Titre : Gil Blas / dir. A. Dumont
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1894-08-13
Contributeur : Dumont, Auguste (1816-1885). Directeur de publication
Contributeur : Gugenheim, Eugène (1857-1921). Directeur de publication
Contributeur : Mortier, Pierre (1882-1946). Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344298410
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 13 août 1894 13 août 1894
Description : 1894/08/13 (N5382,A16). 1894/08/13 (N5382,A16).
Droits : Consultable en ligne
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Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-209
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 06/11/2012
SEIZIÈME ANNÉE - NUMÉRO 8382 Vn Numéro s Paris, "ïS cent. — Départements, 20 oen
LUNDI 13 AOUT 1894
A. DUMONT, Fondateur
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Ï Amuser les gens qui passent, leur plaire aujourd'hui et recommencer
t le lendemain. — i. jakhî, préface de Gil Blas.
A. DUlrONT, Fondateur
RÉDAOTIOBT
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DE 5 HEURES DU sOla A HINUIT
(Lu manuscrits ne mut Pm rmtIru)
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DEMAI N
L OURDES
PAR BUlLE ZOLA.
Amours de assac
Montreux lui plut. L'ordonnance du
médecin conseillait un séjour de deux
mois au bord de quelque lac, en un site
assez gracieux pour séduire l'esprit,
mais pas assez sauvage ou grandiose
pour le fatiguer ou l'opprimer. Le lac
de Genève convenait donc. Il s'installa
dans un des grands hôtels, près de
l'eau.
De petites habitudes le disciplinèrent,
premier remède contre les courbatures
morales. Il régularisa ses repas, ses pro-
menades, son sommeil, et s'en trouva
bien. Il comprit alors l'ordre de son doc-
teur. La @ fréquentation d'un lac est favo-
rable à l'âme en quête de paix. On n'y
trouve ni la brusquerie déséquilibrée de
la mer ni la monotonie bête du fleuve
qui coule. Le lac est immobile. C'est la
vie au repos.
Son âme se façonna sur ce modèle. Du
calme la baigna. Elle devint noncha-
lante. Et le vol des idées l'effleurait à
peine.
- Mais aussi le bleu du lac la pénétra de
poésie. La lune s'y mire du haut du ciel.
L'air est un parfum. Les bruits sont
berceurs. Il palpita, grisé d'infini.
Instantanément, son rêve, avide de
précision, se posa sur une jeune femme,
qui mangeait seule, à la table voisine. Il
ne l'avait pas encore remarquée, quoi-
que, aussitôt, elle lui parût belle et
d'une tristesse attirante. Elle ne parlait
à personne, ne restait a table que le
temps nécessaire et ne se montrait ni
dans les salons ni dans le parc. Il s'é-
tonna de ses yeux sombres et de la sorte
de sourire amer où ses lèvres s'ou-
bliaient par moments. Mais, le plus
souvent, sa figure demeurait close, im-
pénétrable.
En voyage, tout être, même insigni-
fiant, occupe l'attention. S'il offre une
énigme, la curiosité s'excite. Il se de-
mandait : « Qui est-elle ? Derrière son
masque, est-ce de la douleur ou de la
joie qui se cache ? Pourquoi cette soli-
tude? 'l Par désespoir ? par amour ? par
goût?» Sur le miroir des prunelles, il
cherchait à surprendre le trouble d'une
émotion. Elles gardaient leur impassi-
bilité. Eu raison de cette froideur, il lui
attribua une forte personnalité, ce qui
la distinguait de la foule ambiante.
Ainsi, peu à peu, elle s'imposa comme
compagne irréelle de ses rêveries. Elle
participa aux exploits romanesques en
lesquels l'inlluence du lieu et de la sai-
son l'induisait. Les couchers del so-
leil, les aurores, les clairs d'étoiles fu-
rent les cadres propices où il se donna
la comédie. La jeune femme s'y mou-
vait à son bras, serrée contre lui, bien
en scène parmi la féerie des décors,
les animant de sa souple et gracieuse
silhouette.
En l'observant aussi, il s'offrait à ta-
ble de jolies illusions, si bien qu'elle re-
marqua cette insistance un peu gê-
nante et qu'elle rougissait et se décon-
tenançait. Une fois, hardiment, elle op-
posa ses yeux aux siens, avec un repro-
che visible et comme une prière dis-
crète. Il ne la regarda plus que furtive-
ment, humblement.
Cette obéissance la toucha. Son aspect
perdit de sa rigueur. Ils furent amis, et
il devina qu'elle lui accordait sa sympa-
thie.
Tout de suite, il se rua vers l'amour.
Oui, indubitablement, il aimait. Et tout
ce que comporte l'amour : insomnies,
espoirs, désespoirs, incertitudes, sou-
pirs, il en effectua le programme sans
lassitude. Eloquemment, de loin, il ex-
primait sa peine. Il n'osait cependant
l'aborder, par crainte d'être éconduit ou
de paraître indélicat.
Mais il sentait que leurs âmes s'unis-
saient graduellement, que la sienne at-
tirait l'autre, l'imprégnait de tendresse
et lui murmurait les choses qu'il eût
voulu dire. Leurs corps resteraient-ils
indifférents ? Le désir naquit, et une
atmosphère de passion et de volupté s'é-
tablit entre eux.
Le rapprochement dépendait d'une
occasion. Elle se présenta. Un jour, il
la trouva assise au bord du lac, sous la
voûte d'un saule dont les branches
fuvaient au fil du courant. Sans cher-
cher de prétexte, il s'avança vers elle
et la salua. Elle lui fit signe de s'as-
seoir. Il obéit en tremblant.
Ils causèrent d'abord de choses bana-
les, comme des gens qui n'ont aucun
souvenir commun et qui s'enquièrent
de leurs points de contact. Lui, l'écouta
un moment. Il fut étonné de n'avoir
nulle émotion au son de sa voix, qu'il
jugea même peu harmonieuse. Com-
bien différait la voix grave qu'il lui at-
tribuait en ses heures d'illusion !
Il amena l'entretien sur des idées
plus générales, et aux questions qu'il
insinuait il s'attendait à recueillir des
réponses nettes, déterminées, celles qu'il
eût faites, lui. Non. Elle répondit dans
un autre sens, contrairement à ce qu'il
souhaitait d'entendre, à ses principes, à
ses jugements, à sa conception de la
vie. Elle ne pensait donc pas comme
lui?
Il ne s'obstina pas à poursuivre l'é-
preuve. Avec sa canne, il traça des
ronds sur le sable. Elle, regardait dans
le vide.
Il ne comprenait pas. Aucune sensa-
tion ne le troublait. Plus rien d'elle ne
l'intéressait. Pourquoi ? Qu'y avait-il de
changé? C'était la même femme, faite de
la même chair, munie du même cerveau,
offrant la même séduction. Pourquoi
quelques mots insignifiants échangés au
hasard creusaient-ils un abîme entre
eux? Car, il le devinait, elle éprouvait la
même impression glaciale.
Il voulut lui prendre la main, croyant
a un éveil des sens. A l'un et à l'autre
le toucher déplut. Etait-ce donc fini,
fini avant tout commencement ?
Hélas ! l'erreur est commune. Ils
avaient agi en dehors de leurs âmes. On
se décerne souvent des sentiments ima-
ginaires. On croit que l'amour nous lie,
alors que, tout au plus, chacun, de son
côté, subit l'influence de conditions spé-
ciales, climatériques ou physiologiques.
De loin, les deux ensembles de,besoins,
d'exigences, d'espoirs, d'appétits qui
formaient leur être à cette époque s'é-
taient appelés, avides d'étreinte et de
fusion. Puis, maintenant qu'ils avaient
obéi à l'ordre de leurs instincts passa-
gers, ils attendaient, anxieux et muets,
que le mystère de la communion s'opé-
rât.
Mais leurs âmes n'étaient pas compli-
ces : elles ne se reconnurent pas, elles
répugnèrent l'une à l'autre, d'essence
dilférente et d'aspirations diverses.
Il se leva, renouvela son salut et par-
tit.
