Titre : Gil Blas / dir. A. Dumont
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1907-01-08
Contributeur : Dumont, Auguste (1816-1885). Directeur de publication
Contributeur : Gugenheim, Eugène (1857-1921). Directeur de publication
Contributeur : Mortier, Pierre (1882-1946). Directeur de publication
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Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 08 janvier 1907 08 janvier 1907
Description : 1907/01/08 (A28,N9942). 1907/01/08 (A28,N9942).
Droits : Consultable en ligne
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Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-209
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 30/07/2012
28? ANNEE. — NUMERO 9042
PARIS ET DÉPARTEMENTS : Le Numéro 15 Centimes
MARDI 8 JANVIER 1907
A. PÉRIVIER - P. OLLENDOREB
DIRECTEURS
H, Boulevard des Italiens, il
PARIS (~2 Arr')
TÉLÉPHONE: 102-74
BUREAU SPÉCIAL A LONDRE$
100, Charing Cross Road W.
Lu Manuscrits ne sont pas rendUi.
, t Si tu me lis avec attention, tu trouveras ici, suivant le précepte d'Horace,
futile mêlé à l'agréable. »
(Préface de Gil Blas au lecteur).
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ANNONCES et RÉCLAMES
Chez MM. LAGRANGE, CERF & 04
8, PLAOB Du LA BOURSE, a
Et à l'Administration du Journal
Lettres pathétiques
de Berlioz
";Aujourd'hui parait un volume de lettres de
Berlioz. Lettres pathétiques. Mais est-il ja-
mais sorti de la plume de Berlioz quelque
chose qui ne fût pas pathétique ? Il ne lui
manque que la sonate, ohipée par Beethoven.
Cet homme a été le tourment incarné. Son
âme romantique n'a voulu connaître que la
souffrance et le désespoir. Berlioz, Flaubert et
Delacroix sont les trois plus purs exemples,
très différents entre eux, mais se complétant
d'une époque, celle qui va de 1830 à 1880. Ber-
lioz avait ocrtajnement pris la plus mauvaise
part, celle du malheur. Au point. que nous
avons fini par le croire. Et lorsque vous aurez
lu ces lettres, vraiment douloureuses, qui pa-
raissent aujourd'hui, votre pitié pour Berlioz
demeurera infinie. Que cette souffrance de
Berlioz ait été réelle, on n'en peut douter. Mô-
me en faisant la part du pli seyant, il reste en-
core beaucoup de chagrin derrière ce front ra-
vagé. Berlioz avait pris posture de persécuté;
mais parce qu'il avait cru et croyait à la per-
sécution.
Plaignons-le donc-, mais dans cette seule me-
sure de son tourment intime. Et n'ajoutons
pas, à notre compassion, des injures pour des
bourreaux, qui ne sont qu'imaginaires. Les
lettres de Berlioz, ses Mémoires, sont pleins
de malédictions. Que faut-il en retenir ?
.*.
Hector Berlioz arriva à Paris en 1822, âgé de
'dix-huit ans, à peu près complètement ignorant
dans son art, il le dit lui-môme. Simple audi-
-teur libre au Conservatoire, il ne se risque
pas moins à composer une messe qui, en
1804, est exécutée à Saint-Roch. Quelques se-
maines après, Reicha l'admet dans sa classe.
Pour vivre, ainsi que font tant d'autres qui
n'en assourdissent pas la postérité, il donne des
leçons et, tout comme fera Wagner trente ans
plus tard et qui n'en a pas frénétiquement gé-
mi, il entre en qualité de choriste au théâtre
des Nouveautés.
Entre temps, il compose. Il écrit Wavcrley,
les Francs-Juges, la Mort d'Orphée, qui sont
exécutés, en 1827, moins de deux ans après
{'entrée de leur auteur au Conservatoire, dans
la salle même de cet établissement, par ordre
de l'illustre Sosthè-nes. Où est le jeune élève
qui, de nos jours, oserait demander à M. Du-
jardin-Beaumetz de donner à M. Gabriel Fauré
pareil ordre ?
Au lendemain de ce concert, Berlioz est en-
gagé à la Revue Européenne, où il écrit les
premiers de ces articles passionnés qui ont
établi la légende de son martyre. Aussitôt
Berlioz se remet au travail. Il esquiss-e la
Damnation de Faust et la Symphonie fantasti-
que et, à peine a-t-il jeté sur le papier ces
premiers traits qu'il est impatient déjà. Il
blâmera plus tard cette hâte ; il en souffrit,
pourtant. Pour le consoler, Girard, chef d'or-
chestre aux Italiens, lui commande une fan-
taisie sur la Tempête. Girard ne la joue pas !
Berlioz n'est .pas embarrassé. Il court à l'Opé-
ra qui l'exécute aussitôt.
H n'a pas vingt-cinq ans. L'année 1830 lui ap-
porte le prix de Rome. Va-t-il partir sans avoir
fait retentir les airs des accents de la lyre ?
Non pas. Et sa cantate, Sardanapale, est exé-
cutée dans la salle du Conservatoire qui lui
est offerte, par ordre encore une fois. Cette
même salle s'ouvrira deux ans après, à son
retour, pour les auditions de la Symphonie
fantastique et de Lélio.
Cependant, Berlioz se marie. Le ménage,
malgré la pension du prix de Rome, fait des
dettes. Pour les payer, Berlioz organise deux
concerts. Le premier est donné aux Italiens,
Dumas y offre Antony Liszt y broie l'ivoire
et déchaîne les harmonies du Concert-Stück de
iweber. Finalement, le bénéfice est de sept
mille francs. Quelques jours après, nouveau
concert, au Conservatoire, à la fin duquel Pa-
ganini serre le jeune maître dans ses bras, en
attendant mieux.
Ici, deux ans sans manifestation. Eh quoi I
la Frarice n'a donc pas de cœur ? Quelle ingra-
titude ! Berlioz pousse de tels cris qu'en 1836,
M. de Gasparin, ministre de l'instruction pu-
blique, lui commande une messe de Requiem,
Cette messe est exécutée devant un foule en-
thousiaste. C'est dte cette messe que datent ces
masses orchestrales, innombrables et formi-
dables que Berlioz va chercher maintenant à
réunir, avec tant de puérilité. C'est cette messe
qu'il qualifie de « Cataclysme musical » et
qu'il juge être « quelque chose de grand dans
notre art ».
L'année précédente, d'ailleurs' — et ne l'ou-
blions pas — il avait accepté au Journal des
Débats la succession de Castil-Blaze. Trois
ans après son retour de Rome, à l'âge de trente
ans, Berlioz, les mains pleines de commandes
officielles, prenait encore la plus redoutable
fonction, redoutable non pour lui, mais pour
ses confrères. Wagner, vingt-cinq ans après,
s'en apercevra.
L'effet de ce feuilleton ne se fit pas attendre.
En 1830, l'Opéra jouait Benvenuto. A qui la
faute si cet opéra fut une chute que Berlioz,
plus disposé à accentuer qu'à atténuer ses in.
fortunes, qualifie d'éclatante ? Pour l'en con-
soler, on lui ouvre encore une fois la salle du
Conservatoire, où il donne une série de con-
certs. C'est à Fissue de l'un d'eux que Paga-
nmi manifesta son enthousiasme en envoyant
au chef d orchestre-compositeur , vingt mille
francs. Où est le « jeune » d'aujourd'hui qui
après de tels témoignages, oserait se dire per-
sécuté ?
Ce tourment de Berlioz est en lui. Il con-
tinue a gémir et il n'attend même pas que l'en-
cre de Roméo et Juliette soit séchée sur le
papier pour faire entendre ce poème, trois fois
de suite, au Conservatoire. Aussitôt, il reçoit
la commande de la Symphonie funèb-re el
triomphale. Le succès est tel à l'exécution pri-
vée pour laquelle cette œuvre a été comman-
dée, que Berlioz en donne aussitôt deux exé-
cutions payantes qui laissent an sérieux béné-
fice.
'En i840, Berlioz part pour l'Allemagne. C'est
le premier de ces grands voyages européens
au cours desquels il va récolter gloire et pro-
fits. Il en revient pour un festival à l'Exposi-
tion, où les soli de la Bénédiction des poi-
gnards sont doublés vingt fois. Les pàrties
des trois moines étaient chantées par quatre-
ivingts voix. Cela sappelle encore, chez les
iBerlioziens, respecter la volonté de l'auteur.
Après une série de concerts au Cirque, Ber-
lioz repart pour l'Allemagne et la Russie. A
çon retour, il entre à l'Obéra où son inquiétude
ne peut tenir. Il donne sa démission, perd sa
femme, se remairie et commence, en 1854, les
Troyens, qui seront terminés en 1858.
En 1865, le prince Napoléon le charge d'or-
ganiser un grand concert qui lui rapporte huit
milile francs. Puis Berlioz repart en voyage,
revient, repart encore, récoltant tous les lau-
riers en chemin et enfin, en 1863, il fait exé-
cuter, à l'Ofpéra-Comique, cinq ans après son
achèvement, la seconde partie des Troyens.
La presse fut falorable, si le public ne prolon-
gea pas les représentations, au-delà de vingt et
une. La Prise de Troie resta manuscrite. A
force de prédire le malheur, Cassandre l'attira
sur sa propre tête.
Nous qui avons entendu cette Prise de Troie
à l'Opéra voici trois ou quatre ans, nous pou-
vons dire que Berlioz n'eût tiré de son audi-
tion qu'amertume et déboires. Hors cet ouvra-
ge, toutes les œuvres de Berlioz ont été re-
présentées et dans un laps de temps très court;
à plusieurs reprises, l'Etat a mis toutes ses res-
sources à ia disposition de ce musicien ; il a
obtenu de nombreuses commandes officielles ;
il a parcouru l'Europe dans une acclamation
continuelle ; bref, nul musicien au monde n'a
entendu plus que celui-là sa propre musique.
Voilà la vérité.
Et pourtant, c'est une autre vérité, Berlioz
est malheureux ; il n'est pas possible qu'il ait
joué pendant cinquante ans la comédie du dés-
espoir. Son existence fut un long martyre, une
souffrance continue. Lorsqu'on lit ses lettres
afin d'y chercher les faits, on est peu à peu
gagné par les accents tragiques de cette voix
douloureuse ; on en arrive à pleurer avec elle.
II faut se ressaisir et tâcher de comprendre.
