses, les enfants, tels sont les lecteurs de
de Foë, dira-t-on. Gloire facile ! Bah ! Si
Robinson demeure enveloppé de ce pré
jugé, d’ailleurs faux bien qu’explicable,
Moll Flanders, le Journal de Vannée de
la peste. Lady Roxana (1), etc., etc... de
meurent aussi passionnants pour nous
que des documents historiques. On s’y
(1) On connaît encore, parmi ses œuvres
d’imiagination « pure » : les Mémoires du
Capitaine Carleton. l 'Histoire d’un Cavalier,
le Colonel Jacques, le Colonel Singleton, et
aussi l’Histoire du Diable, l’Histoire des
Apparitions.
iiixxixiziiiixxxixxitiiixixitixixxxiixxixiiiixxixiitixxiixiixxî
A la cinquième v^ge :
De ville en ville à travers
LE PORTUGAL
par A. t’SerstevCns
A la sixième page :
L'HISTOIRE VIVANTE
Georges Girard — Jean-Jacques Brousson
est longtemps trompé ; le récits de de Foë
semblaient plus réels que ces relations
véridiques composées par des témoins
inhabiles à se saisir de la vie.
Robinson, je l’ai lu comme tout le
monde, vers dix ans ou onze, dans un
gros volume rouge, doré sur tranche,
orné de belles gravures : la première
partie, bien entendu, celle qui est le
chef-d’œuvre, et, bien qu’expurgée, son
initiation au voyage et à la poésie exoti
que tenait du ravissement.
C’est, en effet, un poëme épique sans
métaphores ni hyperboles. Le Paradis
perdu, à côté de Robinson, c’est de la
poussière, un musée Grévin religieux.
Swift est sec et Ossian verbeux.
De Foë nous impose la vérité par les
détails répétés, et même par l’accent pro
testant de sa narration. Il a la ténacité
de la nature, l’immanence des saisons. On
lui reproche encore d’avoir voulu, après
coup, faire du symbolisme. Ceci ne me
choque en rien parce qu’il était tellement
identifié à son héros qu’il pouvait lui
attribuer toutes ses rêveries de « dissi
dent », toute sa passion pour la Bible
sans le défigurer. En vérité, il se minait
en lui.
Qui a vécu des heures dramatiques
comme Robinson ou comme de Foë, n’est
pas surpris de ces visions où se complaît
le solitaire, de ces aspirations vers un
autre monde, de son prosélitisme même
(lorsqu’il est sorti de sa solitude, bien
entendu).
Il n’y a pas antinomie entre le mysti
cisme de la pensée et le réalisme de
l’expression. Huysmans, le plus absolu
des naturalistes, est un mystique. Léon
Bloy est un pamphlétaire qui ne craint
aucune outrance malgré sa foi profonde.
Lorsque je lis la traduction de Pétrus
Borel, datée de 1830, réimprimée aujour
d’hui, et qui est l’une des meilleures,
malgré son « intégralité », je n’y retrou
ve pas tout l’enchantement de la pre
mière lecture, et cela se conçoit ; mais
j’y éprouve quelque chose de nouveau :
c’est la vérité de Robinson. Voilà donc
l’un des premiers (sinon le premier) des
grands romans réalistes !
Je m’aperçois que je fai* comme tnur
le monde et que je rempli-ce na< le ' *
du héros celui de l’auteur. Da-fiei rr Foë
(prononcez de Foix, puisqu’il serai* d ori
gine française) n’est pas le seul écrivain
qui ait été dévoré par sa création. La
foule ne sait pas son nom : elle parle de
Robinson à tout propos ; elle en fait un
substantif ; parfois —souvent— elle rêve
d’imiter le solitaire avec son parasol et
son perroquet. Pourtant de Foë avait bien
prévenu la postérité : « Robinson, c’est
moi ! L’île déserte, c’est ma prison ! Les
vingt-huit années de solitude, c’est ma
vie de combat, pleine de misère, de per
sécutions, de besognes ! C’est aussi mon
retour à Dieu ! » Il disait à peu près ceci
et cela dans la troisième partie — en deux
tomes — de Robinson, sous ce titre sans
hypocrisie : Sérieuses réflexions durant
la vie et les surprenantes aventures de
Robinson Crusoé.
Elie RICHARD.