Les jours suivants, ils se revirent a
table ou se rencontrèrent dans le parc.
Leur cœur ne battait pas plus vite. Ils
se croisaient en inclinant la tête, comme
deux étrangers dont l'un tourne a gau-
che et dont l'autre tourne à droite.
MAURICE LEBLANC
(Reproduction interdite.)
-- 4» —.
ÉCI-IOS
AUJOURD'HUI
A deux heures, counel à Deauville.
Pronostics du Gil Blas :
Prix du Gouvernement : Lutin.
Prix de Meautry : Hoche, Bricole.
Prix Guillaume-le-Conquérant : Broca-
telle, Francillon.
Prix de Villers : Ecurie Say, Express.
Prix de Honfleur: Black Eyes, Tim.
Prix des Tribunes : Mérope, Sauveterre.
En route pour Trouville ! Tel est le cri
du jour.
Parmi les joli.. femmes qui se trouvent
déjà là-bas, on cite la jolie Marie Roussel,
qui change dix fois de toilette par jour;
les sœurs Demay, qui habitent une des
plus somptueuses villas; Albertine Wolff,
qui est protégée en ce moment par un des
hommes les plus riches du monde de la
haute vie; Bianca.qui a fait les beaux jours
de Nice l'hiver dernier; les deux Soeurs
converses, ainsi nommées parce qu'elles
viennent de quitter leur couvent de Mar-
seille et ont jeté leur cornette par des-
sus les moulins en emportant leur dot ;
puis Suzanne Derval, installée au Moulin-
Joli; Caroline Otero, dont le succès de
beauté est de plus en plus grand. On voit
encore Jane de Brémont, Emilienne d'A-
lençon, Suzanne Desforges, Lisette Dumes-
nil, et la belle Marie-Louise Surville, que
le Petit-Pacha a surnommée la «Belle-Im-
pératrice», en raison de sa ressemblance
avec l'impératrice lorsqu'elle était jeune.
Il y a aussi quelques vieilles gardes; mais
laissons-les en repos.
X
L'arrivée à Trouville de la profçssional
beauty de Londres, miss Mimi Saint-Cyr,
a révolutionné les planches, et,quand on a
su qu'elle débutait ce soir à l'Eden, le
bureau de location a été envahi.
On espérait faire débuter en même
temps miss Mabel Love, autre beauté
londonienne.
Mais, paraît-il, pareilles à nos jolies
Parisiennes, ces deux jolies Anglaises ne
veulent pas jouer sur la même scène, et
Mabel Love se réserve pour cet hiver à
Paris.
Petit courrier de Bruxelles :
Les belles minettes brabançonnes ne
s'ennnient pas, et, en attendant le moment
de boucler leurs malles pour Spa et Os-
tende, elles passent leurs soirées à la foire
du boulevard du Midi, où les jeunes offi-
ciers des guides leur donnent des leçons
d'équitation au célèbre carrousel Opitz,
clos contre les intempéries du ciel.
X
L'après-midi, elles font de la bicyclette
au parc du Cinquantenaire sous l'œil de
Pierre, auquel les occasions de leur pincer
la taille ne manquent pas, et elles passent,
tout en pédalant, sous le feu de l'objectif,
toujours braqué, d'un infatigable photo-
graphe amateur, aidé d'un ami chevelu
pour pincer la poire. Ont déjà été cro-
quées par l'appareil Lily, Margot de Lam-
bert, Mathilde Damuseau, Zoé Desey,
Charlotte Lavallée, Catherine Lambin,
Zizi la négresse, Dinah avec toute sa meute
de pointers, et tutli quanti..,
X
Le e yacht le Laszarone est amarré à
Bruxelles dans le canal de Willebroek, et
le baron Herry de Loënhout a offert un
bal superbe à son bo-rd, auquel assis-
taient toutes les belles minettes braban-
çonnes.
M. Buis, bourgmestre de Bruxelles,et le
Père Bruscambille y assistaient également,
et, chose extraordinaire, nous assure-t-on,
ils ont daigné respirer les fleurs compo-
sant la cargaison de ce bateau.
Le Lazsarone ira, d'ici quelques jours,
jeter l'ancre devant Ostende, où des fêtes
superbes se préparent.
Sonadieu, qui vient de faire une excur-
sion dans les Vosges, m'adresse une pen-
sée qu'il a copiée sur le registre déposé à
la Feuillée-Dorothée, ce site merveilleux
d'où l'on découvre tout le « Val d'Ajol ».
La voici pour ce qu'elle vaut :
« Qu'est-ce que la richesse ? La richesse
est la bretelle qui soutient le pantalon de
l'existence 1 » «
Et c'est signé Margot de Gevers !
A quelle époque la spirituelle Parisienne
peut-elle bien être passée par là ?
Nous avons parlé,avant-hier, de la scène
de pugilat entre M. Edmond de Saint-N.
et M. Av., dans un café du boulevard.
M. Paul Avernay nous prie de déclarer
qu'il n'est nullement question de lui. Ce
sympathique sportsman est, du reste, de-
puis une quinzaine de jours à Dieppe.
Des hauteurs d 'Hennequeville, on pou-
vait admirer, montant au grand trot la
route qui conduit de Trouville à Hon-
fleur, une troïka, attelée de superbes trot-
teurs russes, conduits par un Osip vêtu
du costume historique admiré dans les
Danicheff.
Un mail-coach suivait.Les éclats de rire,
les gais propos s'échangeaient d'un équi-
page à l'autre.
L'Intrépide Vide-Bouteilles avait convié
à dîner, à Honfleur, ses amis et amies, au
nombre desquels figurait le célèbre boïard
qui révolutionne, depuis quelque temps,
toutes les plages de la Manche avec son
équipage ultra-fantaisiste et ses dépenses
fastueuses.
Sur le mail-coach, Marcelle Demay, une
ravissante créature, faite au tour et au
moule, d'une gaieté endiablée ; Nadège,
une pensionnaire de Marchand, qui vient
de se tailler un gros succès à l'Eden trou-
villais; la belle Cécile Otero, Suzanne de
Marainville, Léonie Bendler, Renée de
Presles, Adèle Richers, Coco Marmier,
etc., etc.
Visité, hier, avec le peintre des danseu-
ses, l'ami Mesplès, le bel atelier qu'Emile
Mathon a installé dans sa villa du Plein-
Air, à Dieppe.
J'ai passé véritablement une bien agréa-
ble matinée, car jamais je n'ai vu des tra-
vaux plus intéressants que ceux de cet ar-
tiste, qui est de tout premier ordre. Il va
partir prochainement pour Nice, où il va
mettre en place, dans la splendide villa
de M. et madame Allemand, les merveil-
leuses décorations de styles variés qu'il
vient d'exécuter avec le grand talent dont
peuvent se faire une idée ceux qui ont vu
la jetée-promenade de Nice.
Tout ce travail a été entièrement conçu
et exécuté par ce maître. Ce qu'il vient
de faire pour madame Allemand est cer-
tainement aussi intéressant, et, le jour où
on pendra la crémaillère, j'espère bien en
être, pour admirer de nouveau ce chef-
d'œuvre..
Je suis très inquiet : notre sympathique
confrère M. Arthur Meyer, qui, depuis la
mort de ce pauvre Magellan, est chargé de
régler la mode, n'a pas encore décrété
d'ordonnance la canne à patte d'écrevisse,
C'est cependant la canne de tous nos
jeunes élégants. Il est vrai que le Prince
ne l'a pas encore adoptée : rien d'étonnant
alors que l'arrêté n'ait pas encore été
pris.
Allons, mon cher confrère, vite, dites-
nous si la canne à patte d'écrevisse est
ou n'est pas very select.
Pauvre Jenny !. les hommes noirs ont
tout vendu chez elle. Oh ! les monstres !
n'avoir pas eu pitié de ce gentil minois si
éveillé et de ses deux grands yeux, aux-
quels il faut presque cinq minutes pour
se refermer ! Ces hommes noirs ! Ces hom-
mes noirs, décidément, ne valent pas la
corde pour les pendre.