Il n'y a donc qu'à choisir d,ans cette corres-
pondance. Berlioz voyait toute chose formida-
blement. Rien ne se présentait à ses yeux avec
simplicité ni mesure. Une contrariété se trans-
formait en catastrophe. Un chagrin devenait
un désespoir, un échec un désastre. Sans dou-
te, il faut faire la part de la phraséologie ro-
mantique. Cette part faite, il faut reconnaître
qu'à passer à travers son cœur ou son cer-
veau, les événements ou les idées s'ampli-
fiaient à l'infini. L'œuvre en Mmoigne. Cet
homme ne voit que l'énorme, le vaste. Il est
naturellement épique. Faust, Ilion, Jésus-
Christ, Shakespeare sont ses familiers. ïl ne
conçoit rien à demi. Lorsqu'une telle tournure
d'esprit rencontre les contingences de la vie,
elle ne peut qu'y trouver amertume et déses-
poir. Tout ce qui arrive à Berlioz est colossal,
gigantesque. Lorsqu'il est mal reçu par Che-
rubini, il ne songe pas une minute qu'il subit
le sort commun. Pourquoi Cherubini lui au-
rait-il accordé la salle du Conservatoire sans
regimber ? Il l'aurait donnée vingt fois par
jour.
Lorsqu'il s'installe au rez-de-chaussée des Dd
bats, Berlioz doit se dire : « Je possède uno
arme dont je vais me servir au plus grand bé-
néfice de l'art et de ma carrière ». Berlioz s'é-
crie : « Que d'ennemis je vais me faire ! »
Lorsque Roqueplan et Duponchel lui jouent
le tour de la Nonne sanglante, il se plaint jus-
tement et il rappelle que Wagner eut à subir
le môme déni de justice. Cela ne l'empêche
pas-d'écrire le feuilleton partial de 1861 sur
Tannhaüser.
Et ne devons-nous pas sourire de cet hom-
me qui, possédant l'admirable instrument
des Débats où il peut exprimer ses idées et
les défendre, maudit son sort et s'écrie :
« Donnez-moi trois mille musiciens à condui-
re, à faire répéter, à enseigner. Donnez-moi
des pupitres à remuer par centaines, des es-
trades à construire, des chaises à disposer,
des tentures à clouer, voilà ma vie ! »
Pouvoir être écrivain quand on l'est et re-
gretter de n'être ni menuisier ni tapissier, voi-
là bien le signée la plus irrémédiable mélan-
colie. Le cas de Berlioz relève de M. Théodule
Ribot, le grand psychologue. A aucun point
de vue il ne saurait fournir un chapitre aux
« réparations de l'histoire ».
André Maure!.
-. .• —-
La Politique
Temps nouveaux
Nous entrons dans une période décisive de
la vie politique contemporaine : l'heure est ve-
nue où les'pjus graves questions économiques
et sociales devront recevoir leur solution.
Nul n'a le droit de se désintéresser des évé-
ncmcnts,car nul ne peut échapper à leurs cou-
séquencesrefr à~léurs répercussions; *
Le monde entier est en travail : tous les
grands Etats traversent une crise intense et
profonde dont le dénouement peut ouvrir une
ère féconde de travail et de prospérité, ou dé-
chaîner les pires catastrophes.
Les conditions nouvelles de la vie économi-
que et sociale appellent des transformations
profondes ; il serait également désastreux de
se jeter dans la révolution ou de se rejeter
dans la réaction.
Il y a place, dans la société moderne, pour
une politique en harmonie avec les nécessi-
tés des temps nouveaux.
En France, le gouvernement, dans les cir-
constances actuelles, peut avoir un grand
rôle à jouer : au Sénat trop fermé aux aspi-
rations démocratiques, et à la Chambre kop
disposée aux folles surenchères, il a le devoir
de soumettre un programme de réformes qui
s'inspire des intérêts généraux et supérieurs
du pays et d'en poursuivre hi réalisation avec
une volonté ferme et une inlassable énergie.
Il ne doit pas plus se laisser entraîner aux
imprudences, que se laisser acculer à l'avorte-
ment et à l'impuissance. Dès la session qui
s'ouvre, les plus graves problèmes financiers,
économiques, sociaux vont se poser. Leur so-
lution dépendra beaucoup moins des Cham-
bres que du gouvernement, si nous avons un
gouvernement.
GIL BLAS
i ii « q » - n » i
Echos
Le Temps d'hier.
Lundi soir. - On a observé, hier, de faibles
averses, entre midi et deux heures du soir:
Le ciel est, ce matin, beau ou nuageux, et un
brouillard d'environ 100 mètres se forme vers neuf
heures sur la ville.
Les vents, modérés, soufflent de ouest à nord-
ouest.
La température baisse, et Ici,, minima de ban-
lieue descendent à —* 2°.
La pression barométrique devient très élevée ;
elle atteint, à midi, 778 mm. 3.
MISSION OFFICIELLE
Notre excellent ami M. Jean Izoulet, profes-
seur au Collège de France, ne pourra repren-
dre son cours qu'à une date ultérieure.
Cette date ultérieure nous fait de la peine,.
car Paris ne sera plus tout à fait Paris, si M.
Izoulet cesse pendant quelques mois ou quel-
ques semaines de professer au Collège de
France un de ces cours dont il a le secret.
Mais pourquoi M. Izoulet s'écarte-t-il mo-
mentanément du Collège de France désolé ?
Parce que M. Jean Izoulet est chargé d'une
mission. Cette mission est même officielle. Et
c'est une mission à l'étranger — comme la,
plupart des missions.
Et vous ne savez pas ce que M. Jean Izoulet
est chargé d'étudier ?
M. Jean Izoulet est chargé d'étudier « l'évo-
lution religieuse des nations catholiques ».
Ce n'est pas un petit sujet.
Ce n'est pas une petite mission.
Nous nous demandons même comment on
peut en voyage étudier l'évolution religieuse
des nations catholiques.
M. Jean Izoulet nous privera de sa présence
et de son enseignement durant trois ou quatre
mois tout au plus. Il verra durant ce temps,
beaucoup de pays. Il les verra vite. Ce qui
n'implique pas nécessairement qu'il les verra
bien.
Est-ce que, dans ces courtes stations, entre
deux trains, au buffet des gares, M. Izoulet
aura le loisir de bien voir l'évolution religieuse
des nations catholiques.
Je me le demande.
Je ne plaisante pas : M. Izoulet a un regard
d'aigle. Il voit rapidement. Il voit loin. Nous
lui devons, avec un beau livre tumultueux,
celtei définition de Dieu, qui, entre nous, est
rudement difficile à définir : « Dieu est un
esprit et un cœur ; précisons-: un cœur de
lion ! » Oui, nous lui devons cette définition
et jamais nous n'acquitterons notre dette.
Cette définition est vaste. Elle est immense.
Elle prouve que rien n'échappe à M. Izoulet,
qu'il est capable de tout concentrer en quel-
ques mots. Mais je le défie bien — quoi qu'il
ne faille pas défier M. Izoulet — d'étudier sé-
rieusement avant les beaux jours l'évolution
religieuse des nations catholiques.
D'où je conclus qu'on devrait bien limiter
les objets ou les sujets des mfssions, si on dé-
sire que nous prenions ces objets, ces sujets,
ces missions au sérieux.
J. Ernest-Clnrles.
Poil et plume.
Le président de la République, accompagné
par MM. Jean Lanes, André Fallières et le
commandant Lasson a quitté Paris hier matin
pour se rendre à Marly où il a offert une chas-
se à laquelle assistaient MM. Ratier, sénateur,
Raynaud, député, Ta-ssard, vice-président du
tribunal de lü Seine, Fournier, avocat général,
Henri Mutel, avoué ; de la Ma'rnière, notaire ;
Trousselle, etc..
M. Fallières était de retour à Paris dans la
soirée.
Deux vers inédits de Victor-Hugo.
Au moment où l'on publie de nouveaux
fragments du grand poète, il nous e paru inté-
ressant de citer l'anecdote suivante, qui,
croyons-nous, n'a jamais été contée.
Victor Hugo fut prié, vers 18Ô7, par un mon-
sieur quelconque, de vouloir bien écrire quel-
ques vers sur un album. Ce monsieur envoie
le volume au poète qui l'ouvre et qui constate
que toutes les feuilles ne sont pleines que de
la' poésie de son propriétaire, sauf une page
destinée à la plume du plus grand de nos poè-
tes. -
Aussitôt Victor Hugo fait descendre l'al-
bum chez le concierge de sa maison pour le
rendre au monsieur, quand il viendra le récla-
mer, en sé contentant d'y mettre les deux vers
suivants :
Il aurait bien mieux fait de mettre à son chaptlm,
C'est moi qui suis Guillot, berger de cet album !
-x-
Toujours le prix Concourt.
En réponse à l'interview publiée hier, de
M. Montfort, nous avons reçu de M. Lucien
Descaves la lettre suivante :
Mon cher ami,
Il plaât à M. Montfort, - l'un des frères Y a
Moi dont les cris ont signalé la dentition laborieuse,
—* de me remettre en cause à propos de l'attribution
du prix Goncourt.
M. Montfort se donne beaucoup de mal pour
découvrir fies raisons de mes préférences. Je vais
fôter d'embarras.
Je crois que le prix Goncourt n'est pas fait pour
les amateurs aisés, si copieux soient-ils, et peut-
être, ai-je le droit, en outre, de trouver plus de
talent à MM. J. A. Nau, Léon Frapié, Claude Far-
rère et Tharaud, qu'à M. Montfort.
Mais c'est toujours la même chose : on cherche
midi à quatorze heures et l'on ne s'avise pas de
l'explication 'la plus simple et la plus conforme à la
vérité.
Bien cordialement à vous,
■ LUCIEN DESCAVES.
IMPRESSIONS D'UN SPECTATEUR
Articles do Paris : La dame aux petits chiens.
C'est uae espace particulière, qui est en quel-
que sorte un trait d'union entre la race humaine
et la race canine. La femme qui aime les petits
chiens les préfère à son mari et quelquefois à
ses enfants. Il n'y a pas de Benjamin plus gâté
qu'un petit chien par sa maîtresse. Elle lui con-
cède tous les droits, et c'est une joie pour elle
quand le petit chien daigne lui lècher la figure
avec sa langue douteuse. Les femmes ont même
inventé un langage pour les chiens, et elles s'ima-
ginent que ces petits manchons poilus peuvent
le -comprendre. Et alors ce 'sont des : « Ah !
qu'il est beau, madame ! Fais une belle lèche à
sa maman, madame ! », etc. Dans ces circons-
tances, le chien a l'air souvent plus intelligent
que la dame qui lui parle.
Il a toujours été de mode pour les dames d'a-
voir un chien. C'est souvent une contenance. Mais
la mode, ce n'est pas l'affection, la tendresse. Ce
qui caractérise les Parisiennes de la décadence,
c'est le véritable amour qu'elles témoignent pour
leurs petits chiens. On en a vu qui se levaient la
nuit pour soigner leur fox chéri. Il y a des petits
chiens qui ont des colliers en or, des bracelets
aux pattes, des pardessus de fourrure. Il est d'ail-
leurs à remarquer que plus un chien est adulé,
plus il est ingrat. Ce qui indique que le chien est
l'animal qui se rapproche le plus de l'homme.
