Titre : La Dépêche algérienne : journal politique quotidien
Éditeur : [s.n.] (Alger)
Date d'édition : 1885-10-26
Contributeur : Robe, Eugène (1890-1970). Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32755912k
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
Description : 26 octobre 1885 26 octobre 1885
Description : 1885/10/26 (A1,N102). 1885/10/26 (A1,N102).
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bd6t543237d
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-10449
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 18/04/2021
Première année. — N # 102.
PREFECTURE tVAWiHh
DEPOT LEGAL
f .
numéro tf omntixnms. Lundi, 26 octobre 1885.’
JOURNAL POLITIQUE QUOTIDIEN
Algérie. .
Franck...
ABONNEMENTS :
Trois mois Six mois
4.50 »
6 12
Un an
18
24
ADMINISTRATION ET RÉDACTION :
Rue de la Marine, n # 9, ancien hôtel Bazin.
- - -
Tontes les communications relatives aux ammonites et réclames isfrest, es
Algérie, être adressées à l’ AGENCE HAVAS, boulevard de la RépttLüijse, &!£<$£ s
Sn France, les communications sont restes savoir :
A Mirskilu, ehes M. Güstavjb ALLARD, rue.du Bansaet, A ;
A Paris, chex MM. AÜDBOURG et O, place de la Bourse, 40,
Et par lenrs correspondants.
La DBPÊCHH ALG-BRIKNNB est désignée pour l’insertion des annonoes légales, judiciaires et autres exigées pour la "validité des procédures et contrats'.
Alger, le 25 Octobre 4 885.
PAS DE 28 JOURS
Ils étaient prêts à partir, nous ne dirons
pas sac au dos, car c’est précisément pour
aller à Coléa chercher Azor, leurs armes et
le reste de leurs fourniments, qu’ils devaient,
dans la nuit, se mettre en route ; mais les
guêtres avaient été ajustées, les vastes pan
talons plissés, les vestes et les gilets brossés
à fond.
Dans la matinée, les chevelures étaient
tombées en véritable hécatombe sous le fer
des Figaros, les mentons reluisaient, rasés
de près. Beaucoup avaient déjà endossé
l’uniforme, ceux-là surtout qui avaient des
galons baltant neufs à exhiber, et toute la
journée ç’avaient été des rencontres, des
reconnaissances entre anciens camarades
qui, parfois, ne s’étaient pas revus depuis
le retour de la classe.
Quoi, c'est toi, c'est moi, oh l'heureuse
rencontre ! comme dans la parodie de
Robert le Diable, et l’on allait gaîment fra
terniser le verre â la main en se remé
morant les incidents de l’année de service;
en tirant, comme l’on dit dans l’armée, des
plans pour passer le plus agréablement pos
sible les vingt-huit jours, pendant lesquels
on allait encore se trouver coude à coude.
***
Un instant, on avait espéré que le Ministre
de la guerre ferait droit au vœu émis par
les Conseils généraux. Mais une fois re
poussé, chacun avait plus ou moins gaî
ment pris son parti, on était même tout
consolé du mauvais temps qui menaçait, en
songeant que cette pluie, si bien accueillie
par les agriculteurs, épargnerait quelques-
unes des fatigues auxquelles sont astreints
les réservistes.
Pompez, Seigneur, pour le bien de la
terre et le repos du soldat !...
Seules peut-être les mères n’étaient pas
consolées et s’effrayaient, en pensant que
leurs enfants étaient exposés à faire, sous
une pluie battante, l’étape de 40 kilomètres
qui sépare Colé* d’Alger ; et les recomman
dations de se multiplier, lorsque tout à
coup, avec la rapidité de la foudre, le bruit
se répandit,comme s’il se fut agi d’une mau
vaise nouvelle, que le ministre de la guerre,
revenant sur sa première décision, avait
résolu que l’appel n’aurait pas lieu.