Hélène C., j'en suis convaincu, sera
de notre avis.
Ce qu'on ne sait peut-être pas encore.
Une des plus belles filles qui figuraient,
cet hiver, dans la pièce en vogue du
théâtre Cluny*— oui, du théâtre Cluny
(pends-toi, Marx !) — aurait pu concourir,
il y a quelques jours encore, pour le prix
qu'on décerne, chaque année, à Nanterre.
Mais le petit Dieu malin qui compte tant
de fidèles a encore fait des siennes, et, de-
puis cinq ou six jours,Cythère compte une
nouvelle recrue, et Paris, une pucelle de
moins.
Voici dans quelles circonstances a eu
lieu l'aventure. Après avoir passé en revue
le bataillon de ses adorateurs, après avoir
sérieusement étudié les têtes de chaque
candidat,la blonde cousine de Suzanne D.
s'est décidée à choisir un brillant sports-
man, dont les équipages conduits à quatre
sont bien connus.
Le mariage a été célébré sans tambours
ni trompettes, au chalet Orphée, à des
conditions très onéreuses pour le mon-
sieur, qui a été obligé — voulant à tout
prix cette fleur d'oranger — de souscrire à
toutes les exigences de la jeune débutante,
qui a demandé hôtel, chevaux, voitures et
le reste.
Est-ce vrai?
Non contente de ses succès de jolie
femme, voilà que miss Méry Hamilton
veut essayer son pouvoir sur la race che-
valine.
Il paraît que, dans le courant de l'année
prochaine, miss Méry Hamilton nous pré-
sentera un magnifique cheval de pur sang,
Titus, dressé et monté par elle. C'est pro-
bablement sur la scène des Folies-Bergère
que miss Méry Hamilton débutera. On
sait que M. Marchand a, depuis quelque
temps, le monopole de toutes les jolies
femmes de Paris : nul doute, par consé-
quent, qu'il refuse de nous présenter cette
horsewoman,qui remportera, nous en som-
mes convaincus, de grands succès, car
c'est une écuyère consommée.
Il y a quelques jours, nous avons raconté
avec quelle habileté elle s'était rendue
maîtresse de son cheval,qui s'était emballé
en plein Bois.
Vous la connaissez tous. Régulièrement,
on la voit au Bois dans la journée, et, le
soir, dans quelque avant-scène. Elle est
grande, svelte, pâle comme un marbre de
Paros et a des yeux d'un bleu sombre;
mais ce qui fait surtout l'admiration des
snobs, ce sont ses cheveux aile-de-cor-
beau. Or les cheveux sont postiches, et
cette jolie tête est plus chauve que celle
d'un académicien. C'est, paraît-il, à la
suite d'une grave maladie que la belle
Jehanne (soyons discrets) a éprouvé la
douleur de perdre ses illusions et sa noire
chevelure.
Le sport taxophile est très prospère en
ce moment en Angleterre, où, pendant
tout le mois de juillet, il y a des mee-
tings.
Ce sont les dames qui sont en majorité
dans ces tournois fashionnables.
Les distances sont de 80, 60 et 30 mè-
tres. Le total des points se compte sur les
trois distances; six douzaines de flèches
sont accordées à chaque tireuse. Sur les 72
coups, il y en a parfois 50 et même 60 qui
atteignent la cible, ce qui indique une
certaine adresse, surtout à la distance de
80 mètres.
On annonce de*nouveau un mariage en-
tre M. le baron L. de R., un sportsman
très connu à Pau et dans le Sud-Ouest,
et une écuyère, ex-pensionnaire du cirque
Renz, qui a passé quelque temps à Paris.
Deux publications périodiques, quelle
que soit leur périodicité, peuvent-elles
porter le même titre ?
Telle est la question qui, posée devant
le tribunal de commerce, vient d'être ré-
solue négativement par les juges consu-
laires.
M0 Triboulet, agréé, au nom de M. La
Fare, éditeur du Tout-Paris, ayant de-
mandé qu'il fût fait défense à un petit
journal hebdomadaire s'intitulant Tout-
Paris-Journal de faire usage des mots
« Tout-Paris», a obtenu gain de cause.Ces
deux mots devront disparaître du titre
dans le mois de la signification du juge-
ment, sous peine d'une contrainte de cin-
quante francs par infraction.
Le Tout-Paris-Journal a été, en outre,
condamné aux dépens. "rIr
Nous apprenons avec plaisir que M.
Mathieu Desroches vient de recevoir les
palmes académiques. Cette distinction lui
était bien due, d'ailleurs,pour ses merveil-
leuses photographies, qui sont de vérita-
bles œuvres d'art.
Si cela continue, tout Paris passera au
concert des Ambassadeurs pour applaudir
la Revue desnabillÙ, de notre confrère M.
Jean d'Arc, et cela malgré orages et bour-
rasques. Il est vrai que le concert des Am-
bassadeurs possède une toiture mobile qui
permet, en une minute, de le transformer
en salle couverte sinon fermée. Reconnais-
sons de suite que la Revue déshabillée n'est
pas faite selon la formule et les procédés
des revustes de profession, lesquels n'au-
raient pas manqué de nous parler de la
reconstruction de l'Opéra-Comique ou de
Madame Sans-Gêne, sans rater le tradition-
nel couplet patriotique chanté faux par
une jolie fille en maillot. Or c'est juste-
ment peut-être cette inexpérience de «nou-
veau » qui nous plaît.
Le temps se met enfin au beau, et nous
avons le droit, semble-t-il, d'attendre
quelques compensations de l'arrière-sai-
son. Et où en jouirait-on mieux qu'à Pou-
gues, dans cette jolie station thermale dont
les environs ont un charme si pénétrant et
si particulier ? ".- :te::..:::L
, NOUVELLES A LA MAIN
Une belle-mère à sa belle-fille :
— Vous recevez, ma chère amie, beau-
coup trop de jeunes gens.
- Pourquoi ce reproche ? Est-ce quo
vous craignez quelque chose?
— C'est pour vous que je parle, ma
fille. Ignorez-vous que la chair est faible?
— Ah ! non, maman, votre fils me le
prouve souvent.
LE DIABLE BOITEUX.
CHRONIQUE
Quand le temps viendra, le temps
des vacances.
Eh bien, le voici venu, ce temps béni
des collégiens, des hôteliers et des huis-
siers du palais Bourbon. Le verbe par-
tir est actuellement le verbe le plus con-
jugué en toute langue. Les malles s'en-
tassent sur les galeries des fiacres, et l'on
diraitqu'une caravane campe sur chaque
quai de gare. Il faut ajouter des wagons
aux trains, charger les bateaux à vapeur
jusqu'à la ligne de flottaison. Pourquoi
a-t-on abandonné les diligences ? Elles
feraient recette, — et je me suis laissé
dire qu'on refuse des voyageurs au fu-
niculaire de Belleville.
Ce ne sont que paquets, ce ne sont
que valises.
Quelle fureur d'exode et de locomo-
tion ! Tout le monde va à la mer, aux
eaux, à la campagne, ou, pour le moins,
quelque part. Jamais mode n'est à ce
point entrée dans les moeurs. J'ose à
peine avouer que j'écris ces lignes à
Paris, l'odieux Paris, l'intolérable Paris,
pas bien loin du Boulevard. J'ose en-
core moins me montrer par les rues, de
peur de rencontres intempestives, d'é-
tonnements ironiques, de moues dédai-
gneuses et d'exclamations dans ce goût:
« Comment? ma chère, encore ici ?.
Vous n'y songez pas ?. A Paris, an
mois d'août !. Et vous y pouvez te-
nir?. » Je pourrais répondre: « Et
vous ?. » Mais j'aurais à subir le récit
d'embarras impossibles à prévoir, de re-
tards survenus à la dernière heure,-
et cette conclusion obligatoire : « C'est
fini, heureusement. Je pars ce soir et
je ne reviendrai que dans deux mois.
au plus tôt. Amusez-vous bien. » Là-des,
sus, un petit signe protecteur et com-
patissant. Bon voyage !