En somme, elles sont esclaves de ce petit ani-
mal généralement hargneux et malpropre, et ce
sont d'elles que l'on peut dire ce que Cham disait
de son toutou : Il C'est lui qui me tient en laisse.))
— PUCK.
Le mystère du boulevard Pereire.
Notre collaborateur et ami Nozière nous fait
parvenir le mot suivant :
Mes chers directeurs,
Je suis heureux' de vous annoncer que l'Orphe-
linat des Arts a bien voulu accepter la somme de
trois cents francs, qu'un inconnu m'avait adres-
sés pour écrire certains articles sur La Comédie-
Française.
NOzlÈRE.
Argument.
On sait que l'argument essentiel des adver-
saires de la réforme orthographique est celui-
ci : que la nouvelle orthographe est une injure
à la pure langue française et blesserait nos
classiques.
— Voyez-vous, disait, hier, un de ces
champions de l'orthographe actuelle, voyez-
vous un de nos bons écrivains écrivant « fa-
mé » pour « femme », comme si « fama », si-
gnifiant penoeMïlétL ne condamnait pas pareil-
le inertie
Ainsi parlant. Il ne voyait écrit A Jame, m
jandarme. Or, un grand écrivain su en fut
écrit ceci :
A l'adventure est-ce la cause que nous et Ja
,.théologie ne requérons pas beaucoup de science
aux jantes.„ Une lame estoit assez sçavante.
.Ceux-cy, pour le vouloir élever et iandarmer
de ce scavoir.
(MONTAIGNE, Essay, 1. XXIV.)
(Orlographe de l'édition de 1588.)
Mais peut-être Montaigne n'écrivait-il pas
français ?
Vers l'oubli.
Je fréterai quelque matin
Le plus joli bateau du monde
Et m'en irai, loir., loin sur Fonde
Sans grand souci de mon destin.
J'ai ma raison pour gouvernail !
Voulez-vous bien ne pas en rire 2
Et surtout n'en pas trop médire,
Bien que ceci soit un détail 1
Allons, levons l'ancre, il est temps,
Un peu de rêve est sous ma tempe 1
Que le grand màt serve de hampe
Au drapeau léger du printemps l
Aujourd'hui rose et demain gris,
Que d'horizons en perspective !
Et pour l'âme imaginaiive
Que de rêves aux filets pris !
On m'a dit, je ne sais plus où,
Qu'il existait au large une lie,
Où toute souffrance inutile
S'effaçait d'un cœur triste et fou.
Au large donc, au large enccur 1
Avec amour hissons les voiles,
Je veux mener sous les étoiles
Mon navire aux pavillons d'or !
JEANNE DORTZAL.
-)( -
Pour André de Lorde.
Voici une belle histoire, très joycus'c.
Un aiguilleur nommé Challis était, jeudi, à
son poste, près de Cambridge (Angleterre), uu
moment où un train de voyageurs allait passer,
lorsque tout à coup il a vu son fils, un petit
garçon de trois ans, franchir la .haie du che-
min de fer et traverser la voie pour venir à
sa rencontre. Le père a fait à l'enfant des ap-
pete désespérés, car il ne voulait pas quitter
son poste d'aigmillage. L'enfant n'a pas vu le
train qui s'avançait sur lui et il a été broyé
sous les roues de la locomotive.
La mère assistait aussi de loin à cet horrible
spectacle.
C'est complet : le scénario est tout prêt.
On dansera.
Nous ne serons pas seuls à nous réjouir de
l'avancement que M. Philippe Crozier vient
d'avoir. La presse viennoise est unanime à se
féliciter de l'envoi à Vienne de ce séduisant
diplomate. La Neue Freie Presse publie un
article des plus aimables où elle rappelle la
brillante situation mondaine du nouvel ambas-
sadeur, qui est aussi un des Français connais-
sant le mieux la langue, la littérature et l'art
allemands ; le journal viennois signale avec
satisfaction cet intéressant détail que M. Cro-
zier fut un des premiers enthousiastes ama-
teurs de Wagner en France.
L'Opéra de Vienne va gagner ce que perd
celui de Paris.
Cueiilli ces fleurs oratoires dans le Bulle-
tin municipal ofliciel, relatant les séances du
Conseil municipal de Paris :
M. PaLenne. — Permettez-moi de couper les
ailes à un ballon d'essai dont je connais d'ail-
leurs la source.
M. V. Gelez. — Nous avons au-dessus de la
tête une épée de Damoclès qui nous gêne dans
les entournures.
M. Lajarrige. — Nous avons passé la loi
au scribe de l'examen le plus attentif.
M. Billard. — Oui, ces anneaux glorieux de
la chaîne du passé devant lesquels je m'incline
respectueusement.
Le Diable boiteux.
- I I N
Propos du Jour
Autour d'un duel sérieux
C'est incroyable ce qu'il s'est débité de pauvre-
tés à propos de la rencontre de Virollay.
Le mystère dont l'affaire avait été entourée, don-
nait beau, jeu aux imaginations de mes contempo-
rains, nourries surtout des iectures de romans
feuilletons sur un pareil sujet.
Tout ce qu'on savait positivement d'abord, c'est
que le combat avait eu lieu au revolver d'ordon-
nance.
Gela mit tous lee esprits sens dessus dessous. -
Lès gens qui haussent les épaules quand on
leur parle d'un duel au pistolet, sentirent le poil
de leur chair se hérisser à ce mot ronflant : revol-
ver ! -
Immédiatement on en conclut que les adver-
saires avaient dû faire une consommation effroya-
ble de munitions.
« Ils ont brûlé chacun les six. cartouches de leur
arme, dit le premier reporter.
— Six ! vous badinez, continua le second, dites
douze, et la treizième pardeasus le marché. »
Enfin, on en était arrivé à parler sérieusement
de 25 balles tirées au visé.
Vingt-cinq balles, pour toucher un homme à
vingt-cinq pas, avec une arme de précision, cela
donnait une riche idée de l'habileté des jeunes offi-
ciers !
Petit à petit, tout se sait et l'on découvre que
le duel s'est passé comme tous les autres, sauf
le choix d'une arme plus moderne que le ridicule
outil se chargeant par la bouohe, que nos armu-
riers s'obstinent à qualifier de pistolet de combat.
Voilà, là-dessus; qu'on recommence à ergoler
pour savoir si le duel était régulier, délictueux,
anormal, original, etc.
Il est impossible de voir ce que le choix de l'ar-
me pouvait faire là-dedans.
Il n'y a pas dans l'état actuel de la législation
française un duel qui ne soit délictueux, c'est-à-
dire qui ne constitue un délit, ou un crime, suivant
la gravité des résultats : en un mot, qui ne soit
contraire aux lois existantes.
Le Parquet, en général, ne poursuit pas les
combattants, mais il le pourrait chaque fois. C'est
une tolérance, voilà tout.
Quant à un duel régulier, cela signifierait, si je
ne m'abuse, un duel conforme aux règles.
Mais aux règles de qui ? de quoi ?
Quelle est la personnalité qui se flatte d'imposer
aux Français modernes assez de respect pour leur
imposer des règles, relativement à un acte défendu
par nos lois ?
Je sais qu'il existe des gens d'honneur et de
cœur, animés des meilleures intentions, qui se
livrent à des travaux longs et intéressants d'ail-
leurs, pour édicter, de leur autorité privée, ce
que l'on est convenu d'appeler des codes du duel.
C'est un monstrueux non-sens. Le mot seul de
code fait hurler en matière d'honneur.
Le seul avantage du duel, sa seule raison d'être
c'était autrefois de vider les querelles en évitant
les arguties d'une procédure, l'étude d'un grimoire.
Le duel était la rencontre de deux hommes bra-
ves, se détestant pour des motifs privés ou pu-
bUes, amour, intérêts ou politique, et désireux
de vider leur querelle le plus violemment, le plus
rapidement possible, et pour n'avoir plus à y re-
venir. :
Aussi se terminait-il presque toujours par une
mort d'homme, le vainqueur achevant, sans scru-
pules, le vaincu qui ne demandait pas grâce en
avouant ses torts.
Chacun des deux adversaires se battait avec des
armes qu'il connaissait admirablement, puisque
c'étaient celiçs-mêmes qu'il portait quotidienne-
ment au côté, et non des objets ne présentant plus
guère qu'un intérêt archéologique.
Aux raffinés de Louis XIII, par exemple, qui
portaient la rapière et le pistolet à rouet, il n'au-
rait pas fallu proposer de se battre avec la lance
ou l'arbalète des gens d'armes du moyen sige. Ils
auraient éclaté de rire.
De même nos aïeux ne voûtaient entendre parler
sur le terrain ni de témoins ni de directeurs de
combat. Qui venait assister son ami sur le rré,
se serait cru déshonoré en restant les bras croisés;
les seconds mettaient obligatoirement flamberge
au vent.
Ces manières, me dira-t-on, ne cadrent plus avec
nos mœurs adoucies et nos caractères un peu
effacés.
Soit, mais csst la condamnation du duel même
que l'on prononce là.
Et de fait, c'est l'acte de combattre qui soulève
toutes les objections et toutes les critiques pas-
sionnées.
Odieux ou grotesque, voilà comme on veut ren-
dre le duel moderne, et il n'en est pas loin.
Comment voulez-vous qu'on excuse l'intention
de tuer un de seo semblables dans un pays qui
réclame impérieusement l'abolition de la peine de
mort pour les pires criminels, et celle de la guerre,
même pour défendre ses droits les plus sacrés ?
Le duel n'est plus, ici, qu'une formalité mon-
daine, vaine la plupart du temps, à laquelle se
plient encore (en enrageant), un tas de gens fort
peu disposés par leur caractère et par leur ma-
nière de vivre, à courir pareille aventure.
Feraient-ils. pas mieux de s.'en affranchir une
bonne fois sans hypocrisie ?
A quoi bon une loi pour interdire une chose
déjà défendue par les lois ?
C'est comme si je demandais uno loi pour m'em-
pécher de jouer à la roulette !
Personne, personne au monde, -l'est forcé, même
moralement, de se battre, s'il manque d'entraîne-
ment ou même si cela ne lui pilait pas.
Voilà la vérité. Et qu'on laisse ceux qui en veu-
lent, se battre comme ils l'entendent.
Louis d'Hureourt.
— M ML ■■ ——"0 0
M. GEORGES LEYGUES
Ambassadeur à Madrid
Quand le ministère Sarrien se retira, en oe
to-bre dernier, M. Clemenceau, président du
nouveau conseil, se rendii auprès de M. Geor-
ges Leygues, ministre des colonies, démis-
sionnaire, et le pria d'accepter, au nom du
gouvernement, une haute mission diplomati-
que à l'étranger. M. Leygues remercia- M.