LA SUITE A LA QUATRIÈME PAGE
RANCHISE
ILITAIRE
Quand
Français et Italiens
combattaient
côte à côte
Le texte que nous donnons aujourd’hui
en tête de notre Franchise Militaire n’a pas
pour auteur un combattant de 1940. M. A. Du
bois La Chartre faisait partie, en qualité
d’observateur, d’une escadrille sur le front
français quand, en 1917, il fut envoyé en
Italie. M. A. Dubois La Chartre qui, après
la guerre devait publier, chez Rieder et à
la N. R. F., plusieurs livres d’un ton très per
sonnel, tînt de 1915 à 1918, un Journal de
guerre resté inédit et dont les notes suivantes
sont extraites. D’autre part, à la 2* page oit
lira des textes de deux combattants d’au
jourd’hui : Paul Naudin et André Frank.
Venise, 16 octobre 1917-
Une voiture de’ l’escadrille nous a con
duits jusqu’à la gare de Mestre. La nu
est tombée. Enfin paraît un train, lent, tov
stores baissés. Le wagon où nous montons
est vide; dix minutes plus tard (il est neu
heures), nous sommes arrivés. Si noire es-
la nuit, si mystérieuse cette eau, si étrange
le silence, que je m’imagine au seuil de •
enfers. A tâtons, nous nous embarquor
On devine, perdues dans le ciel et extrac
dinairement lointaines, quelques étoile
troubles. Sur l’eau sont suspendues de lo
en loin quelques veilleuses bleues. L’em
barcation avance lentement, entre deux fa
laise fantomales ; à droite, à gauche appa
raissent vaguement et s’effacent une fenê
tre encadrée de colonnes, un balcon sculpte
un portique. Soudain, nous dépassons une
masse sombre et bruyante ; un clapotai
nous balance. « Il vaporetto », murmure le
gondolier. Je lui pose quelques questions.
J’apprends que la ville est interdite aux
touristes et que l’a désertée près de la moi
tié de sa population. L’an passé, une bombe
î fr. 25
*T 909
LES NOUVELLES LITTERAIRES
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xx
L'ART
POUR L’ART
OU
POUR LA VIE
?
La littérature peut-elle être désinté
ressée ? Il est des moments, dans la vieH
des individus et des peuples, où cette::
grave question domine l’esprit. Dans le||
tumulte actuel, un examen de cons-::
cience littéraire peut-il être à ce sujet»*
exempt de regrets ou de remords ?\\
N’est-ce pas d’un relâchement préma-::
turé de notre élan vital qu’ont profité
nos adversaires et nos ennemis, alors que
nous pensions pouvoir nous livrer sans
précautions, nous délecter même, aux
formules d’une certaine éthique dont
les plus habiles ont habilement tiré
profit ? En un mot, la littérature peut-
elle, sans danger pour les individus et
pour les peuples, jouer de « l’attirance
vers le bas » plutôt que de l’attrait de
la grandeur ?...
Une réponse me fut donnée jadis
par un de mes aînés, devenu depuis aca
démicien :
— La littérature, me disait-il, n’a
que faire d’être utile... Elle doit, avant
tout, fournir un divertissement.
Je fus ravi de cette réponse. La lit
térature, comme l’art et le théâtre, gar
daient ainsi leur place au-dessus, au
delà ou en deçà des contingences poli
tiques et matérielles. Rien ne pouvait
davantage combler les besoins de l’es
prit et du cœur.
Aujourd’hui, je trouve que la ques
tion est moins simple. Tout d’abord,
l’art ne fut pas toujours désintéressé.
L’art religieux, s’il puisait sa force et
ses transports dans la foi, tendait aussi
à exalter cette foi, à en prouver la
qualité, à la répandre. Donc, il n’était
point désintéressé. Fut-il pour cela
sans valeur ?... Qui oserait le préten
dre ? Quand il s’agit du désintéresse
ment matériel, la question ne se sim
plifie pas davantage. Balzac, qui atten
dait avec impatience les versements de
son éditeur, fournîssait-il avec tant de
hâte une copie « désintéressée » ? L’es
prit du romancier, parce que l’homme
était avide de toucher des sommes qui
aujourd’hui font rêver les écrivains de
France, fut-il diminué dans la relation
géniale qu’il écrivit de son époque ?
En somme, la question n’est pas là.
Evitons d’abord toute confusion entre
l’objet et son expression.
La littérature apparaît surtout com
me la recherche de la plus haute
expression, le chant d’allégresse qui
accompagne l’écrivain dès qu’il pénètre
sur la voie montante de la perfection.