Avez-vous remarqué que,neuf fois sur
dix, on part « le soir même » ? C'est un
inoffensif travers. Je sais que, le lende-
main, dans trois jours, la semaine pro-
chaine, si j'étais d'humeur malicieuse,
je surprendrais ces impatients touristes
dans leur appartement, bien disposé ef
bien entretenu, n'offrant nul symptôme
de départ, fiévreusement occupés k. lire
Lourdes, par exemple, en gens qui ont
un bon mois devant eux. N'importe : ils
vont partir, ils partent, ils sont partis,
— à moins que, le matin même, juste-
ment, ils ne viennent de rentrer. Je sais
encore que, parmi ceux qui partent (cai
il y en a, je le reconnais), il en est —
et beaucoup, et combien't - poar qui
voyager est simplement faire changer
d'air leur ennui et leur futilité, qui vont
retrouver, a cinquante lieues ou plus de
l'Opéra, les mêmes visages, les mêmes
divertissements, les mêmes potins, les
mêmes vices, les mêmes fatigues. Com-
ment ne les retrouveraient-ils pas? Ils
les transportent avec eux et ne se dé-
placent qu'à cette condition. C'est leur
façon de se reposer. La villégiature à l'u-
sage des gens du monde, c'est, le plus
souvent, se lever à midi, changer de toi-
lette quatre fois par jour et tirer a cinq,
ou non, au bord de l'Océan. Ils emportent
Paris à la semelle de leurs souliers.
Ils reviennent un peu plus surmenés,
un peu plus inutiles qu'auparavant. Ce*
pendant, lorsqu'un pauvre diable de bou-
tiquier, un employé de ministère ou
quelque forçat de bureau, pour qui
Trouville est le jardin des Tuileries et
qui se représente les Alpes d'après les
buttes Chaumont, rencontre un omni-
bus de chemin de fer couronné de mal-
les, de ces belles malles au cuir verni et
RASTA-LES-BAINS
PAR
1er août. — On nous avait conseillé :
i Allez à Rasta-les-Bains. Station ther-
male unique, population de premier
choix, un pays admirable ; vous ferez du
touring. » Nous partons ; arrivée après i
quatorze heures de wagon et deux heu-
res de patache. Rasta-les-Bains est un
pays de montagnes, uniformément vert-
terne ; on y soigne les maladies des
poumons -, on y gagne aussi des maux
de gorge que l'on va ensuite soigner ;
ailleurs.
Le pays est très sain : il y pleut trois
jours sur quatre : mais, le quatrième
jour, il fait un tel vent que 1 humidité
en est balayée pour vingt-quatre heu-
res.
Par exemple, le paysage est très pit-
toresque; il faut l'avoir vu pour com-
prendre le réalisme des tableaux-pen-
dules : même aspect de carton-pâte
verni, même truquage. Chaque fois que
l'heure sonne au clocher du fond, on
voit passer un train au premier plan,
la cascade en verre filé entre en mouve-
ment, un trouDeau de vaches défile, et
les ailes d'un petit moulin se mettent à
tourner. C'est à la fois ingénieux et
joli.
Les habitants se recommandent par
leurs mœurs simples; dix mois de l'paanr-
née, ils vivent des produits de la terre,
qui est d'une exceptionnelle aridité ; les
autres mois, ils vivent sur le baigneur.
Aussi, durant deux mois, ils s'habil-
lent en Savoyards d'opéra comique et
soignent la couleur locale pour les tou-
ristes. Ils vendent des objets en bois
travaillé, qu'on leur envoie de Suisse ;
ils peignent,dessus «Souvenir de Rasta-
les-Bains». Or, comme nous autres.Pari-
siens, nous avons le culte du souvenir,
l'industrie prospère.
Le long de la route, il y a un mendiant
tous les dix mètres : mendiants pittores-
ques, mendiants pour aquarelle de jeune
fille, avec grands cheveux blancs et
large chapeau. Au revers de la route,
quelques ânes pensifs suivent du regard
la diligence. A Paris aussi nous avons
des ânes, mais ils ne sont pas pensifs.
Le monde des baigneurs est divisé en
trois classes distinctes : 1° Les abbés,
une colonîe d'ecclésiastiques qui se lo-
gent par groupes dans les bouges obs-
curs de la ville. Ils sortent quatre par
quatre, font toutes les ascensions, se
prêtent la Croix; ils sent beaucoup, et,
néanmoins^ on lest voit 2° Les bons
bourgeois parqués dans les pensions de
famille ; tous les jours, ils montent jus-
qu'à un certain endroit de la montagne,
s'asseyent et attendent qu'il soit l'heure
de redescendre. 3° Enfin, la grande ma-
jorité des rastaquouères.
Que de rastaquouères ! Il y en a de
toutes les couleurs, jabotant dans toutes
les langues; les uns sont jaune-coing;
les autres, rouge foncé, brique, citron-
pas-mûr ; les divers pays sont représen-
tés : c'est la table d'hôte de Babel. Et
pas un hôtel qui n'ait soa assortiment
d'Argentins, de Turcs, de Grecs, de
Hollandais, de Portugais, de Russes, de
Hongrois, d'A é cain et même de
Français, car nous avons ms ru ta-
quouères nationaux.
Or—entente admirable, quoique invo-
lontaire- tous ces gens-là sont nobles !
Le moins titré est comte, et ceux qui
ne sont pas titrés se proclament général
ou colonel. Le Journal des Etrangers
est intéressant à consulter : le d'Hozier
du rastaquouérisme. J'y relève le nom
de certaine comtesse rousse, plus au-
thentiquement comtesse que rousse,
bien connue des plages où 1 on ne s'en-
nuie pas. Là, elle se trouve dans son
élément.
Il y a des ducs de Bondy, des barons
de Poissy, des comtes de Vincennes, un
général tlabanoff, que l'on a surnommé
Abatneuf (car il y a un t ripot dans la
localité), des vicomtes de la Poussette
et toute la vieille noblesse hellénique en
poulo, en iadès et en achi. Oncques et
nulle part on n'a vu ces gens-là.
La mode est aux photographies ins-
tantanées : pas un baigneur que l'on ne
rencontre avec un appareil en arrêt sur
le nombril. Nous avons donc pris quel-
ques instantanés à table d'hôte.
D'abord, les RASTACANARIS, la famille
complète des Hellènes bruyants, tapa-
geurs, excentriques et d'un exotisme
encombrant.
MADAME RASTACANARIS. — A dû être
fort belle; encore des restes. Cinquante
ans, en paraît à peine quarante-six. Ah!
ces Grecques! Elles trichent jusque sur
leur âgeî S'habille de petites toilettes
jeunettes qui font mieux ressortir sa
plantureuse maturité. Coiffe tantôt des
capotes à ailes, tantôt d'immenses cha-
peaux à plumes, en sorte qu'elle a l'air
tantôt d une walkyrie empâtée, tantôt
d'un pompon de corbillard. S'émaille
avec tant de soin qu'elle n'ose plus man-
ger de peur de se craqueler.
MONSIEUR. — Un Pallicare sans im-
portance, au faciès mangé par d'énor-
mes moustaches.
MESDEMOISELLES RASTACANARIS. —
Deux charmants petits laissés-pour-
compte. Pas laides, jolies même, n'é-
taient leur bouche trop grande et leurs
narines chevalines. Ont dévalisé le ma-
gasin Liberty. Et faut voir comme c'est
élevé! Les voilà, les bienfaits de l'édu-
cation dite,comme le vol,à VaméricaineI
Ces jeunes personnes affichent un «lais-
ser-aller», ou plutôt un «lâchez-tout» du
meilleur ton ; on sait combien la har-
diesse et l'audace conviennent aux
jeunes filles. Sont assez grandes pour
se conduire elle-mêmes, sans l'aide de
leur mère ou de leur gouvernante ; ne
manquent pas de cavaliers pour les pro-
téger. Essayent de surmonter à force
d'exercices une incurable chlorose.