Clemenceau et se mit à sa disposition. Depuis
vingt ans — M. Leygues venait alors d'attcin..
dre l'âge de l'éligibilité — le brillant député
de Villeneuve-sur-Lot représente, à la Cham-
bre, une circonscription qu'il a conquise de
haute lutte et que sa personnalité politique at-
tache pour toujours à la République. Il estime
qu'il se doit d'abord à ses électeurs et à ses
amis de Lot-et-Garonne, et n'a pas voulu, quei
que soit l'éclat des fonctions offertes à son ac-
tivité, cesser de les représenter au Parlement.
C'est ainsi que M. Leygues, chargé de l'am-
bassade de France à Madrid, demeure député
do Villeneuve-sur-Lot, même si, à l'expiration
du premier délai, sa mission diplomatique lui
est renouveléç.
Nous n'avons pas à faire ici le portrait de
M. Georges Leygues. Cinq fois ministre déjà,
à un âge où tant de parlementaires abordent à
peine les fonctions de gouvernement, le député
de Villeneuve est une des physionomies les
plus connues du Pnris politique et artistique.
Il avait vingt-cinq ans à peine lorsque, en
1885, il fut élu pour la première fois. Ses dis-
cours parlementaires et littéraires sont des
modèles ; on se souvient de ceux qu'il a pro-
noncés à propos de Hugo,de Berthelot, de Victor
Duruy, de Leconte de Lisle, de Lavoisier, de
Falguière, de Meis«onier, de Bernard-Palissy
et de Waldeck-Rousseau. A Sceaux, à Orange,
aux fêtes universitaires de Paris, de Nancy, de
Toulouse et de Caen, au Congrès colonial de
l'an dernier, ses improvisations ont été accla-
mées, ainsi que ses discours retentissants, à
la tribune de la Chambre, dans les questions
militaires, sur l'agiotage des blés, les grèves,
l'affaire Hervé, le désarmement, contre la déla-
tion et dans les récents débats uelatifs aux as-
sociations et à la séparation des Eglises et dé
l'Etat.
Trois fois ministre de l'instruction publi-
que, M. Georges Leygues a réalisé-la réforme
de l'enseignement secondaire et des langues
vivantes ; son livre l'Ecole et la Vie et ses ar-
rêtés signés rue de Grenelle le classent parmi
les grands éducateurs du pays, auprès des
Lavisse et des Fouillée, dans le sillage révolu-
tionnaire de Condorcet et des philosophes de
notre pédagogie.
Partout où ses talents se sont manifestés, on
a remarqué avec quelle mesure avec quelle
diplomatie Il savait négocier et résoudre les
difficultés renaissantes du pouvoir. En l'appe-
lant à exercer ces aptitudes dans une grandç
ambassade, le gouvernement couronne la car-
rière politique de M. Georges Leygues d'une
expérience suprême qui le consacrera définiti-
vement homme d'Etat. Il reviendra de Madrid,
au Palais-Bourbon, à l'issue de sa mission di-
plomatique, pour reprendre à son rang — le
premier — la place qu'il a conquise parmi
ceux de nos parlementaires dont Je talent et
les circonstance font des chers écoutés et
suivis.
L'œuvre de M. Leygues, s'étendant ainsi
hors des frontières dé la France., où il avait déjà
commit ministre des colonies réalisé des con-
quêtes pacifiques et civilisatrices, prendra
l'amplcur qui caractérise définitivement, de-
vant l'histoire de notre pays, les grands servi-
teurs de la patrie et les hommes d'Etat de la
République.
Marien Bleuze.
■ I. ■ ■
LA
Question de l'Opéra
Avant-hier matin dimanche, le ministre de
l'instruction publique a reçu M. Gailhard, di-
recteur de l'Opéra, et a eu un long entretien
avec lui. Si je voulais être consciencieux, j'a-
jouterais que, entré à dix heures dix dans le
cabinet du ministre, M. Gailhard n'en est res-
sorti qu'à midi vingt.
Il a donc dû se dire bien des choses dans
cette entrevue. Que s'est-il dit ? Qu'en sortira-
t-il ? C'est ce que j'ai cherché à savoir dans
la journée d'hier comme dans celle d'avant-
hier.
J'ai en vain téléphoaé à l'Opéra ou au domi-
cile particulier de M. Gailhard dans la jour-
née et la soirée de dimanche. Je suis revenu
à la charge hier lundi ; il me fut réponcTu plu-
sieurs fois que M. Gailhard était allé au minis-
tère. C'était évidemment un mot d'ordre. Il
était du reste très compréhensible que M.
Gailhard se tînt sur la réserve au sujet de la
conversation qu'il avait eue avec le ministre ;
il était non moins légitime que je cherchasse
à' renseigner les lecteurs de Gil Blas.
Je suis allé. hier soir à l'Opéra, où l'on don-
nait Guillaume Tell. M.Gailhard, comme d'ha.
bitude, occupait son avant-scène directoriale ;
il me réserva le plus charmant des accueils
quand il m'aperçue mais il éluda, avec l'agi-
lité d'un escrimeur qui voit venir le coup,
droit, toutes les questions que j'essayai de lui
poser.
Il est certain que M. Gailhard a exposé ses
vues sur la façon dont il conçoit la gestion de.
l'Opéra. Ces vues, nous les connaissons tous,,
pour avoir vu M. Gailhard à l'œuvre. Il s'agir
de savoir si ces vues seront celles du ministre*
Ce que M. Briand ne peut pas dénier au di-
recteur actuel, c'est la sécurité qui plane dans
le budget de l'Opéra. Cette sérénité financière
n'a pas toujours été la caractéristique des di-
rections précédentes. Il est donc naturel et il
est fort probable que M. Gailhard a dû faire
état de la prudence avec laquelle depuis vingt
ans il a su"diriger notre première scène sub-
ventionnée.
Mais il est évident que si l'Opéra devait retf*
ter dans le statu quo, dans cette quiétude ar-
tistique et financière dont se glorifie M. Gail-
hard, le ministre n'aurait pas de raisons suf-
fisantes pour renouveler le privilège, alors que
d'autres candidats apportent des idées et des
programmes plus avancés, plus en rapport!
avec les aspirations actuelles des musiciens et
de tous ceux qui s'intéressent aux choses
d'art.
Or, si M. Gailhard s'est drapé dans un mu"
lisme résolu, un des familiers du directeur da
l'Opéra m'a mis au courant des projets quai
médite et que mijote M. Gailhard s'il est re-
nommé. M. Gailhard lui-même m'en avait en.,
tretenu il y a un mois. Il a dû.les mûrir depuis'
et les développer devant le ministre hier et
dans les entrevues qu'il - avait eues aupara-
van t.
M. Gailhard est partisan résolu de l'appui
qu'un théâtre subventionné comme l'Opéra;
doit prêter aux théâtres populaires. Il le
prouve, du reste, en facilitant à ses artistes le
moyen de donner leur concours à l'Œuvre des
Trente Ans de théâtre que dirige M. Adrien
Bcrnheim. Mais il rêve plus et mieux. Il pré-
voit le cas où la création d'un théâtre lyrique
ou d'un théâtre populaire serait réalisée ; eti
il s'engagerait à contribuer au fonctionnement
et à l'éclat d'un théâtre populaire en prètanl
les artistes de sa troupe, non pas seulement
les débutants, mais les chanteurs et les chan.
teuses de réputation. Il est sûr que cette pro-
messe a dû produire bonne impression sur le
ministre de l'instruction publique, qui, on lEt
sait, est un des apôtres les plus fervents et le £
plus convaincus de la démocratisation de l'art.
Là ne se borneraient pas les gages que Mv
Gailhard donnerait à la cause de la musique.
M. Gailhard, en 1996, avait institué des con-
certs symphoniques à l'Opéra. Il avait ainsi
permis de se produire à toute une floraison de:
jeunes musiciens qui depuis ont été adoptés
par les concerts dominicaux et qui ont fait
leur chemin sur nos scènes subventionnées.
C'est de ces concerts de- l'Opéra que date la
notoriété de MM. Gustave Charpentier, Debus-
sy, Camille Erlanger, Xavier Leroux, Georges
Iluê, Gabriel Pierné, Georges Marty, Henri
nüsser, Fernand Le Borne, Alfred - Bachelet,
etc., etc. Ressusciter ces concerts pour l'audi-
tion desquels M. Gailhard croit la foule plus
mûre et plus empressée qu'il y a dix ans, alleu
chercher les jeunes compositeurs, des nou-
veaux, des inconnus, mettre en lumière leur
talent et leur personnalité dégagés enfin de
l'imitation wagnérienne, tel est un des projets
qui pourraient être incessamment réalisés. -
Je connais suffisamment M. Gailhard pour
pouvoir dire que s'il a tenu ces résolutions se.
crètes jusqu'ici, il a dû les exposer éloquent
ment et compendieusement au-ministre.
Que résultera-t-il de l'entretien de diman-
che ? Je me récuse à prédire l'avenir. Dans les
bureaux du ministère de ''instruction publi-
que, on m'a assuré hier que la solution était
proche. Je crois même savoir que puisque .M.
Broussan traîne à sa remorque et hélas ! aus-
si à celle de M. Messager une nuée de person-
nages politiques, le ministre de l'instruction
publique, M. Aristide Briand, désireux de se
dégager de toutes les influences étrangères à
la question purement artistique, va, après:
avoir étudié le dossier de l'Opéra pendant huit
jours encore, après avoir mûri toutes les pro-
positions des divers candidats, porter devant
le conseil des ministres la nomination du nou-
veau directeur ou la prolongation du privilège
de l'ancien directeur. Ce serait donc après la
séance du conseil des ministres qui aura lieu
aujourd'hui en huit que nous serons probable-
ment fixés.
Louis Schneider.
« A .-
Victorien Sardou
et l'Affaire
Notre Légion d'honneur va compter, au préf*
mier jour, un grand dignitaire de plus : in-
cessamment, demain, ce soir, peut-être, M.
Victorien Sardou, de l'Académie française,
sera édevé à la dignité de « grand'eroix ».
Il est peu d'hommes, peu d'écrivains aussi
universellement connus — connus, si ron ose
ainsi dire, — jusque. dans les moindres dé-
tails. Sa silhouette est familière, son sempiter-
nel cache-nez et aussi son béret de velours que
la gravure a: popularisés.
Du dramaturge, tout a été conté. L'on sait
quel merveilleux metteur en scène il est eti
quel admirable professeur de diction, dont les
conseils, paternels encore qu'autoritaires,
transforment vite les répétitions les plus insi-
gnifiantes en fructueuses leçons que les plus
experte auraient intérêt à suivre — et à médi-
ter. — On sait aussi ce qui doit demeurer de
tous ces potins, de toutes ces médisances que
des envieux ont colportées sur la source de
ses inspirations. Avec quelle bonne humeur —
relisez Mes plagiats 1 — sur quel ton malicieux
et narquois ne s'en est-il pas expliqué lui-mê-
me.