Un moment, et c’est bien naturel, on crut
à un canard, à une mauvaise plaisanterie
inventée par quelque fumiste ; mais de
vant la lettre adressée par le général Loy-
sel aux journaux, il fallut bien se rendre à
l’évidence ; l’appel n’avait pas lieu, et ceux
qui avaient déjà revêtu l’uniforme, n’avaient
plus qu’à aller se déshabiller. Nous ne di
rons pas que quelque regret n’ait pas été
éprouvé par des porteurs de galons qui
n’eussent pas été fâchés de faire pendant
vingt-huit jours l’apprentissage de l’au
torité dont on les avait gratifiés in extre
mis ; mais ce pouvait être une exception, et
la nouvelle fut accueillie par une explosion
générale de joie.
Déshabillés en un tour de main, on voyait
deux heures après, au théâtre, nombre de
têtes et de mentons rasés, très correctement
vêtus, se prélasser dans leurs fauteuils, ne
dissimulant pas leur joia de rester chez
eux. Quant aux cafés de toute classe, ils
étaient bondés de monde et, jusqu’à une
heure assez avancée, des bandes joyeuses
ont parcouru la ville comme aux jours de
fête publique, pendant que les jeunes gens
dont l’appel n’aura lieu que l’année pro
chaine, s’écriaient : « Quels veinards, ce
n’est pas nous qui aurions pareille chan
ce •
*
* *
Le lendemain, tout le monde reprenait ses
occupations ordinaires, que beaucoup avaient
interrompues non sans une certaine ap
préhension, se demandant si leurs patrons
conserveraient pendant un mois vacante la
place qu’ils occupaient, et que le devoir les
forçait d’abandonner. Ah ! comme ceux-
là, rassurés sur leur avenir, ont béni avec
sincérité le nom des généraux Loysel et
Campenon.
Il n’en a pas été de même, par exemple,
pour Anatole de Boisflotté, le beau blond
qui étale, tous les soirs de théâtre, aux fau
teuils de balcon, sa barbe d’or formant
évantail, sur un gilet des plus bêcars,ni pour
la non moins belle Lydia, dont une fleur
rouge crânement plantée fait ressortir la
luxuriante chevelure noire, la reine sans
conteste de nos horizontales, qui occupa le
fauteuil placé en face de celui d’Anatole.
Lydia, chacun sait cela, est la propriété
du petit Jules, la crème du pschutt et du
vlan, dont les souliers en pointes suraigües
se redressent menaçants comme la queue
d’un scorpion ; jaloux, d’ailleurs, à la façon
d’Othello, et qui, bien que sa mine n’indique
pas un vigoureux athlète, surveille sa belle
au point de paralyser les tentatives d’infidi-
litô.
Co n’était pas en vain qu’Anatole et Lydia
s’étaient fait vis-à-vis. quatre fois par se
maine, depuis l’ouverture du théâtre. Leurs
yeux s'étaient bientôt dit ce qu’ils pensaient
l’un de l’autre, et si le petit Jules n’était pas
encore... trompé matériellement, c’est l’oc
casion seule qui avait manqué.
Or, quelle plus belle occasion po^vait-on
trouver que le départ pour Coléa de J ules,dont
tous les efforts en vue de se faire ajourner
avaient piteusement échoué. Comme ce
jour béni était attendu avec impatience par
les deux amoureux, et quel désespoir lors
que l’ordre suspendant l’appel a été connu !
On affirme que Lydia en a été malade ; le
fait est que depuis deux représentations son
fauteuil est demeuré vide. De son côté, Ana
tole promène partout son air ennuyé. Quant
au petit Jules, il redouble sa surveillance.
Sera-t-elle assez vigilante pour empêcher
le serment qu’a fait Lydia de trouver le
moyen de consoler le bel Anatole ?