LE CADET. — Neuf ans, mais donne
déjà beaucoup d'espérances. A imaginé
de tirer des petards dans les jambes des
malades qui vont au bain.
Miss. — La gouvernante anglaise. Ti-
tulaire d'une exquise sinécure. Elle ne
gouverne rien. Sourit d'un air approba-
teur : c'est tout son rôle.
Autour d'eux voltigent : -J.i
I. LE SOUS-LIEUTENANT RÉTAMEUR. —
Un curieux phénomène. Jamais de m?
LUNDI 13 AOUT 1894
A. DUMONT, Fondateur
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t le lendemain. — i. jakhî, préface de Gil Blas.
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DEMAI N
L OURDES
PAR BUlLE ZOLA.
Amours de assac
Montreux lui plut. L'ordonnance du
médecin conseillait un séjour de deux
mois au bord de quelque lac, en un site
assez gracieux pour séduire l'esprit,
mais pas assez sauvage ou grandiose
pour le fatiguer ou l'opprimer. Le lac
de Genève convenait donc. Il s'installa
dans un des grands hôtels, près de
l'eau.
De petites habitudes le disciplinèrent,
premier remède contre les courbatures
morales. Il régularisa ses repas, ses pro-
menades, son sommeil, et s'en trouva
bien. Il comprit alors l'ordre de son doc-
teur. La @ fréquentation d'un lac est favo-
rable à l'âme en quête de paix. On n'y
trouve ni la brusquerie déséquilibrée de
la mer ni la monotonie bête du fleuve
qui coule. Le lac est immobile. C'est la
vie au repos.
Son âme se façonna sur ce modèle. Du
calme la baigna. Elle devint noncha-
lante. Et le vol des idées l'effleurait à
peine.
- Mais aussi le bleu du lac la pénétra de
poésie. La lune s'y mire du haut du ciel.
L'air est un parfum. Les bruits sont
berceurs. Il palpita, grisé d'infini.
Instantanément, son rêve, avide de
précision, se posa sur une jeune femme,
qui mangeait seule, à la table voisine. Il
ne l'avait pas encore remarquée, quoi-
que, aussitôt, elle lui parût belle et
d'une tristesse attirante. Elle ne parlait
à personne, ne restait a table que le
temps nécessaire et ne se montrait ni
dans les salons ni dans le parc. Il s'é-
tonna de ses yeux sombres et de la sorte
de sourire amer où ses lèvres s'ou-
bliaient par moments. Mais, le plus
souvent, sa figure demeurait close, im-
pénétrable.
En voyage, tout être, même insigni-
fiant, occupe l'attention. S'il offre une
énigme, la curiosité s'excite. Il se de-
mandait : « Qui est-elle ? Derrière son
masque, est-ce de la douleur ou de la
joie qui se cache ? Pourquoi cette soli-
tude? 'l Par désespoir ? par amour ? par
goût?» Sur le miroir des prunelles, il
cherchait à surprendre le trouble d'une
émotion. Elles gardaient leur impassi-
bilité. Eu raison de cette froideur, il lui
attribua une forte personnalité, ce qui
la distinguait de la foule ambiante.
Ainsi, peu à peu, elle s'imposa comme
compagne irréelle de ses rêveries. Elle
participa aux exploits romanesques en
lesquels l'inlluence du lieu et de la sai-
son l'induisait. Les couchers del so-
leil, les aurores, les clairs d'étoiles fu-
rent les cadres propices où il se donna
la comédie. La jeune femme s'y mou-
vait à son bras, serrée contre lui, bien
en scène parmi la féerie des décors,
les animant de sa souple et gracieuse
silhouette.
En l'observant aussi, il s'offrait à ta-
ble de jolies illusions, si bien qu'elle re-
marqua cette insistance un peu gê-
nante et qu'elle rougissait et se décon-
tenançait. Une fois, hardiment, elle op-
posa ses yeux aux siens, avec un repro-
che visible et comme une prière dis-
crète. Il ne la regarda plus que furtive-
ment, humblement.
Cette obéissance la toucha. Son aspect
perdit de sa rigueur. Ils furent amis, et
il devina qu'elle lui accordait sa sympa-
thie.
Tout de suite, il se rua vers l'amour.
Oui, indubitablement, il aimait. Et tout
ce que comporte l'amour : insomnies,
espoirs, désespoirs, incertitudes, sou-
pirs, il en effectua le programme sans
lassitude. Eloquemment, de loin, il ex-
primait sa peine. Il n'osait cependant
l'aborder, par crainte d'être éconduit ou
de paraître indélicat.
Mais il sentait que leurs âmes s'unis-
saient graduellement, que la sienne at-
tirait l'autre, l'imprégnait de tendresse
et lui murmurait les choses qu'il eût
voulu dire. Leurs corps resteraient-ils
indifférents ? Le désir naquit, et une
atmosphère de passion et de volupté s'é-
tablit entre eux.
Le rapprochement dépendait d'une
occasion. Elle se présenta. Un jour, il
la trouva assise au bord du lac, sous la
voûte d'un saule dont les branches
fuvaient au fil du courant. Sans cher-
cher de prétexte, il s'avança vers elle
et la salua. Elle lui fit signe de s'as-
seoir. Il obéit en tremblant.
Ils causèrent d'abord de choses bana-
les, comme des gens qui n'ont aucun
souvenir commun et qui s'enquièrent
de leurs points de contact. Lui, l'écouta
un moment. Il fut étonné de n'avoir
nulle émotion au son de sa voix, qu'il
jugea même peu harmonieuse. Com-
bien différait la voix grave qu'il lui at-
tribuait en ses heures d'illusion !
Il amena l'entretien sur des idées
plus générales, et aux questions qu'il
insinuait il s'attendait à recueillir des
réponses nettes, déterminées, celles qu'il
eût faites, lui. Non. Elle répondit dans
un autre sens, contrairement à ce qu'il
souhaitait d'entendre, à ses principes, à
ses jugements, à sa conception de la
vie. Elle ne pensait donc pas comme
lui?
Il ne s'obstina pas à poursuivre l'é-
preuve. Avec sa canne, il traça des
ronds sur le sable. Elle, regardait dans
le vide.
Il ne comprenait pas. Aucune sensa-
tion ne le troublait. Plus rien d'elle ne
l'intéressait. Pourquoi ? Qu'y avait-il de
changé? C'était la même femme, faite de
la même chair, munie du même cerveau,
offrant la même séduction. Pourquoi
quelques mots insignifiants échangés au
hasard creusaient-ils un abîme entre
eux? Car, il le devinait, elle éprouvait la
même impression glaciale.
Il voulut lui prendre la main, croyant
a un éveil des sens. A l'un et à l'autre
le toucher déplut. Etait-ce donc fini,
fini avant tout commencement ?
Hélas ! l'erreur est commune. Ils
avaient agi en dehors de leurs âmes. On
se décerne souvent des sentiments ima-
ginaires. On croit que l'amour nous lie,
alors que, tout au plus, chacun, de son
côté, subit l'influence de conditions spé-
ciales, climatériques ou physiologiques.
De loin, les deux ensembles de,besoins,
d'exigences, d'espoirs, d'appétits qui
formaient leur être à cette époque s'é-
taient appelés, avides d'étreinte et de
fusion. Puis, maintenant qu'ils avaient
obéi à l'ordre de leurs instincts passa-
gers, ils attendaient, anxieux et muets,
que le mystère de la communion s'opé-
rât.
Mais leurs âmes n'étaient pas compli-
ces : elles ne se reconnurent pas, elles
répugnèrent l'une à l'autre, d'essence
dilférente et d'aspirations diverses.
Il se leva, renouvela son salut et par-
tit.
Les jours suivants, ils se revirent a
table ou se rencontrèrent dans le parc.
Leur cœur ne battait pas plus vite. Ils
se croisaient en inclinant la tête, comme
deux étrangers dont l'un tourne a gau-
che et dont l'autre tourne à droite.
MAURICE LEBLANC
(Reproduction interdite.)
-- 4» —.
ÉCI-IOS
AUJOURD'HUI
A deux heures, counel à Deauville.