En revanche, un art déliquescent peut
être le fruit de cerveaux impuissants,
et le choix des sujets peut aisément tra
hir la tendance d’un groupe humain qui
vise à la déchéance, faute de pouvoir
fréquenter les sommets, encore moins
les peupler. On pourrait même croire
qu’il y a des maladies, des tares de
vieillissement dans l’art et la littéra
ture, comme il a existé et comme il
existera encore des renaissances. Il se
produit évidemment des périodes de
paresse d’esprit, des périodes de non
chalance, de laisser-aller, de bassesse
même, qui correspondent à la médio
crité des foules au cours des époques.
On ne compare plus alors le petit au
grand, mais le grand au petit. Le maré
cage offre plus d’attrait que les puis
sants mouvements de la nature. Le gra
nit ne devient intéressant qu’à l’heure
ou il est décomposé en argile.
Ces courbes de température ne cor
respondent pas toujours à la prospérité
matérielle. Au contraire. Si la misère
humaine est un objet littéraire de qua
lité, la plus grande misère d’esprit se
manifeste chez l’homme lorsque sa ri
chesse matérielle ne le hausse pas au-
dessus de la matière.
Est-ce à la foule de relever le niveau
moral de ses écrivains ? N’est-ce pas
aux écrivains d’exalter les plus dignes
parmi les sentiments qui bouillonnent
ou qui sommeillent confusément dans
l’âme d’un peuple, dans l’esprit de ceux
que Ton pourrait appeler une humanité
localisée ?... On serait tenté de croire
que tout le problème est là, du génie
qui fait une époque et des époques qui
produisent des génies. Il y a autre
chose.
Dans ce qui nous préoccupe, il y a
le sens du meilleur ou du pire, qui cor
respondent aux pôles physiques éter
nellement opposés, le négatif et le po
sitif, qui correspondent à l’antique con
ception plus ou moins matérialisée du
bien et du mal.
La littérature peut-elle se tenir en
dehors de cette conception, ignorer cet
antagonisme, demeurer indépendante
des accidents humains ? Oui, certes, et
à coup sûr, si la paix était un bienfait
ordinaire de la nature, si les hommes
étaient capables de se tenir hors de
leurs rivalités d’intérêts matériels ou
affectifs, s’il n’existait entre eux au
cune compétition. Hélas ! C’est la lutte
de
Conscience
par André DEMAISON
♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦^ ^
et la guerre qui sont le partage de
l’homme. Et la multiplication numéri
que de l’espèce humaine n’est pas faite
pour remédier à cet état de vie, à ce
comportement général.
L’homme doit donc se défendre sans
cesse, contre lui-même, contre ses voi
sins, contre les peuples qui l’entourent.
C’est la loi de son existence. Peut-être,
s’il était dégagé des obligations de cette
lutte serait-il anéanti misérablement,
sans bruit, sans le moindre nutus de
Jupiter ni la plus faible grimace d’un
dieu inférieur, comme ces races ani
males qui ont disparu après avoir do
miné le monde par leur masse.
Il s’agit donc de savoir si la littéra
ture, qui traduit la pensée de l’homme,
qui en est l’expression et l’enseigne
ment, peut demeurer indifférente aux
luttes humaines. Il est nécessaire de se
demander si, en favorisant l’attrait de
l’abjection, on ne diminue pas les for
ces morales d’un peuple ; si en lui of
frant le lit soyeux d’une boue tiède,
on ne l’achemine pas vers sa tombe ;
si en favorisant le goût bestial ou mal
sain qui caractérise les sauvages ou
les décadents, si en flattant la médio
crité des masses privées de direction
morale, on ne prépare pas la perte
d’une civilisation.
La volonté de défense d’un peuplée,
son instinct de la continuité, sa ten
dance à l’élévation : rien ne peut mieux
les maintenir à l’état de tension néces
saire que le sentiment de îa grandeur
dans les actes quotidiens.
N’avons-nous pas eu un grand siècle
littéraire au cours duquel rabaissement
de l’homme n’était pas là préoccupa
tion préférée des écrivains ? Les objets
actuels de la littérature devraient être
plus vastes encore, depuis le détail
de la vie sociale et de la vie
privée bouleversées par la décou
verte scientifique jusqu’aux recherches
métaphysiques les plus ardues, en pas
sant par les apports que nous font le
monde entier, les peuples lointains
et, mieux même, notre empire d’outre
mer si séduisant dans sa diversité.