Comme j’écrivais ces dernières lignes,
mon ami Z..., qui lisait par-dessus mon
épaule s’est écrié : le fait que vous venez de
raconter est de tout point exact ; mais au
lieu de spécialiser vous auriez pu générali
ser. Je connais, pour ma part, pas mal da
Lydias et d’Auatoîes, dont le général Cam
penon a renversé les amoureux projets.
Bien entendu que je n’en crois rien.
Remplis ton Verre vide,
Vile ton Verre plein.
Nous savons aujourd’hui que, grâce à
Messieurs Marchai et Samary, nous avons
à Alger deux catégories d’intransigeants,
les vieux et les jeunes.
C’est la fameuse maxime : Ote-toi de làL
que je m'y mette qui a causé cette divi
sion. On aimait bien le citoyen Lelièvre
tant qu’il était sénateur. C’est là une situa
tion qui ne gêne point ceux qui n’ont pas
atteint le quarantaine. Mais du moment
qu’on a voulu en faire un député, il est de
venu gênant pour nos ambitieux et le faux
respect qu’ils lui témoignaient a disparu.
Il y a aussi d’autres différences entre les
vieux et les jeunes. Les premiers ont un pro
gramme qui, bien que signé par des gens
qui ont an pied dans la tombe, ne sera réa
lisable que dans un demi-siècle et encore je
n’en répondrais pas. Les seconds n’en out
pas, bien qu’ils en parlent beaucoup, mais
celui qu’ils out publié est tellement vague,
qu’on peut dire qu’ils n’en ont pas. Ils en
diront quelques mots de temps à autre,
mais s’ils avaient été élus il serait déjà
oublié.
Je ne vois donc pas pourquoi les uns et
les autres se disent du même parti.
Us n’ont de commun entr’eux que l’amour
du tapage, des manifestations bruyantes,
des cris dans la rue, du boucan dans les
réunions publiques, des outrages et des
voies de fait envers tous ceux qui ne pen
sent pas comme eux.
L’émeute est leur arme principale, iis s’en
servent avant comme après le combat, vain
cus ou vainqueurs.
On i’a vu à Alger : tandis que leurs jour
naux ne lançaient contre les candidats qui
leur étaient opposés que des injures, des
calomnies, les braillards, encouragés- par
la complicité du maire, empêchaient leurs
adversaires de s’expliquer devant leurs ôlec-
Feuilleton de la Dépêche Algérienne
N” 29.
LES
DE
PAR
A. BACOT et G. PRADEL ">
PREMIÈRE PARTIE
LES DEUX TESTAMENTS
Au soir, les trompes à nouveau résonnè
rent. La cour d’honneur s’illumina de can
délabres et de torches, et l’on donna à la
meute la curée chaude du sanglier, autre
ment dit le forail.
Le duc, pendant cette cérémonie bruyan
te, et tandis que Penhoôl présentait le pied
à Suzanne, causait avec Bouvreuil.
— Jamais je n’oublierai, lui dit-il, le ser
vice que vous m’avez rendu, car j’ai un
grand devoir à remplir eu ce monde. C’est
nn avertissement de Dieu, et je n’ai que
trop tardé, t
Le due avait parlé d’une voix sourde ; de
(1) Reproduction taUrdKe m j —ma fSl b’mé
VU fctUé avec la Société do* «km ie Lettre».
plus la curée faisait grand tapage dans la
cour. Alcide, tout auprès de lui, avait été
obligé de tendre l'oreille pour saisir le sens
de ses paroles, et pourtant elles avaient été
saisies au vol. '
Un homme se tenait là, courbé, aux écou
tes, et avait tout entendu.
Appuyé sur le balustre du grand escalier,
M. de Trémeur regardait les torches, le
sanglier et la meute. Il n’avait point vu le
capitaine Cressin, qui, doucement et lente
ment, s’était coulé derrière lui.
Le capitaine s’ôtai't promis de veiller dé
sormais sur son seigneur et maître. Pour
une fois que sa surveillance avait été en
défaut, n’avait-il pas failli arriver un grand,
un irréparable malheur ? Puis, Cressin avait
pour principe d'écouter tout ce qu’ou pou
vait dire autour de lui.
