À propos de l'œuvreCharles-Eloi Vial

De l’Allemagne. La Littérature et les arts

Entamé lors d’un voyage de Madame de Staël en Autriche et dans les différents Etats de la Confédération du Rhin, l’ouvrage, enrichi des conversations et des rencontres de Madame de Staël, fut ensuite relu et critiqué par Benjamin Constant, et achevé à Coppet. L’ouvrage alterne entre des chapitres descriptifs, mettant en scène la société allemande (« Le mariage de l’Empereur » ; « La Fête d’Interlaken »), et des chapitres plus théoriques présentant les idées et les acteurs de la nouvelle école de pensée allemande. Madame de Staël renversait ainsi l’idée de la suprématie de l’Empire napoléonien sur les lettres et les arts et incitait clairement les auteurs français à prendre exemple sur l'autre côté du Rhin. Les traductions de poèmes ou d'extraits de tragédies allemandes que Madame de Staël fit figurer dans certains de ses chapitres permirent ainsi de faire connaître en France la philosophie de Kant, le poète Herder, inspirateur du Sturm und drang, mais aussi les œuvres du dramaturge Lessing, les tragédies de Schiller comme La Fiancée de Messine, et surtout Goethe, dont elle commente le Faust, mais aussi certains romans comme les Souffrances du jeune Werther. Cet intérêt pour la littérature lui permit d'utiliser, pour la première fois en langue française, le mot « romantisme », inventé selon elle pour désigner « la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme ». Son appréciation des œuvres d’art allemandes relève de la même analyse, puisqu’elle y loue la peinture de la fin du Moyen Âge, tout en se livrant à un éloge soutenu des galeries princières allemandes, notamment celle de Dresde, dans l’instruction et l’inspiration des artistes. Elle y faisait aussi l’éloge du peintre Anton Mengs, inspiré par les réflexions de Winckelmann sur l’art antique. La musique n’échappait pas à ses réflexions, puisqu’elle évoquait les œuvres de Gluck et de Haydn, tout en présentant les Allemands comme un peuple profondément musicien.

Grâce à Madame de Staël, les Allemands étaient ainsi reconnus comme un peuple créatif, à l'égal des Italiens. Cela n'empêchait pas Madame de Staël de faire preuve d'objectivité, et même se montrer critique envers l'Allemagne, comme lorsqu'elle écrit que « les poêles, la bière et la fumée forment autour des gens du peuple en Allemagne une sorte d'atmosphère lourde et chaude dont ils n'aiment pas à sortir ».

 
Friedrich von Schiller (1759-1805)
Dresde
Johann Wolfgang von Goethe
Entrée de Napoléon à Berlin en 1806

Pour des raisons politiques, Madame de Staël ne pouvait pas directement évoquer les premières contestations de la domination française en Allemagne, notamment le Discours à la nation allemande de Fichte écrit en 1806, ni le pamphlet L'Allemagne dans sa profonde humiliation, dont Napoléon avait fait fusiller l'éditeur à la même époque. Napoléon, médiateur de la Confédération du Rhin, était d’ailleurs complètement absent du livre, et n'était évoqué, qu'en filigrane, par le portrait de Frédéric II de Prusse, dans des allusions à Charles Quint ou à Attila. L’empereur des Français, qui put lire les épreuves du livre, y sentit une menace pour son projet politique d’une Europe sous domination française. Il en fit interdire la publication en septembre 1810, ordonna de brûler les épreuves et de détruire le manuscrit, qui fut miraculeusement sauvé par Madame de Staël. Elle fut forcée de quitter la France après avoir vainement tenté de plaider sa cause auprès de l'empereur, dans une lettre restée célèbre : « tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce, pourquoi rougirais-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la France ? » Le ministre de la police Savary lui répondit : « il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n'est point français ». 

Berlin

La publication de ce livre à Londres en 1813, quelques semaines après Leipzig, la fameuse « bataille des nations », fit l’effet d’une bombe : les Allemands prenaient conscience de leur unité, mais ils se rendaient aussi compte qu'ils n'avaient pas besoin de la domination française pour exister en tant que nation. Le « génie allemand » était présenté comme tout aussi important selon Madame de Staël que le « génie italien » ou le « génie anglais ». Pour elle, leur puissance créatrice devait permettre aux Allemands d'en finir enfin avec la féodalité. De là découle le sentiment national allemand, qui allait mener à l’unification en 1871, mais aussi, par ricochet, à la prise d'indépendance de nations autrefois morcelées, mais unies par une culture commune comme l’Italie, la Belgique, la Pologne ou la Hongrie. Il s'agit donc du fondement même de l'idée d'Europe des nations, à l’origine de toute la diplomatie européenne du XIXe siècle, mais également des origines de l'Europe actuelle. Par son rejet du despotisme et son refus de la censure, il s'agit d'un manifeste de la pensée libérale, dont Madame de Staël est l'inspiratrice, mais aussi d’un jalon majeur dans la naissance du romantisme.