Aujourd’hui, sans péril pour ceux
qui nous lisent, qui reçoivent l’expres
sion de notre pensée et les images que
le ciel nous répartit, pouvons-nous dé
cider que ces moyens merveilleux de
la littérature, comme ceux du théâtre
et du cinéma, comme le journalisme et
la T.S.F., sont indifférents à l’abaisse
ment ou à l’exaltation du peuple qui
nous écoute ?
Surtout, qu’on n’aille pas croire qu’il
► s’agit ici de moralisme prédicant, en-
♦♦core moins de nationalisme étroit ! Les
«♦accords humains capables de durée,
::que nous espérons, que nous désirons,
Hne seront pas solidement édifiés sur
♦îdes intérêts matériels, sur le partage de
jjmines ou de secteurs commerciaux ; ils
♦♦ne vaudront que par une entente des
sprits et des cœurs. Est-ce sur le plan
inférieur que l’on doit trouver la for
mule de cette entente ? Qui oserait le
prétendre ?...
Locale ou nationale par son expres
sion, universelle par son origine et ses
aspirations, la littérature se doit de se
maintenir sur le plan supérieur. Com
bien sommes-nous aujourd’hui à pré
tendre que nous avons sainement pré
paré les esprits aux luttes actuelles ?...
Paul Desjardins
mon maître
Paul Desjardins est mort et, comme tant
d’anciens participants des Entretiens de
Pontigny, mobilisés, je n’irai point lui ren
dre les derniers devoirs... Ce maître était
aussi un Père, un père spirituel qui rayon
nait dans cette abbaye de Pontigny dont,
jamais, il ne trahit la pensée cistercienne
qui présida à sa fondation, jadis. Ouverte
à toutes les idées, pourvu qu’elles fussent
généreuses, à toutes les écoles, pourvu
‘qu’elles eussent, avant tout, la vérité pour
première recherche — l’Union pour la Vé
rité.
Les Décades : il les dirigeait rarement,
modeste. Mais quand il prenait la parole,
quand cette voix un peu sèche, dépouillait
l’Idée de toutes ses gangues littéraires, de
tous ses sophismes, quel enchantement,
quelle joie de le voir sourire.
Simple, il l’était. Il n’affirmait jamais. Il
nous recommandait toujours de « fouiller »
les livres, de chercher les références « exac
tes », de saisir le « lien » qui existe tou
jours entre Jes époques. Il avait tout lù. Il
connaissait toutes les gloires de la littéra
ture, de la philosophie, de la science uni
verselles. Il connaissait aussi les humbles
— et c’est surtout ceux-là qu’il aimait.
Quelquefois, au hasard d’une recherche,
il se laissait aller à tancer d’un mot bref
et vert les gloires qui manquaient d’humi
lité, qui prétendaient tout savoir. Jamais
il n’eut un mot désobligeant envers ceux
qui. voulant connaître, venaient lui deman
der conseil, se trompaient. Tout au plus
une mise au point, au nom de la Vérité.
Ah ! l’année dernière, quand c’était en
core la Paix, cette Paix qu’il adorait autant
que Théocrite, quelles joies ne nous a-t-il
point données, à nous, les jeunes de l’Anti-
Babel... Nous étions deux Français, Henri
Martin, conducteur d’études, et moi qui
enseignait de mon mieux les subtilités de
notre langue à l’aide de MM. Dauzat, Guil
laume, Gaston Paris, Brunot, etc..., à des
Scandinaves, des Allemands, des Tchèques,
des Slovaques, des Espagnols, des Anglais,
des Roumains. Une seule famille, dont il
était le Père.
C’était un humaniste. Dans le sens le plus
pur du mot, le plus achevé. Il n’était dispo
nible que pour l’Idée. Il a vécu cinq siècles
trop tard. Ah ! du temps d’Erasme... Mon
Dieu, dire que c’est fini, que ceux qui l’ai
maient ne seront pas là pour lui dire un
dernier adieu...
Julien BLANC.
p ar Amélie MURAT
Le nom d’Amélie Murat, qui vient de mourir à Clermont-Ferrand,
était familier à nos lecteurs. Quelques semaines avant de disparaître , / au
teur du Rosaire de Jeanne et du Chant de la Vie nous adressait le beau
poëme que Von va lire et qui répondait à celui que Mme Lucie Delarue-
Mardrus publiait ici-même le 7 octobre 1939.
J’ai vu l’autre. Je suis des « vivants d’autrefois ».
Vivante encore, irréductiblement vivante,
Je garde ouverts, sans désespoir, sans éipouvante,
Mes yeux, pour voir fleurir l’Après auquel je crois.