Cette fois, le hasard l’avait bien servi.
— Un avertissement... Je n’ai que trop
tardé, se répétait Cressin à lui-môme. Par-
dieu 1 j’ai joliment eu raison de me faufiler
derrière le duc. Ça n’intéresse pas du tout
cet imbécile de commis-voyageur, taudis
que moi c’est une tout autre histoire.
Cependant M. de Trémeur descendait le
perron et faisait distribuer du vin et de
l’argent aux valets de chiens et aux piqueurs.
Ou but à sa santé, ou cria: « Vive monsieur
le duc ! » Penhoêl seul ne pouvait se con
soler de son échec.
Quant à Suzanne, elle trouvait le spec
tacle de la curée splendide. Elle se voyait
grandie d’heure eu heure, jouant avec con
viction et plaisir ce rôle de châtelaine aa
petit pied, car le duc n’avait d’yeux que
pour elle, et la valetaille commençant réel
lement à s’apercevoir qu’elle était dame et
maîtresse, les attentions et les politesses
s'en suivaient. C’est en son honneur que la
curée avait été faite ; on lui avait offert le
pied, et M. de Trémeur avait jeté ciuq louis
d'or à l’équipage en disant :
— Voilà ce que Madame vous donne.
Il y avait bien un petit point noir, un lé
ger nuage : l’animosité du neveu, cette ani
mosité qui était peut-être bien, à cette heu
re, eu train de sa métamorphoser en belle
et bonne haine. Mais c’était la guerre, la
lutte, et elle aimait tout cela, Suzanne ; et
puis, féru comme l’était M. de Trémeur, cet
adversaire était-il réellement bien à crain
dre ?
Cependant, au milieu de cette fête, elle
s’aperçut que le duc avait besoin de repos.
Aussi bien était-ii rompu. Ou ne supporte
pas à cet âge et en si peu de temps tant
d’émotions violentes. Malgré les plaisirs
qu’elle éprouvait, elle prétexta de môme la
fatigue pour se retirer.
Puis uue chose l’intriguait : le capitaine
Cressin lui adressait depuis un instant une
foule de signes, comme pour lui faire com
prendre qu’il avait quelque choss à lui dire.
Et cela l’énervait, la jolie créature. Elle ie
trouvait sot et maladroit, ce pauvre Cres
sin, et elle aurait voulu le voir au diable.
La meute rentra bientôt gorgée au chenil.
Les trompes sonnèrent le bonsoir, la jolie
fanfare :
i
Il est lard, bonsoir, bonne nnit.
La nuit sans bruit
Nous éconduit.
Il est tard, quittons-nous sans bruit.
Le duc. après avoir tendrement pressé la
maia de Suzanne, après avoir une dernière
fois remercié chaleureusement Alcide Bou
vreuil, se retira dans ses appartements, tan
dis que les hôtes du château regagaaienfr
successivement le leur.
Tous les bruits peu à peu s’éteignirent ;
seul, parfois, le hurlement d’un pauvre chien,
blessé dans ia bataille, troublait le silence
de la nuit.
Lorsqu’il se fut assuré que tout dormait,
que tout reposait à Trémeur, le capitaiua-
Cressin sortit avec précaution de sa cham
bre et se dirigea sur la pointe du pied vers
l’appartement de Suzanne.
Au milieu d’un couloir il prêta l’oreille ;
Il lui sembla qu’on avait marché auprès de
lui. Il s’arrêta ; nul bruit ne se faisait enten
dre, il continua sou chemin, gratta légère
ment à la porte de la chambre que la jeune
femme lui ouvrit.
Suzanne, dans son déshabillé — elle ve
nait de quitter son amazone — était si mer
veilleusement belle que Cressin ne put re
tenir une exclamation étouffée. Il admirait»
Jamais il ne l’avait vue aussi provocante»
Ses beaux cheveux à demi-dônoués lui cou
raient autour des épaules et, à la lueur
la lampe, sou teint mat resplendissait com
me un ivoire poli.