De l'amateur de spiritisme, on a également
tout divulgué. On sait combien l'attire ce pro-
blème des forces psychiques que l'état actuet
de la science ne permet pas d'expliquer en-
core congrûment. Le grand ordonnateur de ta-
bles tournantes qu'il est, h; lui - parbleu ! -
une explication de ces phénomènes, qui est tou-
te prête, et qui en vaut peut-être une autre.
Mais cela aussi a été dit et répété.
On sait également son goût prononcé dei
l'Histoire : ses recherches passionnées et trou-
blantes, sinon convaincantes, sur la légende de
Louis XVII ; ses promenades à travers Paris, à
la recherche des vieilles maisons entre les
murs desquelles s'est passé « quelque chose ai
et dont il a patiemment reconstitué la chroai"
que.
On sait enfin que, bien qu'il n'att jamais
fait de politique active, au sens étroit du mot,;;
il a tout de même, certain jour, joué un impor- j
tant rôle historique,qu'il a été étroitement mêléj
à la chute de l'Empire et à l'établissement dur
régime actuel. Il a lui-même, à plusieurs re.
prises, conté avec sa finesse et sa légèreté ha"':
bituelles « comment il avait pris les Tuileries».
le 4 septembre 1870, ou, plutôt, comment il
avait empêché qu'on les prît et qu'on les pil-i
lât ce jour-là.
Mais tout cela a été dit et redit vingt fois,,
cent fois, chaque fois que la chronique a eu à
s'occuper de lui, à chaque nouveau succès ; et
le champ est, aujourd'hui, bien restreint à celui
PARIS ET DÉPARTEMENTS : Le Numéro 15 Centimes
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(Préface de Gil Blas au lecteur).
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Chez MM. LAGRANGE, CERF & 04
8, PLAOB Du LA BOURSE, a
Et à l'Administration du Journal
Lettres pathétiques
de Berlioz
";Aujourd'hui parait un volume de lettres de
Berlioz. Lettres pathétiques. Mais est-il ja-
mais sorti de la plume de Berlioz quelque
chose qui ne fût pas pathétique ? Il ne lui
manque que la sonate, ohipée par Beethoven.
Cet homme a été le tourment incarné. Son
âme romantique n'a voulu connaître que la
souffrance et le désespoir. Berlioz, Flaubert et
Delacroix sont les trois plus purs exemples,
très différents entre eux, mais se complétant
d'une époque, celle qui va de 1830 à 1880. Ber-
lioz avait ocrtajnement pris la plus mauvaise
part, celle du malheur. Au point. que nous
avons fini par le croire. Et lorsque vous aurez
lu ces lettres, vraiment douloureuses, qui pa-
raissent aujourd'hui, votre pitié pour Berlioz
demeurera infinie. Que cette souffrance de
Berlioz ait été réelle, on n'en peut douter. Mô-
me en faisant la part du pli seyant, il reste en-
core beaucoup de chagrin derrière ce front ra-
vagé. Berlioz avait pris posture de persécuté;
mais parce qu'il avait cru et croyait à la per-
sécution.
Plaignons-le donc-, mais dans cette seule me-
sure de son tourment intime. Et n'ajoutons
pas, à notre compassion, des injures pour des
bourreaux, qui ne sont qu'imaginaires. Les
lettres de Berlioz, ses Mémoires, sont pleins
de malédictions. Que faut-il en retenir ?
.*.
Hector Berlioz arriva à Paris en 1822, âgé de
'dix-huit ans, à peu près complètement ignorant
dans son art, il le dit lui-môme. Simple audi-
-teur libre au Conservatoire, il ne se risque
pas moins à composer une messe qui, en
1804, est exécutée à Saint-Roch. Quelques se-
maines après, Reicha l'admet dans sa classe.
Pour vivre, ainsi que font tant d'autres qui
n'en assourdissent pas la postérité, il donne des
leçons et, tout comme fera Wagner trente ans
plus tard et qui n'en a pas frénétiquement gé-
mi, il entre en qualité de choriste au théâtre
des Nouveautés.
Entre temps, il compose. Il écrit Wavcrley,
les Francs-Juges, la Mort d'Orphée, qui sont
exécutés, en 1827, moins de deux ans après
{'entrée de leur auteur au Conservatoire, dans
la salle même de cet établissement, par ordre
de l'illustre Sosthè-nes. Où est le jeune élève
qui, de nos jours, oserait demander à M. Du-
jardin-Beaumetz de donner à M. Gabriel Fauré
pareil ordre ?
Au lendemain de ce concert, Berlioz est en-
gagé à la Revue Européenne, où il écrit les
premiers de ces articles passionnés qui ont
établi la légende de son martyre. Aussitôt
Berlioz se remet au travail. Il esquiss-e la
Damnation de Faust et la Symphonie fantasti-
que et, à peine a-t-il jeté sur le papier ces
premiers traits qu'il est impatient déjà. Il
blâmera plus tard cette hâte ; il en souffrit,
pourtant. Pour le consoler, Girard, chef d'or-
chestre aux Italiens, lui commande une fan-
taisie sur la Tempête. Girard ne la joue pas !
Berlioz n'est .pas embarrassé. Il court à l'Opé-
ra qui l'exécute aussitôt.
H n'a pas vingt-cinq ans. L'année 1830 lui ap-
porte le prix de Rome. Va-t-il partir sans avoir
fait retentir les airs des accents de la lyre ?
Non pas. Et sa cantate, Sardanapale, est exé-
cutée dans la salle du Conservatoire qui lui
est offerte, par ordre encore une fois. Cette
même salle s'ouvrira deux ans après, à son
retour, pour les auditions de la Symphonie
fantastique et de Lélio.
Cependant, Berlioz se marie. Le ménage,
malgré la pension du prix de Rome, fait des
dettes. Pour les payer, Berlioz organise deux
concerts. Le premier est donné aux Italiens,
Dumas y offre Antony Liszt y broie l'ivoire
et déchaîne les harmonies du Concert-Stück de
iweber. Finalement, le bénéfice est de sept
mille francs. Quelques jours après, nouveau
concert, au Conservatoire, à la fin duquel Pa-
ganini serre le jeune maître dans ses bras, en
attendant mieux.
Ici, deux ans sans manifestation. Eh quoi I
la Frarice n'a donc pas de cœur ? Quelle ingra-
titude ! Berlioz pousse de tels cris qu'en 1836,
M. de Gasparin, ministre de l'instruction pu-
blique, lui commande une messe de Requiem,
Cette messe est exécutée devant un foule en-
thousiaste. C'est dte cette messe que datent ces
masses orchestrales, innombrables et formi-
dables que Berlioz va chercher maintenant à
réunir, avec tant de puérilité. C'est cette messe
qu'il qualifie de « Cataclysme musical » et
qu'il juge être « quelque chose de grand dans
notre art ».
L'année précédente, d'ailleurs' — et ne l'ou-
blions pas — il avait accepté au Journal des
Débats la succession de Castil-Blaze. Trois
ans après son retour de Rome, à l'âge de trente
ans, Berlioz, les mains pleines de commandes
officielles, prenait encore la plus redoutable
fonction, redoutable non pour lui, mais pour
ses confrères. Wagner, vingt-cinq ans après,
s'en apercevra.
L'effet de ce feuilleton ne se fit pas attendre.
En 1830, l'Opéra jouait Benvenuto. A qui la
faute si cet opéra fut une chute que Berlioz,
plus disposé à accentuer qu'à atténuer ses in.
fortunes, qualifie d'éclatante ? Pour l'en con-
soler, on lui ouvre encore une fois la salle du
Conservatoire, où il donne une série de con-
certs. C'est à Fissue de l'un d'eux que Paga-
nmi manifesta son enthousiasme en envoyant
au chef d orchestre-compositeur , vingt mille
francs. Où est le « jeune » d'aujourd'hui qui
après de tels témoignages, oserait se dire per-
sécuté ?
Ce tourment de Berlioz est en lui. Il con-
tinue a gémir et il n'attend même pas que l'en-
cre de Roméo et Juliette soit séchée sur le
papier pour faire entendre ce poème, trois fois
de suite, au Conservatoire. Aussitôt, il reçoit
la commande de la Symphonie funèb-re el
triomphale. Le succès est tel à l'exécution pri-
vée pour laquelle cette œuvre a été comman-
dée, que Berlioz en donne aussitôt deux exé-
cutions payantes qui laissent an sérieux béné-
fice.
'En i840, Berlioz part pour l'Allemagne. C'est
le premier de ces grands voyages européens
au cours desquels il va récolter gloire et pro-
fits. Il en revient pour un festival à l'Exposi-
tion, où les soli de la Bénédiction des poi-
gnards sont doublés vingt fois. Les pàrties
des trois moines étaient chantées par quatre-
ivingts voix. Cela sappelle encore, chez les
iBerlioziens, respecter la volonté de l'auteur.
Après une série de concerts au Cirque, Ber-
lioz repart pour l'Allemagne et la Russie. A
çon retour, il entre à l'Obéra où son inquiétude
ne peut tenir. Il donne sa démission, perd sa
femme, se remairie et commence, en 1854, les
Troyens, qui seront terminés en 1858.
En 1865, le prince Napoléon le charge d'or-
ganiser un grand concert qui lui rapporte huit
milile francs. Puis Berlioz repart en voyage,
revient, repart encore, récoltant tous les lau-
riers en chemin et enfin, en 1863, il fait exé-
cuter, à l'Ofpéra-Comique, cinq ans après son
achèvement, la seconde partie des Troyens.
La presse fut falorable, si le public ne prolon-
gea pas les représentations, au-delà de vingt et
une. La Prise de Troie resta manuscrite. A
force de prédire le malheur, Cassandre l'attira
sur sa propre tête.
Nous qui avons entendu cette Prise de Troie
à l'Opéra voici trois ou quatre ans, nous pou-
vons dire que Berlioz n'eût tiré de son audi-
tion qu'amertume et déboires. Hors cet ouvra-
ge, toutes les œuvres de Berlioz ont été re-
présentées et dans un laps de temps très court;
à plusieurs reprises, l'Etat a mis toutes ses res-
sources à ia disposition de ce musicien ; il a
obtenu de nombreuses commandes officielles ;
il a parcouru l'Europe dans une acclamation
continuelle ; bref, nul musicien au monde n'a
entendu plus que celui-là sa propre musique.
Voilà la vérité.
Et pourtant, c'est une autre vérité, Berlioz
est malheureux ; il n'est pas possible qu'il ait
joué pendant cinquante ans la comédie du dés-
espoir. Son existence fut un long martyre, une
souffrance continue. Lorsqu'on lit ses lettres
afin d'y chercher les faits, on est peu à peu
gagné par les accents tragiques de cette voix
douloureuse ; on en arrive à pleurer avec elle.
II faut se ressaisir et tâcher de comprendre.