Ciel de France, trop délicate est ta lumière
Pour que soit le Barbare, ici — demain — chez lui.
Sol de France, où son pied trouverait=il appui
Quand nos morts à l’humus ont mêlé leur poussière ?
Clochers, palais, jardins, choyés des éléments,
C’est trop peu de vous définir : notre héritage.
Vous êtes, au tournant des siècles, davantage,
Car le monde a besoin de vos enchantements.
Trembler de voir le vol, le meurtre, la curée,
Ne laisser derrière eux que déserts ou débris ?
Envisager ton torpillage, nef Paris ?
...Au mur d’ombre s’inscrit le mot de feu : Durée.
Quelle face prendra le miracle agissant ?
Quels saints à nous : Martin, Louis, Jeanne, Geneviève,
Viendront au temps d’épreuve assurer la relève ?
Que faudra-t-il d’airain, d’or, d’âmes et de sang ?
...C’est, sur l’arrière, un tendre après-midi d’automne
Couleur du col des tourterelles, où j’entends
L’impitoyable toux d’un petit de vingt ans
Qui ne fait point la guerre... et cependant, se donne.
On rêvait de concorde, et c’est dur d’être dur...
Mais si l’on veut sauver l’Esprit avec la race,
Il faut l’être, arracher les ongles du rapace,
Tuer la mort, laver la mer, draguer l’azur.
Oh ! vivre assez pour voir ces choses ! Corps fragile,
Pactise avec ton mal, gagne ton lendemain...
Je ne sais ce que Dieu, pour nous, cache en sa Main,
Mais je crois à la France autant qu’à l’Evangile.
La f'nxmce
dü
tfcw^iüuc
•scaïe aux lies
le
Renée Hamon tient, avec un brin de
coquetterie, à son titre de « reporter-vaga
bond ». Deux magnifiques et a ven
teux voyages, où elle révéla une énergie
physique et morale peu commune, un livre,
i&ux Iles de Lumière (î), appelé à un grand
retentissement à l’heure où la France se
fortifie de toute la force de son Empire et
où chacun sent de plus en olus la nécessité
de parfaire la magistrale entreprise, ont
consacré, dans le sens où elle le souhaitait,
.la réputation de cette jeune femme. Nos pos
sessions du Pacifique, ce monde de beauté
et de poésie fabuleuses, l’attiraient, mais
elle n’ignorait pas qu’une lézarde déparait
le bel édifice, qu’une lamentable carence
risquait d’y nuire au prestige de la métro
pole et qu’il fallait tenter d’y porter
remède. Elle partit. Et là où tant d’autres
avaient échoué, son ardeur généreuse a
réussi à obtenir pour les lointaines Marqui
ses quelques améliorations qui, si d’autres
suivent, sauveront — il faut l’espérer — une
belle race en train de mourir, évitant ainsi
à la France un trop tardif regret.
C’est une indomptable ténacité qui se de
vine dans le port du corps frêle que sur
monte un visage mince, mobile, éclairé de
graves yeux bruns et du reflet blond des
cheveux. On sent que la volonté de
cette petite femme n’a jamais cessé de
commander à ce corps et qu’elle l’a tou
jours conduit et ramené d’où elle l’a
•voulu... ^
— Oui, j’ai connu des moments pénibles,
subi des chocs qui en auraient abattu bien
d’autres. Mais, vaincre, c’est cela qui vaut
la peine de vivre ! A plusieurs reprises,
.j’aurais dû mourir. Chaque fois, je m’en
suis tirée, à mon avantage. C’est à l’un de
ces flirts avec la mort, que je dois un bien
très précieux : l’amitié de Colette.
— Colette, en effet, vous a écrit une
magnifique préface et cette présentation,
de sa part si rare, signale d’une façon toute
particulière au public qu’ Aux Iles de Lu
mière est un livre à lire, parce qu’il permet
de compléter et, sur certains points, de rec
tifier notre documentation sur ces mers et
ces île s du Sud en l’honneur desquelles,
pour reprendre votre expression, tant
de poètes et d’écrivains ont accordé leur
guitare. Mais comment avez-vous connu
Colette ?