ÇA etttrre.J
" V-r. • "
■ », V \
-
j.-? -•« t
PREFECTURE tVAWiHh
DEPOT LEGAL
f .
numéro tf omntixnms. Lundi, 26 octobre 1885.’
JOURNAL POLITIQUE QUOTIDIEN
Algérie. .
Franck...
ABONNEMENTS :
Trois mois Six mois
4.50 »
6 12
Un an
18
24
ADMINISTRATION ET RÉDACTION :
Rue de la Marine, n # 9, ancien hôtel Bazin.
- - -
Tontes les communications relatives aux ammonites et réclames isfrest, es
Algérie, être adressées à l’ AGENCE HAVAS, boulevard de la RépttLüijse, &!£<$£ s
Sn France, les communications sont restes savoir :
A Mirskilu, ehes M. Güstavjb ALLARD, rue.du Bansaet, A ;
A Paris, chex MM. AÜDBOURG et O, place de la Bourse, 40,
Et par lenrs correspondants.
La DBPÊCHH ALG-BRIKNNB est désignée pour l’insertion des annonoes légales, judiciaires et autres exigées pour la "validité des procédures et contrats'.
Alger, le 25 Octobre 4 885.
PAS DE 28 JOURS
Ils étaient prêts à partir, nous ne dirons
pas sac au dos, car c’est précisément pour
aller à Coléa chercher Azor, leurs armes et
le reste de leurs fourniments, qu’ils devaient,
dans la nuit, se mettre en route ; mais les
guêtres avaient été ajustées, les vastes pan
talons plissés, les vestes et les gilets brossés
à fond.
Dans la matinée, les chevelures étaient
tombées en véritable hécatombe sous le fer
des Figaros, les mentons reluisaient, rasés
de près. Beaucoup avaient déjà endossé
l’uniforme, ceux-là surtout qui avaient des
galons baltant neufs à exhiber, et toute la
journée ç’avaient été des rencontres, des
reconnaissances entre anciens camarades
qui, parfois, ne s’étaient pas revus depuis
le retour de la classe.
Quoi, c'est toi, c'est moi, oh l'heureuse
rencontre ! comme dans la parodie de
Robert le Diable, et l’on allait gaîment fra
terniser le verre â la main en se remé
morant les incidents de l’année de service;
en tirant, comme l’on dit dans l’armée, des
plans pour passer le plus agréablement pos
sible les vingt-huit jours, pendant lesquels
on allait encore se trouver coude à coude.
***
Un instant, on avait espéré que le Ministre
de la guerre ferait droit au vœu émis par
les Conseils généraux. Mais une fois re
poussé, chacun avait plus ou moins gaî
ment pris son parti, on était même tout
consolé du mauvais temps qui menaçait, en
songeant que cette pluie, si bien accueillie
par les agriculteurs, épargnerait quelques-
unes des fatigues auxquelles sont astreints
les réservistes.
Pompez, Seigneur, pour le bien de la
terre et le repos du soldat !...
Seules peut-être les mères n’étaient pas
consolées et s’effrayaient, en pensant que
leurs enfants étaient exposés à faire, sous
une pluie battante, l’étape de 40 kilomètres
qui sépare Colé* d’Alger ; et les recomman
dations de se multiplier, lorsque tout à
coup, avec la rapidité de la foudre, le bruit
se répandit,comme s’il se fut agi d’une mau
vaise nouvelle, que le ministre de la guerre,
revenant sur sa première décision, avait
résolu que l’appel n’aurait pas lieu.