Il n'y a donc qu'à choisir d,ans cette corres-
pondance. Berlioz voyait toute chose formida-
blement. Rien ne se présentait à ses yeux avec
simplicité ni mesure. Une contrariété se trans-
formait en catastrophe. Un chagrin devenait
un désespoir, un échec un désastre. Sans dou-
te, il faut faire la part de la phraséologie ro-
mantique. Cette part faite, il faut reconnaître
qu'à passer à travers son cœur ou son cer-
veau, les événements ou les idées s'ampli-
fiaient à l'infini. L'œuvre en Mmoigne. Cet
homme ne voit que l'énorme, le vaste. Il est
naturellement épique. Faust, Ilion, Jésus-
Christ, Shakespeare sont ses familiers. ïl ne
conçoit rien à demi. Lorsqu'une telle tournure
d'esprit rencontre les contingences de la vie,
elle ne peut qu'y trouver amertume et déses-
poir. Tout ce qui arrive à Berlioz est colossal,
gigantesque. Lorsqu'il est mal reçu par Che-
rubini, il ne songe pas une minute qu'il subit
le sort commun. Pourquoi Cherubini lui au-
rait-il accordé la salle du Conservatoire sans
regimber ? Il l'aurait donnée vingt fois par
jour.
Lorsqu'il s'installe au rez-de-chaussée des Dd
bats, Berlioz doit se dire : « Je possède uno
arme dont je vais me servir au plus grand bé-
néfice de l'art et de ma carrière ». Berlioz s'é-
crie : « Que d'ennemis je vais me faire ! »
Lorsque Roqueplan et Duponchel lui jouent
le tour de la Nonne sanglante, il se plaint jus-
tement et il rappelle que Wagner eut à subir
le môme déni de justice. Cela ne l'empêche
pas-d'écrire le feuilleton partial de 1861 sur
Tannhaüser.
Et ne devons-nous pas sourire de cet hom-
me qui, possédant l'admirable instrument
des Débats où il peut exprimer ses idées et
les défendre, maudit son sort et s'écrie :
« Donnez-moi trois mille musiciens à condui-
re, à faire répéter, à enseigner. Donnez-moi
des pupitres à remuer par centaines, des es-
trades à construire, des chaises à disposer,
des tentures à clouer, voilà ma vie ! »
Pouvoir être écrivain quand on l'est et re-
gretter de n'être ni menuisier ni tapissier, voi-
là bien le signée la plus irrémédiable mélan-
colie. Le cas de Berlioz relève de M. Théodule
Ribot, le grand psychologue. A aucun point
de vue il ne saurait fournir un chapitre aux
« réparations de l'histoire ».
André Maure!.
-. .• —-
La Politique
Temps nouveaux
Nous entrons dans une période décisive de
la vie politique contemporaine : l'heure est ve-
nue où les'pjus graves questions économiques
et sociales devront recevoir leur solution.
Nul n'a le droit de se désintéresser des évé-
ncmcnts,car nul ne peut échapper à leurs cou-
séquencesrefr à~léurs répercussions; *
Le monde entier est en travail : tous les
grands Etats traversent une crise intense et
profonde dont le dénouement peut ouvrir une
ère féconde de travail et de prospérité, ou dé-
chaîner les pires catastrophes.
Les conditions nouvelles de la vie économi-
que et sociale appellent des transformations
profondes ; il serait également désastreux de
se jeter dans la révolution ou de se rejeter
dans la réaction.
Il y a place, dans la société moderne, pour
une politique en harmonie avec les nécessi-
tés des temps nouveaux.
En France, le gouvernement, dans les cir-
constances actuelles, peut avoir un grand
rôle à jouer : au Sénat trop fermé aux aspi-
rations démocratiques, et à la Chambre kop
disposée aux folles surenchères, il a le devoir
de soumettre un programme de réformes qui
s'inspire des intérêts généraux et supérieurs
du pays et d'en poursuivre hi réalisation avec
une volonté ferme et une inlassable énergie.
Il ne doit pas plus se laisser entraîner aux
imprudences, que se laisser acculer à l'avorte-
ment et à l'impuissance. Dès la session qui
s'ouvre, les plus graves problèmes financiers,
économiques, sociaux vont se poser. Leur so-
lution dépendra beaucoup moins des Cham-
bres que du gouvernement, si nous avons un
gouvernement.
GIL BLAS
i ii « q » - n » i
Echos
Le Temps d'hier.
Lundi soir. - On a observé, hier, de faibles
averses, entre midi et deux heures du soir:
Le ciel est, ce matin, beau ou nuageux, et un
brouillard d'environ 100 mètres se forme vers neuf
heures sur la ville.
Les vents, modérés, soufflent de ouest à nord-
ouest.
La température baisse, et Ici,, minima de ban-
lieue descendent à —* 2°.
La pression barométrique devient très élevée ;
elle atteint, à midi, 778 mm. 3.
MISSION OFFICIELLE
Notre excellent ami M. Jean Izoulet, profes-
seur au Collège de France, ne pourra repren-
dre son cours qu'à une date ultérieure.
Cette date ultérieure nous fait de la peine,.
car Paris ne sera plus tout à fait Paris, si M.
Izoulet cesse pendant quelques mois ou quel-
ques semaines de professer au Collège de
France un de ces cours dont il a le secret.
Mais pourquoi M. Izoulet s'écarte-t-il mo-
mentanément du Collège de France désolé ?
Parce que M. Jean Izoulet est chargé d'une
mission. Cette mission est même officielle. Et
c'est une mission à l'étranger — comme la,
plupart des missions.
Et vous ne savez pas ce que M. Jean Izoulet
est chargé d'étudier ?
M. Jean Izoulet est chargé d'étudier « l'évo-
lution religieuse des nations catholiques ».
Ce n'est pas un petit sujet.
Ce n'est pas une petite mission.
Nous nous demandons même comment on
peut en voyage étudier l'évolution religieuse
des nations catholiques.
M. Jean Izoulet nous privera de sa présence
et de son enseignement durant trois ou quatre
mois tout au plus. Il verra durant ce temps,
beaucoup de pays. Il les verra vite. Ce qui
n'implique pas nécessairement qu'il les verra
bien.
Est-ce que, dans ces courtes stations, entre
deux trains, au buffet des gares, M. Izoulet
aura le loisir de bien voir l'évolution religieuse
des nations catholiques.
Je me le demande.
Je ne plaisante pas : M. Izoulet a un regard
d'aigle. Il voit rapidement. Il voit loin. Nous
lui devons, avec un beau livre tumultueux,
celtei définition de Dieu, qui, entre nous, est
rudement difficile à définir : « Dieu est un
esprit et un cœur ; précisons-: un cœur de
lion ! » Oui, nous lui devons cette définition
et jamais nous n'acquitterons notre dette.
Cette définition est vaste. Elle est immense.
Elle prouve que rien n'échappe à M. Izoulet,
qu'il est capable de tout concentrer en quel-
ques mots. Mais je le défie bien — quoi qu'il
ne faille pas défier M. Izoulet — d'étudier sé-
rieusement avant les beaux jours l'évolution
religieuse des nations catholiques.
D'où je conclus qu'on devrait bien limiter
les objets ou les sujets des mfssions, si on dé-
sire que nous prenions ces objets, ces sujets,
ces missions au sérieux.
J. Ernest-Clnrles.
Poil et plume.
Le président de la République, accompagné
par MM. Jean Lanes, André Fallières et le
commandant Lasson a quitté Paris hier matin
pour se rendre à Marly où il a offert une chas-
se à laquelle assistaient MM. Ratier, sénateur,
Raynaud, député, Ta-ssard, vice-président du
tribunal de lü Seine, Fournier, avocat général,
Henri Mutel, avoué ; de la Ma'rnière, notaire ;
Trousselle, etc..
M. Fallières était de retour à Paris dans la
soirée.
Deux vers inédits de Victor-Hugo.
Au moment où l'on publie de nouveaux
fragments du grand poète, il nous e paru inté-
ressant de citer l'anecdote suivante, qui,
croyons-nous, n'a jamais été contée.
Victor Hugo fut prié, vers 18Ô7, par un mon-
sieur quelconque, de vouloir bien écrire quel-
ques vers sur un album. Ce monsieur envoie
le volume au poète qui l'ouvre et qui constate
que toutes les feuilles ne sont pleines que de
la' poésie de son propriétaire, sauf une page
destinée à la plume du plus grand de nos poè-
tes. -
Aussitôt Victor Hugo fait descendre l'al-
bum chez le concierge de sa maison pour le
rendre au monsieur, quand il viendra le récla-
mer, en sé contentant d'y mettre les deux vers
suivants :
Il aurait bien mieux fait de mettre à son chaptlm,
C'est moi qui suis Guillot, berger de cet album !
-x-
Toujours le prix Concourt.
En réponse à l'interview publiée hier, de
M. Montfort, nous avons reçu de M. Lucien
Descaves la lettre suivante :
Mon cher ami,
Il plaât à M. Montfort, - l'un des frères Y a
Moi dont les cris ont signalé la dentition laborieuse,
—* de me remettre en cause à propos de l'attribution
du prix Goncourt.
M. Montfort se donne beaucoup de mal pour
découvrir fies raisons de mes préférences. Je vais
fôter d'embarras.
Je crois que le prix Goncourt n'est pas fait pour
les amateurs aisés, si copieux soient-ils, et peut-
être, ai-je le droit, en outre, de trouver plus de
talent à MM. J. A. Nau, Léon Frapié, Claude Far-
rère et Tharaud, qu'à M. Montfort.
Mais c'est toujours la même chose : on cherche
midi à quatorze heures et l'on ne s'avise pas de
l'explication 'la plus simple et la plus conforme à la
vérité.
Bien cordialement à vous,
■ LUCIEN DESCAVES.
IMPRESSIONS D'UN SPECTATEUR
Articles do Paris : La dame aux petits chiens.
C'est uae espace particulière, qui est en quel-
que sorte un trait d'union entre la race humaine
et la race canine. La femme qui aime les petits
chiens les préfère à son mari et quelquefois à
ses enfants. Il n'y a pas de Benjamin plus gâté
qu'un petit chien par sa maîtresse. Elle lui con-
cède tous les droits, et c'est une joie pour elle
quand le petit chien daigne lui lècher la figure
avec sa langue douteuse. Les femmes ont même
inventé un langage pour les chiens, et elles s'ima-
ginent que ces petits manchons poilus peuvent
le -comprendre. Et alors ce 'sont des : « Ah !
qu'il est beau, madame ! Fais une belle lèche à
sa maman, madame ! », etc. Dans ces circons-
tances, le chien a l'air souvent plus intelligent
que la dame qui lui parle.