— J’étais à la Salpêtrière, en passe de
subir une opération qui me laissait peu
de chances de survivre. J’avais pour
Colette une profonde admiration, mais je ne
la connaissais pas. Par hasard, un jour, de
mon lit, mes yeux tombent sur le calen
drier. 6 mars : Sainte Colette. Et, sans
réfléchir davantage, je lui écris. Je ne sais
plus trop bien ce que. je lui ai dit mais
cela dut la toucher puisqu’elle me
répondit une lettre émouvante. Réta
blie par miracle, je regagnai ma Bre
tagne natale et de là, chaque année, j’en
voyais à Colette, qui, je le savais, veille
tard, cette fleur rare qui, dès que le soir
tombe, dégage un parfum subtil. Et long
temps, le daphné fut le seul trait d’union
entre Colette et moi. Au retour de mon
premier voyage, je vins la voir et j’évo
quai pour elle ce qu’il avait été. Alors à
brûle-pourpoint : « C’est prodigieux, il faut
raconter cela à la radio. Demain, revenez
avec votre texte ». J’étais effarée, je fis
mille objections, mais il fallut bien m’exé
cuter. Et ma causerie « En Nouvelle Calé
donie avec trente-cinq francs en poche »
se déroula sans anicroche.
C« que Renée Hamon ne dit pas, c’est
que ce premier voyage fut un tour du monde
en vélo. La passagère n’était pas bien lourde,
la bourse non plus ! Pour l’entreprendre,
évadée d’une famille bourgeoise qui ne re
connaissait pas facilement aux filles la
liberté de courir seules sur les routes du
monde, munie de son diplôme de fin d’étu
des secondaires, à vingt ans, elle était partie
pour New-York enseigner le français. Afin
d’arrondir le petit pécule qu’elle amassait
déjà pour s’équiper et préparer le beau
voyage, elle peignait des cartes postales
ornées de « Happy Christmas » en lettres
d’or et faisait de la lingerie fine pour les
Américaines.
— Combien de temps dura ce tour du
monde ?
— Neuf mois. Je revins en 1936, après
avoir bouclé par l’Indochine. En Calédo
nie, notre colonie la plus belle et la plus
saine du Pacifique, celle qui possède le meil
leur nickel du monde, j’avais été fêtée.
Mais j’étais quasiment à bout de ressour
ces. A Tahiti, où je m’étais arrêtée pour
ma joie et mon enrichissement personnel,
des réflexions d’indigènes m’éclairèrent sur
un état de choses que l’on semblait ignorer
en France. Et l’idée naquit en moi d’y reve
nir, non plus en touriste, mais cette fois
en reporter. Guy ARDES.
(.A SUITê A LA QUATRIEME PACB
(1) Flammarion, éditeur.
A POirdhre des Armées
e t
Initl lit Foi
La Librairie Gallimard vient d’avoir l’excel
lente pensée de rééditer le Robinson Crusoé
de Daniel de Foë dans la célèbre traduction
de Petrus Borel. C’est l’occasion pour notre
collaborateur Elle Richard de conseiller la
lecture de ce chef-d’œuvre, trop souvent connu
par des éditions expurgées, aux lecteurs mo
bilisés — et aux autres. Signalons pour
ceux que le sujet intéresse, le livre que
M. André Reuze publia chez Grasset, il y a
quelques années, sur le marin qui servit de
modèle à Daniel de Foë : Le Véritable Ro
binson Crusoé.
Ce qui fait de la première partie de
Robinson Crusoé une œuvre essentielle,
c’est un art — qui ne s’apprend pas —
de repenser la réalité et de l’exprimer
avec l’accent de la vérité. Daniel de Foë
a été l’un des premiers à composer de ces
relations d’événement inventés — que
l’on appelle romans « vécus » — qui
donnent aux hommes l’illusion de la vie :
il a l’imagination du concret, le sens du
quotidien.
Certes, ce grand romancier n’a pas tiré
de lui le fait initial, je veux dire le point
de départ de ses histoires ; je dirai même
que l’un de ses moyens d’atteindre son
réalisme, c’est de partir toujours d’un
fait connu, d’un personnage historique.
Robinson a existé : c’était un matelot
écossais du nom de Selcraig ou Selkirk
qui vécut volontairement solitaire durant
quatre années à l’île Juan-Fernandez, au
large des côtes chiliennes, et peut-être
l’a-t-il rencontré à son retour, lorsque de
Foë, âgé de 48 ans, fuyait à Bristol la
justice des hommes.
Mais qu’est-ce donc que la petite^ rela
tion que dicta le marin rebelle à côté de
l’admirable épopée écrite par un pasteur
manqué, dix ans après cette problémati
que rencontre ?