Pronostics du Gil Blas :
Prix du Gouvernement : Lutin.
Prix de Meautry : Hoche, Bricole.
Prix Guillaume-le-Conquérant : Broca-
telle, Francillon.
Prix de Villers : Ecurie Say, Express.
Prix de Honfleur: Black Eyes, Tim.
Prix des Tribunes : Mérope, Sauveterre.
En route pour Trouville ! Tel est le cri
du jour.
Parmi les joli.. femmes qui se trouvent
déjà là-bas, on cite la jolie Marie Roussel,
qui change dix fois de toilette par jour;
les sœurs Demay, qui habitent une des
plus somptueuses villas; Albertine Wolff,
qui est protégée en ce moment par un des
hommes les plus riches du monde de la
haute vie; Bianca.qui a fait les beaux jours
de Nice l'hiver dernier; les deux Soeurs
converses, ainsi nommées parce qu'elles
viennent de quitter leur couvent de Mar-
seille et ont jeté leur cornette par des-
sus les moulins en emportant leur dot ;
puis Suzanne Derval, installée au Moulin-
Joli; Caroline Otero, dont le succès de
beauté est de plus en plus grand. On voit
encore Jane de Brémont, Emilienne d'A-
lençon, Suzanne Desforges, Lisette Dumes-
nil, et la belle Marie-Louise Surville, que
le Petit-Pacha a surnommée la «Belle-Im-
pératrice», en raison de sa ressemblance
avec l'impératrice lorsqu'elle était jeune.
Il y a aussi quelques vieilles gardes; mais
laissons-les en repos.
X
L'arrivée à Trouville de la profçssional
beauty de Londres, miss Mimi Saint-Cyr,
a révolutionné les planches, et,quand on a
su qu'elle débutait ce soir à l'Eden, le
bureau de location a été envahi.
On espérait faire débuter en même
temps miss Mabel Love, autre beauté
londonienne.
Mais, paraît-il, pareilles à nos jolies
Parisiennes, ces deux jolies Anglaises ne
veulent pas jouer sur la même scène, et
Mabel Love se réserve pour cet hiver à
Paris.
Petit courrier de Bruxelles :
Les belles minettes brabançonnes ne
s'ennnient pas, et, en attendant le moment
de boucler leurs malles pour Spa et Os-
tende, elles passent leurs soirées à la foire
du boulevard du Midi, où les jeunes offi-
ciers des guides leur donnent des leçons
d'équitation au célèbre carrousel Opitz,
clos contre les intempéries du ciel.
X
L'après-midi, elles font de la bicyclette
au parc du Cinquantenaire sous l'œil de
Pierre, auquel les occasions de leur pincer
la taille ne manquent pas, et elles passent,
tout en pédalant, sous le feu de l'objectif,
toujours braqué, d'un infatigable photo-
graphe amateur, aidé d'un ami chevelu
pour pincer la poire. Ont déjà été cro-
quées par l'appareil Lily, Margot de Lam-
bert, Mathilde Damuseau, Zoé Desey,
Charlotte Lavallée, Catherine Lambin,
Zizi la négresse, Dinah avec toute sa meute
de pointers, et tutli quanti..,
X
Le e yacht le Laszarone est amarré à
Bruxelles dans le canal de Willebroek, et
le baron Herry de Loënhout a offert un
bal superbe à son bo-rd, auquel assis-
taient toutes les belles minettes braban-
çonnes.
M. Buis, bourgmestre de Bruxelles,et le
Père Bruscambille y assistaient également,
et, chose extraordinaire, nous assure-t-on,
ils ont daigné respirer les fleurs compo-
sant la cargaison de ce bateau.
Le Lazsarone ira, d'ici quelques jours,
jeter l'ancre devant Ostende, où des fêtes
superbes se préparent.
Sonadieu, qui vient de faire une excur-
sion dans les Vosges, m'adresse une pen-
sée qu'il a copiée sur le registre déposé à
la Feuillée-Dorothée, ce site merveilleux
d'où l'on découvre tout le « Val d'Ajol ».
La voici pour ce qu'elle vaut :
« Qu'est-ce que la richesse ? La richesse
est la bretelle qui soutient le pantalon de
l'existence 1 » «
Et c'est signé Margot de Gevers !
A quelle époque la spirituelle Parisienne
peut-elle bien être passée par là ?
Nous avons parlé,avant-hier, de la scène
de pugilat entre M. Edmond de Saint-N.
et M. Av., dans un café du boulevard.
M. Paul Avernay nous prie de déclarer
qu'il n'est nullement question de lui. Ce
sympathique sportsman est, du reste, de-
puis une quinzaine de jours à Dieppe.
Des hauteurs d 'Hennequeville, on pou-
vait admirer, montant au grand trot la
route qui conduit de Trouville à Hon-
fleur, une troïka, attelée de superbes trot-
teurs russes, conduits par un Osip vêtu
du costume historique admiré dans les
Danicheff.
Un mail-coach suivait.Les éclats de rire,
les gais propos s'échangeaient d'un équi-
page à l'autre.
L'Intrépide Vide-Bouteilles avait convié
à dîner, à Honfleur, ses amis et amies, au
nombre desquels figurait le célèbre boïard
qui révolutionne, depuis quelque temps,
toutes les plages de la Manche avec son
équipage ultra-fantaisiste et ses dépenses
fastueuses.
Sur le mail-coach, Marcelle Demay, une
ravissante créature, faite au tour et au
moule, d'une gaieté endiablée ; Nadège,
une pensionnaire de Marchand, qui vient
de se tailler un gros succès à l'Eden trou-
villais; la belle Cécile Otero, Suzanne de
Marainville, Léonie Bendler, Renée de
Presles, Adèle Richers, Coco Marmier,
etc., etc.
Visité, hier, avec le peintre des danseu-
ses, l'ami Mesplès, le bel atelier qu'Emile
Mathon a installé dans sa villa du Plein-
Air, à Dieppe.
J'ai passé véritablement une bien agréa-
ble matinée, car jamais je n'ai vu des tra-
vaux plus intéressants que ceux de cet ar-
tiste, qui est de tout premier ordre. Il va
partir prochainement pour Nice, où il va
mettre en place, dans la splendide villa
de M. et madame Allemand, les merveil-
leuses décorations de styles variés qu'il
vient d'exécuter avec le grand talent dont
peuvent se faire une idée ceux qui ont vu
la jetée-promenade de Nice.
Tout ce travail a été entièrement conçu
et exécuté par ce maître. Ce qu'il vient
de faire pour madame Allemand est cer-
tainement aussi intéressant, et, le jour où
on pendra la crémaillère, j'espère bien en
être, pour admirer de nouveau ce chef-
d'œuvre..
Je suis très inquiet : notre sympathique
confrère M. Arthur Meyer, qui, depuis la
mort de ce pauvre Magellan, est chargé de
régler la mode, n'a pas encore décrété
d'ordonnance la canne à patte d'écrevisse,
C'est cependant la canne de tous nos
jeunes élégants. Il est vrai que le Prince
ne l'a pas encore adoptée : rien d'étonnant
alors que l'arrêté n'ait pas encore été
pris.
Allons, mon cher confrère, vite, dites-
nous si la canne à patte d'écrevisse est
ou n'est pas very select.
Pauvre Jenny !. les hommes noirs ont
tout vendu chez elle. Oh ! les monstres !
n'avoir pas eu pitié de ce gentil minois si
éveillé et de ses deux grands yeux, aux-
quels il faut presque cinq minutes pour
se refermer ! Ces hommes noirs ! Ces hom-
mes noirs, décidément, ne valent pas la
corde pour les pendre.
Hélène C., j'en suis convaincu, sera
de notre avis.
Ce qu'on ne sait peut-être pas encore.
Une des plus belles filles qui figuraient,
cet hiver, dans la pièce en vogue du
théâtre Cluny*— oui, du théâtre Cluny
(pends-toi, Marx !) — aurait pu concourir,
il y a quelques jours encore, pour le prix
qu'on décerne, chaque année, à Nanterre.