Un moment, et c’est bien naturel, on crut
à un canard, à une mauvaise plaisanterie
inventée par quelque fumiste ; mais de
vant la lettre adressée par le général Loy-
sel aux journaux, il fallut bien se rendre à
l’évidence ; l’appel n’avait pas lieu, et ceux
qui avaient déjà revêtu l’uniforme, n’avaient
plus qu’à aller se déshabiller. Nous ne di
rons pas que quelque regret n’ait pas été
éprouvé par des porteurs de galons qui
n’eussent pas été fâchés de faire pendant
vingt-huit jours l’apprentissage de l’au
torité dont on les avait gratifiés in extre
mis ; mais ce pouvait être une exception, et
la nouvelle fut accueillie par une explosion
générale de joie.
Déshabillés en un tour de main, on voyait
deux heures après, au théâtre, nombre de
têtes et de mentons rasés, très correctement
vêtus, se prélasser dans leurs fauteuils, ne
dissimulant pas leur joia de rester chez
eux. Quant aux cafés de toute classe, ils
étaient bondés de monde et, jusqu’à une
heure assez avancée, des bandes joyeuses
ont parcouru la ville comme aux jours de
fête publique, pendant que les jeunes gens
dont l’appel n’aura lieu que l’année pro
chaine, s’écriaient : « Quels veinards, ce
n’est pas nous qui aurions pareille chan
ce •
*
* *
Le lendemain, tout le monde reprenait ses
occupations ordinaires, que beaucoup avaient
interrompues non sans une certaine ap
préhension, se demandant si leurs patrons
conserveraient pendant un mois vacante la
place qu’ils occupaient, et que le devoir les
forçait d’abandonner. Ah ! comme ceux-
là, rassurés sur leur avenir, ont béni avec
sincérité le nom des généraux Loysel et
Campenon.
Il n’en a pas été de même, par exemple,
pour Anatole de Boisflotté, le beau blond
qui étale, tous les soirs de théâtre, aux fau
teuils de balcon, sa barbe d’or formant
évantail, sur un gilet des plus bêcars,ni pour
la non moins belle Lydia, dont une fleur
rouge crânement plantée fait ressortir la
luxuriante chevelure noire, la reine sans
conteste de nos horizontales, qui occupa le
fauteuil placé en face de celui d’Anatole.
Lydia, chacun sait cela, est la propriété
du petit Jules, la crème du pschutt et du
vlan, dont les souliers en pointes suraigües
se redressent menaçants comme la queue
d’un scorpion ; jaloux, d’ailleurs, à la façon
d’Othello, et qui, bien que sa mine n’indique
pas un vigoureux athlète, surveille sa belle
au point de paralyser les tentatives d’infidi-
litô.
Co n’était pas en vain qu’Anatole et Lydia
s’étaient fait vis-à-vis. quatre fois par se
maine, depuis l’ouverture du théâtre. Leurs
yeux s'étaient bientôt dit ce qu’ils pensaient
l’un de l’autre, et si le petit Jules n’était pas
encore... trompé matériellement, c’est l’oc
casion seule qui avait manqué.
Or, quelle plus belle occasion po^vait-on
trouver que le départ pour Coléa de J ules,dont
tous les efforts en vue de se faire ajourner
avaient piteusement échoué. Comme ce
jour béni était attendu avec impatience par
les deux amoureux, et quel désespoir lors
que l’ordre suspendant l’appel a été connu !
On affirme que Lydia en a été malade ; le
fait est que depuis deux représentations son
fauteuil est demeuré vide. De son côté, Ana
tole promène partout son air ennuyé. Quant
au petit Jules, il redouble sa surveillance.
Sera-t-elle assez vigilante pour empêcher
le serment qu’a fait Lydia de trouver le
moyen de consoler le bel Anatole ?
Comme j’écrivais ces dernières lignes,
mon ami Z..., qui lisait par-dessus mon
épaule s’est écrié : le fait que vous venez de
raconter est de tout point exact ; mais au
lieu de spécialiser vous auriez pu générali
ser. Je connais, pour ma part, pas mal da
Lydias et d’Auatoîes, dont le général Cam
penon a renversé les amoureux projets.