Il a toujours été de mode pour les dames d'a-
voir un chien. C'est souvent une contenance. Mais
la mode, ce n'est pas l'affection, la tendresse. Ce
qui caractérise les Parisiennes de la décadence,
c'est le véritable amour qu'elles témoignent pour
leurs petits chiens. On en a vu qui se levaient la
nuit pour soigner leur fox chéri. Il y a des petits
chiens qui ont des colliers en or, des bracelets
aux pattes, des pardessus de fourrure. Il est d'ail-
leurs à remarquer que plus un chien est adulé,
plus il est ingrat. Ce qui indique que le chien est
l'animal qui se rapproche le plus de l'homme.
En somme, elles sont esclaves de ce petit ani-
mal généralement hargneux et malpropre, et ce
sont d'elles que l'on peut dire ce que Cham disait
de son toutou : Il C'est lui qui me tient en laisse.))
— PUCK.
Le mystère du boulevard Pereire.
Notre collaborateur et ami Nozière nous fait
parvenir le mot suivant :
Mes chers directeurs,
Je suis heureux' de vous annoncer que l'Orphe-
linat des Arts a bien voulu accepter la somme de
trois cents francs, qu'un inconnu m'avait adres-
sés pour écrire certains articles sur La Comédie-
Française.
NOzlÈRE.
Argument.
On sait que l'argument essentiel des adver-
saires de la réforme orthographique est celui-
ci : que la nouvelle orthographe est une injure
à la pure langue française et blesserait nos
classiques.
— Voyez-vous, disait, hier, un de ces
champions de l'orthographe actuelle, voyez-
vous un de nos bons écrivains écrivant « fa-
mé » pour « femme », comme si « fama », si-
gnifiant penoeMïlétL ne condamnait pas pareil-
le inertie
Ainsi parlant. Il ne voyait écrit A Jame, m
jandarme. Or, un grand écrivain su en fut
écrit ceci :
A l'adventure est-ce la cause que nous et Ja
,.théologie ne requérons pas beaucoup de science
aux jantes.„ Une lame estoit assez sçavante.
.Ceux-cy, pour le vouloir élever et iandarmer
de ce scavoir.
(MONTAIGNE, Essay, 1. XXIV.)
(Orlographe de l'édition de 1588.)
Mais peut-être Montaigne n'écrivait-il pas
français ?
Vers l'oubli.
Je fréterai quelque matin
Le plus joli bateau du monde
Et m'en irai, loir., loin sur Fonde
Sans grand souci de mon destin.
J'ai ma raison pour gouvernail !
Voulez-vous bien ne pas en rire 2
Et surtout n'en pas trop médire,
Bien que ceci soit un détail 1
Allons, levons l'ancre, il est temps,
Un peu de rêve est sous ma tempe 1
Que le grand màt serve de hampe
Au drapeau léger du printemps l
Aujourd'hui rose et demain gris,
Que d'horizons en perspective !
Et pour l'âme imaginaiive
Que de rêves aux filets pris !
On m'a dit, je ne sais plus où,
Qu'il existait au large une lie,
Où toute souffrance inutile
S'effaçait d'un cœur triste et fou.
Au large donc, au large enccur 1
Avec amour hissons les voiles,
Je veux mener sous les étoiles
Mon navire aux pavillons d'or !
JEANNE DORTZAL.
-)( -
Pour André de Lorde.
Voici une belle histoire, très joycus'c.
Un aiguilleur nommé Challis était, jeudi, à
son poste, près de Cambridge (Angleterre), uu
moment où un train de voyageurs allait passer,
lorsque tout à coup il a vu son fils, un petit
garçon de trois ans, franchir la .haie du che-
min de fer et traverser la voie pour venir à
sa rencontre. Le père a fait à l'enfant des ap-
pete désespérés, car il ne voulait pas quitter
son poste d'aigmillage. L'enfant n'a pas vu le
train qui s'avançait sur lui et il a été broyé
sous les roues de la locomotive.
La mère assistait aussi de loin à cet horrible
spectacle.
C'est complet : le scénario est tout prêt.
On dansera.
Nous ne serons pas seuls à nous réjouir de
l'avancement que M. Philippe Crozier vient
d'avoir. La presse viennoise est unanime à se
féliciter de l'envoi à Vienne de ce séduisant
diplomate. La Neue Freie Presse publie un
article des plus aimables où elle rappelle la
brillante situation mondaine du nouvel ambas-
sadeur, qui est aussi un des Français connais-
sant le mieux la langue, la littérature et l'art
allemands ; le journal viennois signale avec
satisfaction cet intéressant détail que M. Cro-
zier fut un des premiers enthousiastes ama-
teurs de Wagner en France.
L'Opéra de Vienne va gagner ce que perd
celui de Paris.
Cueiilli ces fleurs oratoires dans le Bulle-
tin municipal ofliciel, relatant les séances du
Conseil municipal de Paris :
M. PaLenne. — Permettez-moi de couper les
ailes à un ballon d'essai dont je connais d'ail-
leurs la source.
M. V. Gelez. — Nous avons au-dessus de la
tête une épée de Damoclès qui nous gêne dans
les entournures.
M. Lajarrige. — Nous avons passé la loi
au scribe de l'examen le plus attentif.
M. Billard. — Oui, ces anneaux glorieux de
la chaîne du passé devant lesquels je m'incline
respectueusement.
Le Diable boiteux.
- I I N
Propos du Jour
Autour d'un duel sérieux
C'est incroyable ce qu'il s'est débité de pauvre-
tés à propos de la rencontre de Virollay.
Le mystère dont l'affaire avait été entourée, don-
nait beau, jeu aux imaginations de mes contempo-
rains, nourries surtout des iectures de romans
feuilletons sur un pareil sujet.
Tout ce qu'on savait positivement d'abord, c'est
que le combat avait eu lieu au revolver d'ordon-
nance.
Gela mit tous lee esprits sens dessus dessous. -
Lès gens qui haussent les épaules quand on
leur parle d'un duel au pistolet, sentirent le poil
de leur chair se hérisser à ce mot ronflant : revol-
ver ! -
Immédiatement on en conclut que les adver-
saires avaient dû faire une consommation effroya-
ble de munitions.
« Ils ont brûlé chacun les six. cartouches de leur
arme, dit le premier reporter.
— Six ! vous badinez, continua le second, dites
douze, et la treizième pardeasus le marché. »
Enfin, on en était arrivé à parler sérieusement
de 25 balles tirées au visé.
Vingt-cinq balles, pour toucher un homme à
vingt-cinq pas, avec une arme de précision, cela
donnait une riche idée de l'habileté des jeunes offi-
ciers !
Petit à petit, tout se sait et l'on découvre que
le duel s'est passé comme tous les autres, sauf
le choix d'une arme plus moderne que le ridicule
outil se chargeant par la bouohe, que nos armu-
riers s'obstinent à qualifier de pistolet de combat.
Voilà, là-dessus; qu'on recommence à ergoler
pour savoir si le duel était régulier, délictueux,
anormal, original, etc.
Il est impossible de voir ce que le choix de l'ar-
me pouvait faire là-dedans.
Il n'y a pas dans l'état actuel de la législation
française un duel qui ne soit délictueux, c'est-à-
dire qui ne constitue un délit, ou un crime, suivant
la gravité des résultats : en un mot, qui ne soit
contraire aux lois existantes.
Le Parquet, en général, ne poursuit pas les
combattants, mais il le pourrait chaque fois. C'est
une tolérance, voilà tout.
Quant à un duel régulier, cela signifierait, si je
ne m'abuse, un duel conforme aux règles.
Mais aux règles de qui ? de quoi ?
Quelle est la personnalité qui se flatte d'imposer
aux Français modernes assez de respect pour leur
imposer des règles, relativement à un acte défendu
par nos lois ?
Je sais qu'il existe des gens d'honneur et de
cœur, animés des meilleures intentions, qui se
livrent à des travaux longs et intéressants d'ail-
leurs, pour édicter, de leur autorité privée, ce
que l'on est convenu d'appeler des codes du duel.
C'est un monstrueux non-sens. Le mot seul de
code fait hurler en matière d'honneur.
Le seul avantage du duel, sa seule raison d'être
c'était autrefois de vider les querelles en évitant
les arguties d'une procédure, l'étude d'un grimoire.
Le duel était la rencontre de deux hommes bra-
ves, se détestant pour des motifs privés ou pu-
bUes, amour, intérêts ou politique, et désireux
de vider leur querelle le plus violemment, le plus
rapidement possible, et pour n'avoir plus à y re-
venir. :
Aussi se terminait-il presque toujours par une
mort d'homme, le vainqueur achevant, sans scru-
pules, le vaincu qui ne demandait pas grâce en
avouant ses torts.
Chacun des deux adversaires se battait avec des
armes qu'il connaissait admirablement, puisque
c'étaient celiçs-mêmes qu'il portait quotidienne-
ment au côté, et non des objets ne présentant plus
guère qu'un intérêt archéologique.
Aux raffinés de Louis XIII, par exemple, qui
portaient la rapière et le pistolet à rouet, il n'au-
rait pas fallu proposer de se battre avec la lance
ou l'arbalète des gens d'armes du moyen sige. Ils
auraient éclaté de rire.
De même nos aïeux ne voûtaient entendre parler
sur le terrain ni de témoins ni de directeurs de
combat. Qui venait assister son ami sur le rré,
se serait cru déshonoré en restant les bras croisés;
les seconds mettaient obligatoirement flamberge
au vent.
Ces manières, me dira-t-on, ne cadrent plus avec
nos mœurs adoucies et nos caractères un peu
effacés.
Soit, mais csst la condamnation du duel même
que l'on prononce là.
Et de fait, c'est l'acte de combattre qui soulève
toutes les objections et toutes les critiques pas-
sionnées.
Odieux ou grotesque, voilà comme on veut ren-
dre le duel moderne, et il n'en est pas loin.
Comment voulez-vous qu'on excuse l'intention
de tuer un de seo semblables dans un pays qui
réclame impérieusement l'abolition de la peine de
mort pour les pires criminels, et celle de la guerre,
même pour défendre ses droits les plus sacrés ?
Le duel n'est plus, ici, qu'une formalité mon-
daine, vaine la plupart du temps, à laquelle se
plient encore (en enrageant), un tas de gens fort
peu disposés par leur caractère et par leur ma-
nière de vivre, à courir pareille aventure.
Feraient-ils. pas mieux de s.'en affranchir une
bonne fois sans hypocrisie ?
A quoi bon une loi pour interdire une chose
déjà défendue par les lois ?
C'est comme si je demandais uno loi pour m'em-
pécher de jouer à la roulette !
Personne, personne au monde, -l'est forcé, même
moralement, de se battre, s'il manque d'entraîne-
ment ou même si cela ne lui pilait pas.
Voilà la vérité. Et qu'on laisse ceux qui en veu-
lent, se battre comme ils l'entendent.
Louis d'Hureourt.