Moll, la coupeuse de bourses, a vécu,
elle aussi, et. l’on a écrit d’elle abondam
ment — mais c’est un personnage falot
auprès de cette Moll Flanders dont de
Foë a donné l’autobiographie supposée!
Ce qu’il y a d’extraordinaire chez ce
carambouilleur (comme parle M. Jean
Prévost qui le malmène, tant il est vrai
que l’expiation ne s’arrête pas à la mort),
c’est son génie de toucher les hommes.
Taine et certain trappeur du Nord-Amé
rique, Jean-Jacques Rousseau et une
vieille femme qui erre sur le pont de
Londres s’enchantent également de ses
livres. Je veux citer deux anecdotes
frappantes.
Celle-ci, que rapporte Marcel Schowb :
« George Barrow rencontra sur le
pont de Londres une vieille femme
qui ne lisait qu’un livre. Elle ne vou
lait le vendre a aucun prix. Elle y trou
vait tout son amusement et toute sa con
solation. C’était un ouvrage ancien aux
pages usées. Barrow en lut quelques
lignes : aussitôt il reconnut l’air, le style,
l’esprit de l’écrivain du livre où d’abord
il avait appris à lire. Il couvrit son visage
de ses mains, et pensa à son enfance... Le
livre de la vieille femme, c’était Moll
Flanders. »
Et voici l’autre anecdote que Philarète
Chasles a recueillie dans son affectueuse
étude :
« Un des colons qui ont défriché les
bords de l’Ohio rend compte de la ma
nière la plus intéressante du courage
qu’il puisait dans le livre de de Foë
(Robinson ) : « Souvent, dit-il, après
avoir été vingt mois sans apercevoir
figure humaine, n’ayant pour pain que de
mauvaise orge bouillie ; harcelé par les
Indiens et par les animaux des bois ;
forcé de lutter pied à pied contre une
nature sauvage, je rentrais épuisé et, à
la lueur de ma bougie de jonc trempé
dans de la graisse de castor, je parcou
rais ce divin volume ; ce fut avec ma
Bible, ma consolation et mon soutien. Je
sentais que tout ce qu’avait fait Crusoé,
je pouvais le faire, la simplicité de son
récit portait la conviction dans ma pensée
et le courage dans mon âme. Je m’en
dormais paisible, ayant à côté de moi
mn chien que j’avais appelé « Vendre
di » ; et le lendemain, dès quatre heures,
après avoir serré ce volume plus précieux
que l’or, je reprenais ma cognée, je me
remettais à l’ouvrage et je bénissais Dieu
d’avoir donné à un homme tant de puis
sance sur ses semblables, tant de force
consolatrice. »
Les hommes sans culture, les pauvres
ses, les enfants, tels sont les lecteurs de
de Foë, dira-t-on. Gloire facile ! Bah ! Si
Robinson demeure enveloppé de ce pré
jugé, d’ailleurs faux bien qu’explicable,
Moll Flanders, le Journal de Vannée de
la peste. Lady Roxana (1), etc., etc... de
meurent aussi passionnants pour nous
que des documents historiques. On s’y
(1) On connaît encore, parmi ses œuvres
d’imiagination « pure » : les Mémoires du
Capitaine Carleton. l 'Histoire d’un Cavalier,
le Colonel Jacques, le Colonel Singleton, et
aussi l’Histoire du Diable, l’Histoire des
Apparitions.
iiixxixiziiiixxxixxitiiixixitixixxxiixxixiiiixxixiitixxiixiixxî
A la cinquième v^ge :
De ville en ville à travers
LE PORTUGAL
par A. t’SerstevCns
A la sixième page :
L'HISTOIRE VIVANTE
Georges Girard — Jean-Jacques Brousson
est longtemps trompé ; le récits de de Foë
semblaient plus réels que ces relations
véridiques composées par des témoins
inhabiles à se saisir de la vie.
Robinson, je l’ai lu comme tout le
monde, vers dix ans ou onze, dans un
gros volume rouge, doré sur tranche,
orné de belles gravures : la première
partie, bien entendu, celle qui est le
chef-d’œuvre, et, bien qu’expurgée, son
initiation au voyage et à la poésie exoti
que tenait du ravissement.
C’est, en effet, un poëme épique sans
métaphores ni hyperboles. Le Paradis
perdu, à côté de Robinson, c’est de la
poussière, un musée Grévin religieux.
Swift est sec et Ossian verbeux.