Mais le petit Dieu malin qui compte tant
de fidèles a encore fait des siennes, et, de-
puis cinq ou six jours,Cythère compte une
nouvelle recrue, et Paris, une pucelle de
moins.
Voici dans quelles circonstances a eu
lieu l'aventure. Après avoir passé en revue
le bataillon de ses adorateurs, après avoir
sérieusement étudié les têtes de chaque
candidat,la blonde cousine de Suzanne D.
s'est décidée à choisir un brillant sports-
man, dont les équipages conduits à quatre
sont bien connus.
Le mariage a été célébré sans tambours
ni trompettes, au chalet Orphée, à des
conditions très onéreuses pour le mon-
sieur, qui a été obligé — voulant à tout
prix cette fleur d'oranger — de souscrire à
toutes les exigences de la jeune débutante,
qui a demandé hôtel, chevaux, voitures et
le reste.
Est-ce vrai?
Non contente de ses succès de jolie
femme, voilà que miss Méry Hamilton
veut essayer son pouvoir sur la race che-
valine.
Il paraît que, dans le courant de l'année
prochaine, miss Méry Hamilton nous pré-
sentera un magnifique cheval de pur sang,
Titus, dressé et monté par elle. C'est pro-
bablement sur la scène des Folies-Bergère
que miss Méry Hamilton débutera. On
sait que M. Marchand a, depuis quelque
temps, le monopole de toutes les jolies
femmes de Paris : nul doute, par consé-
quent, qu'il refuse de nous présenter cette
horsewoman,qui remportera, nous en som-
mes convaincus, de grands succès, car
c'est une écuyère consommée.
Il y a quelques jours, nous avons raconté
avec quelle habileté elle s'était rendue
maîtresse de son cheval,qui s'était emballé
en plein Bois.
Vous la connaissez tous. Régulièrement,
on la voit au Bois dans la journée, et, le
soir, dans quelque avant-scène. Elle est
grande, svelte, pâle comme un marbre de
Paros et a des yeux d'un bleu sombre;
mais ce qui fait surtout l'admiration des
snobs, ce sont ses cheveux aile-de-cor-
beau. Or les cheveux sont postiches, et
cette jolie tête est plus chauve que celle
d'un académicien. C'est, paraît-il, à la
suite d'une grave maladie que la belle
Jehanne (soyons discrets) a éprouvé la
douleur de perdre ses illusions et sa noire
chevelure.
Le sport taxophile est très prospère en
ce moment en Angleterre, où, pendant
tout le mois de juillet, il y a des mee-
tings.
Ce sont les dames qui sont en majorité
dans ces tournois fashionnables.
Les distances sont de 80, 60 et 30 mè-
tres. Le total des points se compte sur les
trois distances; six douzaines de flèches
sont accordées à chaque tireuse. Sur les 72
coups, il y en a parfois 50 et même 60 qui
atteignent la cible, ce qui indique une
certaine adresse, surtout à la distance de
80 mètres.
On annonce de*nouveau un mariage en-
tre M. le baron L. de R., un sportsman
très connu à Pau et dans le Sud-Ouest,
et une écuyère, ex-pensionnaire du cirque
Renz, qui a passé quelque temps à Paris.
Deux publications périodiques, quelle
que soit leur périodicité, peuvent-elles
porter le même titre ?
Telle est la question qui, posée devant
le tribunal de commerce, vient d'être ré-
solue négativement par les juges consu-
laires.
M0 Triboulet, agréé, au nom de M. La
Fare, éditeur du Tout-Paris, ayant de-
mandé qu'il fût fait défense à un petit
journal hebdomadaire s'intitulant Tout-
Paris-Journal de faire usage des mots
« Tout-Paris», a obtenu gain de cause.Ces
deux mots devront disparaître du titre
dans le mois de la signification du juge-
ment, sous peine d'une contrainte de cin-
quante francs par infraction.
Le Tout-Paris-Journal a été, en outre,
condamné aux dépens. "rIr
Nous apprenons avec plaisir que M.
Mathieu Desroches vient de recevoir les
palmes académiques. Cette distinction lui
était bien due, d'ailleurs,pour ses merveil-
leuses photographies, qui sont de vérita-
bles œuvres d'art.
Si cela continue, tout Paris passera au
concert des Ambassadeurs pour applaudir
la Revue desnabillÙ, de notre confrère M.
Jean d'Arc, et cela malgré orages et bour-
rasques. Il est vrai que le concert des Am-
bassadeurs possède une toiture mobile qui
permet, en une minute, de le transformer
en salle couverte sinon fermée. Reconnais-
sons de suite que la Revue déshabillée n'est
pas faite selon la formule et les procédés
des revustes de profession, lesquels n'au-
raient pas manqué de nous parler de la
reconstruction de l'Opéra-Comique ou de
Madame Sans-Gêne, sans rater le tradition-
nel couplet patriotique chanté faux par
une jolie fille en maillot. Or c'est juste-
ment peut-être cette inexpérience de «nou-
veau » qui nous plaît.
Le temps se met enfin au beau, et nous
avons le droit, semble-t-il, d'attendre
quelques compensations de l'arrière-sai-
son. Et où en jouirait-on mieux qu'à Pou-
gues, dans cette jolie station thermale dont
les environs ont un charme si pénétrant et
si particulier ? ".- :te::..:::L
, NOUVELLES A LA MAIN
Une belle-mère à sa belle-fille :
— Vous recevez, ma chère amie, beau-
coup trop de jeunes gens.
- Pourquoi ce reproche ? Est-ce quo
vous craignez quelque chose?
— C'est pour vous que je parle, ma
fille. Ignorez-vous que la chair est faible?
— Ah ! non, maman, votre fils me le
prouve souvent.
LE DIABLE BOITEUX.
CHRONIQUE
Quand le temps viendra, le temps
des vacances.
Eh bien, le voici venu, ce temps béni
des collégiens, des hôteliers et des huis-
siers du palais Bourbon. Le verbe par-
tir est actuellement le verbe le plus con-
jugué en toute langue. Les malles s'en-
tassent sur les galeries des fiacres, et l'on
diraitqu'une caravane campe sur chaque
quai de gare. Il faut ajouter des wagons
aux trains, charger les bateaux à vapeur
jusqu'à la ligne de flottaison. Pourquoi
a-t-on abandonné les diligences ? Elles
feraient recette, — et je me suis laissé
dire qu'on refuse des voyageurs au fu-
niculaire de Belleville.
Ce ne sont que paquets, ce ne sont
que valises.
Quelle fureur d'exode et de locomo-
tion ! Tout le monde va à la mer, aux
eaux, à la campagne, ou, pour le moins,
quelque part. Jamais mode n'est à ce
point entrée dans les moeurs. J'ose à
peine avouer que j'écris ces lignes à
Paris, l'odieux Paris, l'intolérable Paris,
pas bien loin du Boulevard. J'ose en-
core moins me montrer par les rues, de
peur de rencontres intempestives, d'é-
tonnements ironiques, de moues dédai-
gneuses et d'exclamations dans ce goût:
« Comment? ma chère, encore ici ?.
Vous n'y songez pas ?. A Paris, an
mois d'août !. Et vous y pouvez te-
nir?. » Je pourrais répondre: « Et
vous ?. » Mais j'aurais à subir le récit
d'embarras impossibles à prévoir, de re-
tards survenus à la dernière heure,-
et cette conclusion obligatoire : « C'est
fini, heureusement. Je pars ce soir et
je ne reviendrai que dans deux mois.
au plus tôt. Amusez-vous bien. » Là-des,
sus, un petit signe protecteur et com-
patissant. Bon voyage !