Bien entendu que je n’en crois rien.
Remplis ton Verre vide,
Vile ton Verre plein.
Nous savons aujourd’hui que, grâce à
Messieurs Marchai et Samary, nous avons
à Alger deux catégories d’intransigeants,
les vieux et les jeunes.
C’est la fameuse maxime : Ote-toi de làL
que je m'y mette qui a causé cette divi
sion. On aimait bien le citoyen Lelièvre
tant qu’il était sénateur. C’est là une situa
tion qui ne gêne point ceux qui n’ont pas
atteint le quarantaine. Mais du moment
qu’on a voulu en faire un député, il est de
venu gênant pour nos ambitieux et le faux
respect qu’ils lui témoignaient a disparu.
Il y a aussi d’autres différences entre les
vieux et les jeunes. Les premiers ont un pro
gramme qui, bien que signé par des gens
qui ont an pied dans la tombe, ne sera réa
lisable que dans un demi-siècle et encore je
n’en répondrais pas. Les seconds n’en out
pas, bien qu’ils en parlent beaucoup, mais
celui qu’ils out publié est tellement vague,
qu’on peut dire qu’ils n’en ont pas. Ils en
diront quelques mots de temps à autre,
mais s’ils avaient été élus il serait déjà
oublié.
Je ne vois donc pas pourquoi les uns et
les autres se disent du même parti.
Us n’ont de commun entr’eux que l’amour
du tapage, des manifestations bruyantes,
des cris dans la rue, du boucan dans les
réunions publiques, des outrages et des
voies de fait envers tous ceux qui ne pen
sent pas comme eux.
L’émeute est leur arme principale, iis s’en
servent avant comme après le combat, vain
cus ou vainqueurs.
On i’a vu à Alger : tandis que leurs jour
naux ne lançaient contre les candidats qui
leur étaient opposés que des injures, des
calomnies, les braillards, encouragés- par
la complicité du maire, empêchaient leurs
adversaires de s’expliquer devant leurs ôlec-
Feuilleton de la Dépêche Algérienne
N” 29.
LES
DE
PAR
A. BACOT et G. PRADEL ">
PREMIÈRE PARTIE
LES DEUX TESTAMENTS
Au soir, les trompes à nouveau résonnè
rent. La cour d’honneur s’illumina de can
délabres et de torches, et l’on donna à la
meute la curée chaude du sanglier, autre
ment dit le forail.
Le duc, pendant cette cérémonie bruyan
te, et tandis que Penhoôl présentait le pied
à Suzanne, causait avec Bouvreuil.
— Jamais je n’oublierai, lui dit-il, le ser
vice que vous m’avez rendu, car j’ai un
grand devoir à remplir eu ce monde. C’est
nn avertissement de Dieu, et je n’ai que
trop tardé, t
Le due avait parlé d’une voix sourde ; de
(1) Reproduction taUrdKe m j —ma fSl b’mé
VU fctUé avec la Société do* «km ie Lettre».
plus la curée faisait grand tapage dans la
cour. Alcide, tout auprès de lui, avait été
obligé de tendre l'oreille pour saisir le sens
de ses paroles, et pourtant elles avaient été
saisies au vol. '
Un homme se tenait là, courbé, aux écou
tes, et avait tout entendu.
Appuyé sur le balustre du grand escalier,
M. de Trémeur regardait les torches, le
sanglier et la meute. Il n’avait point vu le
capitaine Cressin, qui, doucement et lente
ment, s’était coulé derrière lui.
Le capitaine s’ôtai't promis de veiller dé
sormais sur son seigneur et maître. Pour
une fois que sa surveillance avait été en
défaut, n’avait-il pas failli arriver un grand,
un irréparable malheur ? Puis, Cressin avait
pour principe d'écouter tout ce qu’ou pou
vait dire autour de lui.
Cette fois, le hasard l’avait bien servi.