De Foë nous impose la vérité par les
détails répétés, et même par l’accent pro
testant de sa narration. Il a la ténacité
de la nature, l’immanence des saisons. On
lui reproche encore d’avoir voulu, après
coup, faire du symbolisme. Ceci ne me
choque en rien parce qu’il était tellement
identifié à son héros qu’il pouvait lui
attribuer toutes ses rêveries de « dissi
dent », toute sa passion pour la Bible
sans le défigurer. En vérité, il se minait
en lui.
Qui a vécu des heures dramatiques
comme Robinson ou comme de Foë, n’est
pas surpris de ces visions où se complaît
le solitaire, de ces aspirations vers un
autre monde, de son prosélitisme même
(lorsqu’il est sorti de sa solitude, bien
entendu).
Il n’y a pas antinomie entre le mysti
cisme de la pensée et le réalisme de
l’expression. Huysmans, le plus absolu
des naturalistes, est un mystique. Léon
Bloy est un pamphlétaire qui ne craint
aucune outrance malgré sa foi profonde.
Lorsque je lis la traduction de Pétrus
Borel, datée de 1830, réimprimée aujour
d’hui, et qui est l’une des meilleures,
malgré son « intégralité », je n’y retrou
ve pas tout l’enchantement de la pre
mière lecture, et cela se conçoit ; mais
j’y éprouve quelque chose de nouveau :
c’est la vérité de Robinson. Voilà donc
l’un des premiers (sinon le premier) des
grands romans réalistes !
Je m’aperçois que je fai* comme tnur
le monde et que je rempli-ce na< le ' *
du héros celui de l’auteur. Da-fiei rr Foë
(prononcez de Foix, puisqu’il serai* d ori
gine française) n’est pas le seul écrivain
qui ait été dévoré par sa création. La
foule ne sait pas son nom : elle parle de
Robinson à tout propos ; elle en fait un
substantif ; parfois —souvent— elle rêve
d’imiter le solitaire avec son parasol et
son perroquet. Pourtant de Foë avait bien
prévenu la postérité : « Robinson, c’est
moi ! L’île déserte, c’est ma prison ! Les
vingt-huit années de solitude, c’est ma
vie de combat, pleine de misère, de per
sécutions, de besognes ! C’est aussi mon
retour à Dieu ! » Il disait à peu près ceci
et cela dans la troisième partie — en deux
tomes — de Robinson, sous ce titre sans
hypocrisie : Sérieuses réflexions durant
la vie et les surprenantes aventures de
Robinson Crusoé.
Elie RICHARD.
LA SUITE A LA QUATRIÈME PAGE
RANCHISE
ILITAIRE
Quand
Français et Italiens
combattaient
côte à côte
Le texte que nous donnons aujourd’hui
en tête de notre Franchise Militaire n’a pas
pour auteur un combattant de 1940. M. A. Du
bois La Chartre faisait partie, en qualité
d’observateur, d’une escadrille sur le front
français quand, en 1917, il fut envoyé en
Italie. M. A. Dubois La Chartre qui, après
la guerre devait publier, chez Rieder et à
la N. R. F., plusieurs livres d’un ton très per
sonnel, tînt de 1915 à 1918, un Journal de
guerre resté inédit et dont les notes suivantes
sont extraites. D’autre part, à la 2* page oit
lira des textes de deux combattants d’au
jourd’hui : Paul Naudin et André Frank.
Venise, 16 octobre 1917-
Une voiture de’ l’escadrille nous a con
duits jusqu’à la gare de Mestre. La nu
est tombée. Enfin paraît un train, lent, tov
stores baissés. Le wagon où nous montons
est vide; dix minutes plus tard (il est neu
heures), nous sommes arrivés. Si noire es-
la nuit, si mystérieuse cette eau, si étrange
le silence, que je m’imagine au seuil de •
enfers. A tâtons, nous nous embarquor
On devine, perdues dans le ciel et extrac
dinairement lointaines, quelques étoile
troubles. Sur l’eau sont suspendues de lo
en loin quelques veilleuses bleues. L’em
barcation avance lentement, entre deux fa
laise fantomales ; à droite, à gauche appa
raissent vaguement et s’effacent une fenê
tre encadrée de colonnes, un balcon sculpte
un portique. Soudain, nous dépassons une
masse sombre et bruyante ; un clapotai
nous balance. « Il vaporetto », murmure le
gondolier. Je lui pose quelques questions.
J’apprends que la ville est interdite aux
touristes et que l’a désertée près de la moi
tié de sa population. L’an passé, une bombe
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