Avez-vous remarqué que,neuf fois sur
dix, on part « le soir même » ? C'est un
inoffensif travers. Je sais que, le lende-
main, dans trois jours, la semaine pro-
chaine, si j'étais d'humeur malicieuse,
je surprendrais ces impatients touristes
dans leur appartement, bien disposé ef
bien entretenu, n'offrant nul symptôme
de départ, fiévreusement occupés k. lire
Lourdes, par exemple, en gens qui ont
un bon mois devant eux. N'importe : ils
vont partir, ils partent, ils sont partis,
— à moins que, le matin même, juste-
ment, ils ne viennent de rentrer. Je sais
encore que, parmi ceux qui partent (cai
il y en a, je le reconnais), il en est —
et beaucoup, et combien't - poar qui
voyager est simplement faire changer
d'air leur ennui et leur futilité, qui vont
retrouver, a cinquante lieues ou plus de
l'Opéra, les mêmes visages, les mêmes
divertissements, les mêmes potins, les
mêmes vices, les mêmes fatigues. Com-
ment ne les retrouveraient-ils pas? Ils
les transportent avec eux et ne se dé-
placent qu'à cette condition. C'est leur
façon de se reposer. La villégiature à l'u-
sage des gens du monde, c'est, le plus
souvent, se lever à midi, changer de toi-
lette quatre fois par jour et tirer a cinq,
ou non, au bord de l'Océan. Ils emportent
Paris à la semelle de leurs souliers.
Ils reviennent un peu plus surmenés,
un peu plus inutiles qu'auparavant. Ce*
pendant, lorsqu'un pauvre diable de bou-
tiquier, un employé de ministère ou
quelque forçat de bureau, pour qui
Trouville est le jardin des Tuileries et
qui se représente les Alpes d'après les
buttes Chaumont, rencontre un omni-
bus de chemin de fer couronné de mal-
les, de ces belles malles au cuir verni et
RASTA-LES-BAINS
PAR
1er août. — On nous avait conseillé :
i Allez à Rasta-les-Bains. Station ther-
male unique, population de premier
choix, un pays admirable ; vous ferez du
touring. » Nous partons ; arrivée après i
quatorze heures de wagon et deux heu-
res de patache. Rasta-les-Bains est un
pays de montagnes, uniformément vert-
terne ; on y soigne les maladies des
poumons -, on y gagne aussi des maux
de gorge que l'on va ensuite soigner ;
ailleurs.
Le pays est très sain : il y pleut trois
jours sur quatre : mais, le quatrième
jour, il fait un tel vent que 1 humidité
en est balayée pour vingt-quatre heu-
res.
Par exemple, le paysage est très pit-
toresque; il faut l'avoir vu pour com-
prendre le réalisme des tableaux-pen-
dules : même aspect de carton-pâte
verni, même truquage. Chaque fois que
l'heure sonne au clocher du fond, on
voit passer un train au premier plan,
la cascade en verre filé entre en mouve-
ment, un trouDeau de vaches défile, et
les ailes d'un petit moulin se mettent à
tourner. C'est à la fois ingénieux et
joli.
Les habitants se recommandent par
leurs mœurs simples; dix mois de l'paanr-
née, ils vivent des produits de la terre,
qui est d'une exceptionnelle aridité ; les
autres mois, ils vivent sur le baigneur.
Aussi, durant deux mois, ils s'habil-
lent en Savoyards d'opéra comique et
soignent la couleur locale pour les tou-
ristes. Ils vendent des objets en bois
travaillé, qu'on leur envoie de Suisse ;
ils peignent,dessus «Souvenir de Rasta-
les-Bains». Or, comme nous autres.Pari-
siens, nous avons le culte du souvenir,
l'industrie prospère.
Le long de la route, il y a un mendiant
tous les dix mètres : mendiants pittores-
ques, mendiants pour aquarelle de jeune
fille, avec grands cheveux blancs et
large chapeau. Au revers de la route,
quelques ânes pensifs suivent du regard
la diligence. A Paris aussi nous avons
des ânes, mais ils ne sont pas pensifs.
Le monde des baigneurs est divisé en
trois classes distinctes : 1° Les abbés,
une colonîe d'ecclésiastiques qui se lo-
gent par groupes dans les bouges obs-
curs de la ville. Ils sortent quatre par
quatre, font toutes les ascensions, se
prêtent la Croix; ils sent beaucoup, et,
néanmoins^ on lest voit 2° Les bons
bourgeois parqués dans les pensions de
famille ; tous les jours, ils montent jus-
qu'à un certain endroit de la montagne,
s'asseyent et attendent qu'il soit l'heure
de redescendre. 3° Enfin, la grande ma-
jorité des rastaquouères.
Que de rastaquouères ! Il y en a de
toutes les couleurs, jabotant dans toutes
les langues; les uns sont jaune-coing;
les autres, rouge foncé, brique, citron-
pas-mûr ; les divers pays sont représen-
tés : c'est la table d'hôte de Babel. Et
pas un hôtel qui n'ait soa assortiment
d'Argentins, de Turcs, de Grecs, de
Hollandais, de Portugais, de Russes, de
Hongrois, d'A é cain et même de
Français, car nous avons ms ru ta-
quouères nationaux.
Or—entente admirable, quoique invo-
lontaire- tous ces gens-là sont nobles !
Le moins titré est comte, et ceux qui
ne sont pas titrés se proclament général
ou colonel. Le Journal des Etrangers
est intéressant à consulter : le d'Hozier
du rastaquouérisme. J'y relève le nom
de certaine comtesse rousse, plus au-
thentiquement comtesse que rousse,
bien connue des plages où 1 on ne s'en-
nuie pas. Là, elle se trouve dans son
élément.
Il y a des ducs de Bondy, des barons
de Poissy, des comtes de Vincennes, un
général tlabanoff, que l'on a surnommé
Abatneuf (car il y a un t ripot dans la
localité), des vicomtes de la Poussette
et toute la vieille noblesse hellénique en
poulo, en iadès et en achi. Oncques et
nulle part on n'a vu ces gens-là.
La mode est aux photographies ins-
tantanées : pas un baigneur que l'on ne
rencontre avec un appareil en arrêt sur
le nombril. Nous avons donc pris quel-
ques instantanés à table d'hôte.
D'abord, les RASTACANARIS, la famille
complète des Hellènes bruyants, tapa-
geurs, excentriques et d'un exotisme
encombrant.
MADAME RASTACANARIS. — A dû être
fort belle; encore des restes. Cinquante
ans, en paraît à peine quarante-six. Ah!
ces Grecques! Elles trichent jusque sur
leur âgeî S'habille de petites toilettes
jeunettes qui font mieux ressortir sa
plantureuse maturité. Coiffe tantôt des
capotes à ailes, tantôt d'immenses cha-
peaux à plumes, en sorte qu'elle a l'air
tantôt d une walkyrie empâtée, tantôt
d'un pompon de corbillard. S'émaille
avec tant de soin qu'elle n'ose plus man-
ger de peur de se craqueler.
MONSIEUR. — Un Pallicare sans im-
portance, au faciès mangé par d'énor-
mes moustaches.
MESDEMOISELLES RASTACANARIS. —
Deux charmants petits laissés-pour-
compte. Pas laides, jolies même, n'é-
taient leur bouche trop grande et leurs
narines chevalines. Ont dévalisé le ma-
gasin Liberty. Et faut voir comme c'est
élevé! Les voilà, les bienfaits de l'édu-
cation dite,comme le vol,à VaméricaineI
Ces jeunes personnes affichent un «lais-
ser-aller», ou plutôt un «lâchez-tout» du
meilleur ton ; on sait combien la har-
diesse et l'audace conviennent aux
jeunes filles. Sont assez grandes pour
se conduire elle-mêmes, sans l'aide de
leur mère ou de leur gouvernante ; ne
manquent pas de cavaliers pour les pro-
téger. Essayent de surmonter à force
d'exercices une incurable chlorose.
LE CADET. — Neuf ans, mais donne
déjà beaucoup d'espérances. A imaginé
de tirer des petards dans les jambes des
malades qui vont au bain.
Miss. — La gouvernante anglaise. Ti-
tulaire d'une exquise sinécure. Elle ne
gouverne rien. Sourit d'un air approba-
teur : c'est tout son rôle.
Autour d'eux voltigent : -J.i
I. LE SOUS-LIEUTENANT RÉTAMEUR. —
Un curieux phénomène. Jamais de m?
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