— Un avertissement... Je n’ai que trop
tardé, se répétait Cressin à lui-môme. Par-
dieu 1 j’ai joliment eu raison de me faufiler
derrière le duc. Ça n’intéresse pas du tout
cet imbécile de commis-voyageur, taudis
que moi c’est une tout autre histoire.
Cependant M. de Trémeur descendait le
perron et faisait distribuer du vin et de
l’argent aux valets de chiens et aux piqueurs.
Ou but à sa santé, ou cria: « Vive monsieur
le duc ! » Penhoêl seul ne pouvait se con
soler de son échec.
Quant à Suzanne, elle trouvait le spec
tacle de la curée splendide. Elle se voyait
grandie d’heure eu heure, jouant avec con
viction et plaisir ce rôle de châtelaine aa
petit pied, car le duc n’avait d’yeux que
pour elle, et la valetaille commençant réel
lement à s’apercevoir qu’elle était dame et
maîtresse, les attentions et les politesses
s'en suivaient. C’est en son honneur que la
curée avait été faite ; on lui avait offert le
pied, et M. de Trémeur avait jeté ciuq louis
d'or à l’équipage en disant :
— Voilà ce que Madame vous donne.
Il y avait bien un petit point noir, un lé
ger nuage : l’animosité du neveu, cette ani
mosité qui était peut-être bien, à cette heu
re, eu train de sa métamorphoser en belle
et bonne haine. Mais c’était la guerre, la
lutte, et elle aimait tout cela, Suzanne ; et
puis, féru comme l’était M. de Trémeur, cet
adversaire était-il réellement bien à crain
dre ?
Cependant, au milieu de cette fête, elle
s’aperçut que le duc avait besoin de repos.
Aussi bien était-ii rompu. Ou ne supporte
pas à cet âge et en si peu de temps tant
d’émotions violentes. Malgré les plaisirs
qu’elle éprouvait, elle prétexta de môme la
fatigue pour se retirer.
Puis uue chose l’intriguait : le capitaine
Cressin lui adressait depuis un instant une
foule de signes, comme pour lui faire com
prendre qu’il avait quelque choss à lui dire.
Et cela l’énervait, la jolie créature. Elle ie
trouvait sot et maladroit, ce pauvre Cres
sin, et elle aurait voulu le voir au diable.
La meute rentra bientôt gorgée au chenil.
Les trompes sonnèrent le bonsoir, la jolie
fanfare :
i
Il est lard, bonsoir, bonne nnit.
La nuit sans bruit
Nous éconduit.
Il est tard, quittons-nous sans bruit.
Le duc. après avoir tendrement pressé la
maia de Suzanne, après avoir une dernière
fois remercié chaleureusement Alcide Bou
vreuil, se retira dans ses appartements, tan
dis que les hôtes du château regagaaienfr
successivement le leur.
Tous les bruits peu à peu s’éteignirent ;
seul, parfois, le hurlement d’un pauvre chien,
blessé dans ia bataille, troublait le silence
de la nuit.
Lorsqu’il se fut assuré que tout dormait,
que tout reposait à Trémeur, le capitaiua-
Cressin sortit avec précaution de sa cham
bre et se dirigea sur la pointe du pied vers
l’appartement de Suzanne.
Au milieu d’un couloir il prêta l’oreille ;
Il lui sembla qu’on avait marché auprès de
lui. Il s’arrêta ; nul bruit ne se faisait enten
dre, il continua sou chemin, gratta légère
ment à la porte de la chambre que la jeune
femme lui ouvrit.
Suzanne, dans son déshabillé — elle ve
nait de quitter son amazone — était si mer
veilleusement belle que Cressin ne put re
tenir une exclamation étouffée. Il admirait»
Jamais il ne l’avait vue aussi provocante»
Ses beaux cheveux à demi-dônoués lui cou
raient autour des épaules et, à la lueur
la lampe, sou teint mat resplendissait com
me un ivoire poli.
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