— M ML ■■ ——"0 0
M. GEORGES LEYGUES
Ambassadeur à Madrid
Quand le ministère Sarrien se retira, en oe
to-bre dernier, M. Clemenceau, président du
nouveau conseil, se rendii auprès de M. Geor-
ges Leygues, ministre des colonies, démis-
sionnaire, et le pria d'accepter, au nom du
gouvernement, une haute mission diplomati-
que à l'étranger. M. Leygues remercia- M.
Clemenceau et se mit à sa disposition. Depuis
vingt ans — M. Leygues venait alors d'attcin..
dre l'âge de l'éligibilité — le brillant député
de Villeneuve-sur-Lot représente, à la Cham-
bre, une circonscription qu'il a conquise de
haute lutte et que sa personnalité politique at-
tache pour toujours à la République. Il estime
qu'il se doit d'abord à ses électeurs et à ses
amis de Lot-et-Garonne, et n'a pas voulu, quei
que soit l'éclat des fonctions offertes à son ac-
tivité, cesser de les représenter au Parlement.
C'est ainsi que M. Leygues, chargé de l'am-
bassade de France à Madrid, demeure député
do Villeneuve-sur-Lot, même si, à l'expiration
du premier délai, sa mission diplomatique lui
est renouveléç.
Nous n'avons pas à faire ici le portrait de
M. Georges Leygues. Cinq fois ministre déjà,
à un âge où tant de parlementaires abordent à
peine les fonctions de gouvernement, le député
de Villeneuve est une des physionomies les
plus connues du Pnris politique et artistique.
Il avait vingt-cinq ans à peine lorsque, en
1885, il fut élu pour la première fois. Ses dis-
cours parlementaires et littéraires sont des
modèles ; on se souvient de ceux qu'il a pro-
noncés à propos de Hugo,de Berthelot, de Victor
Duruy, de Leconte de Lisle, de Lavoisier, de
Falguière, de Meis«onier, de Bernard-Palissy
et de Waldeck-Rousseau. A Sceaux, à Orange,
aux fêtes universitaires de Paris, de Nancy, de
Toulouse et de Caen, au Congrès colonial de
l'an dernier, ses improvisations ont été accla-
mées, ainsi que ses discours retentissants, à
la tribune de la Chambre, dans les questions
militaires, sur l'agiotage des blés, les grèves,
l'affaire Hervé, le désarmement, contre la déla-
tion et dans les récents débats uelatifs aux as-
sociations et à la séparation des Eglises et dé
l'Etat.
Trois fois ministre de l'instruction publi-
que, M. Georges Leygues a réalisé-la réforme
de l'enseignement secondaire et des langues
vivantes ; son livre l'Ecole et la Vie et ses ar-
rêtés signés rue de Grenelle le classent parmi
les grands éducateurs du pays, auprès des
Lavisse et des Fouillée, dans le sillage révolu-
tionnaire de Condorcet et des philosophes de
notre pédagogie.
Partout où ses talents se sont manifestés, on
a remarqué avec quelle mesure avec quelle
diplomatie Il savait négocier et résoudre les
difficultés renaissantes du pouvoir. En l'appe-
lant à exercer ces aptitudes dans une grandç
ambassade, le gouvernement couronne la car-
rière politique de M. Georges Leygues d'une
expérience suprême qui le consacrera définiti-
vement homme d'Etat. Il reviendra de Madrid,
au Palais-Bourbon, à l'issue de sa mission di-
plomatique, pour reprendre à son rang — le
premier — la place qu'il a conquise parmi
ceux de nos parlementaires dont Je talent et
les circonstance font des chers écoutés et
suivis.
L'œuvre de M. Leygues, s'étendant ainsi
hors des frontières dé la France., où il avait déjà
commit ministre des colonies réalisé des con-
quêtes pacifiques et civilisatrices, prendra
l'amplcur qui caractérise définitivement, de-
vant l'histoire de notre pays, les grands servi-
teurs de la patrie et les hommes d'Etat de la
République.
Marien Bleuze.
■ I. ■ ■
LA
Question de l'Opéra
Avant-hier matin dimanche, le ministre de
l'instruction publique a reçu M. Gailhard, di-
recteur de l'Opéra, et a eu un long entretien
avec lui. Si je voulais être consciencieux, j'a-
jouterais que, entré à dix heures dix dans le
cabinet du ministre, M. Gailhard n'en est res-
sorti qu'à midi vingt.
Il a donc dû se dire bien des choses dans
cette entrevue. Que s'est-il dit ? Qu'en sortira-
t-il ? C'est ce que j'ai cherché à savoir dans
la journée d'hier comme dans celle d'avant-
hier.
J'ai en vain téléphoaé à l'Opéra ou au domi-
cile particulier de M. Gailhard dans la jour-
née et la soirée de dimanche. Je suis revenu
à la charge hier lundi ; il me fut réponcTu plu-
sieurs fois que M. Gailhard était allé au minis-
tère. C'était évidemment un mot d'ordre. Il
était du reste très compréhensible que M.
Gailhard se tînt sur la réserve au sujet de la
conversation qu'il avait eue avec le ministre ;
il était non moins légitime que je cherchasse
à' renseigner les lecteurs de Gil Blas.
Je suis allé. hier soir à l'Opéra, où l'on don-
nait Guillaume Tell. M.Gailhard, comme d'ha.
bitude, occupait son avant-scène directoriale ;
il me réserva le plus charmant des accueils
quand il m'aperçue mais il éluda, avec l'agi-
lité d'un escrimeur qui voit venir le coup,
droit, toutes les questions que j'essayai de lui
poser.
Il est certain que M. Gailhard a exposé ses
vues sur la façon dont il conçoit la gestion de.
l'Opéra. Ces vues, nous les connaissons tous,,
pour avoir vu M. Gailhard à l'œuvre. Il s'agir
de savoir si ces vues seront celles du ministre*
Ce que M. Briand ne peut pas dénier au di-
recteur actuel, c'est la sécurité qui plane dans
le budget de l'Opéra. Cette sérénité financière
n'a pas toujours été la caractéristique des di-
rections précédentes. Il est donc naturel et il
est fort probable que M. Gailhard a dû faire
état de la prudence avec laquelle depuis vingt
ans il a su"diriger notre première scène sub-
ventionnée.
Mais il est évident que si l'Opéra devait retf*
ter dans le statu quo, dans cette quiétude ar-
tistique et financière dont se glorifie M. Gail-
hard, le ministre n'aurait pas de raisons suf-
fisantes pour renouveler le privilège, alors que
d'autres candidats apportent des idées et des
programmes plus avancés, plus en rapport!
avec les aspirations actuelles des musiciens et
de tous ceux qui s'intéressent aux choses
d'art.
Or, si M. Gailhard s'est drapé dans un mu"
lisme résolu, un des familiers du directeur da
l'Opéra m'a mis au courant des projets quai
médite et que mijote M. Gailhard s'il est re-
nommé. M. Gailhard lui-même m'en avait en.,
tretenu il y a un mois. Il a dû.les mûrir depuis'
et les développer devant le ministre hier et
dans les entrevues qu'il - avait eues aupara-
van t.
M. Gailhard est partisan résolu de l'appui
qu'un théâtre subventionné comme l'Opéra;
doit prêter aux théâtres populaires. Il le
prouve, du reste, en facilitant à ses artistes le
moyen de donner leur concours à l'Œuvre des
Trente Ans de théâtre que dirige M. Adrien
Bcrnheim. Mais il rêve plus et mieux. Il pré-
voit le cas où la création d'un théâtre lyrique
ou d'un théâtre populaire serait réalisée ; eti
il s'engagerait à contribuer au fonctionnement
et à l'éclat d'un théâtre populaire en prètanl
les artistes de sa troupe, non pas seulement
les débutants, mais les chanteurs et les chan.
teuses de réputation. Il est sûr que cette pro-
messe a dû produire bonne impression sur le
ministre de l'instruction publique, qui, on lEt
sait, est un des apôtres les plus fervents et le £
plus convaincus de la démocratisation de l'art.
Là ne se borneraient pas les gages que Mv
Gailhard donnerait à la cause de la musique.
M. Gailhard, en 1996, avait institué des con-
certs symphoniques à l'Opéra. Il avait ainsi
permis de se produire à toute une floraison de:
jeunes musiciens qui depuis ont été adoptés
par les concerts dominicaux et qui ont fait
leur chemin sur nos scènes subventionnées.
C'est de ces concerts de- l'Opéra que date la
notoriété de MM. Gustave Charpentier, Debus-
sy, Camille Erlanger, Xavier Leroux, Georges
Iluê, Gabriel Pierné, Georges Marty, Henri
nüsser, Fernand Le Borne, Alfred - Bachelet,
etc., etc. Ressusciter ces concerts pour l'audi-
tion desquels M. Gailhard croit la foule plus
mûre et plus empressée qu'il y a dix ans, alleu
chercher les jeunes compositeurs, des nou-
veaux, des inconnus, mettre en lumière leur
talent et leur personnalité dégagés enfin de
l'imitation wagnérienne, tel est un des projets
qui pourraient être incessamment réalisés. -
Je connais suffisamment M. Gailhard pour
pouvoir dire que s'il a tenu ces résolutions se.
crètes jusqu'ici, il a dû les exposer éloquent
ment et compendieusement au-ministre.
Que résultera-t-il de l'entretien de diman-
che ? Je me récuse à prédire l'avenir. Dans les
bureaux du ministère de ''instruction publi-
que, on m'a assuré hier que la solution était
proche. Je crois même savoir que puisque .M.
Broussan traîne à sa remorque et hélas ! aus-
si à celle de M. Messager une nuée de person-
nages politiques, le ministre de l'instruction
publique, M. Aristide Briand, désireux de se
dégager de toutes les influences étrangères à
la question purement artistique, va, après:
avoir étudié le dossier de l'Opéra pendant huit
jours encore, après avoir mûri toutes les pro-
positions des divers candidats, porter devant
le conseil des ministres la nomination du nou-
veau directeur ou la prolongation du privilège
de l'ancien directeur. Ce serait donc après la
séance du conseil des ministres qui aura lieu
aujourd'hui en huit que nous serons probable-
ment fixés.
Louis Schneider.
« A .-
Victorien Sardou
et l'Affaire
Notre Légion d'honneur va compter, au préf*
mier jour, un grand dignitaire de plus : in-
cessamment, demain, ce soir, peut-être, M.
Victorien Sardou, de l'Académie française,
sera édevé à la dignité de « grand'eroix ».
Il est peu d'hommes, peu d'écrivains aussi
universellement connus — connus, si ron ose
ainsi dire, — jusque. dans les moindres dé-
tails. Sa silhouette est familière, son sempiter-
nel cache-nez et aussi son béret de velours que
la gravure a: popularisés.
Du dramaturge, tout a été conté. L'on sait
quel merveilleux metteur en scène il est eti
quel admirable professeur de diction, dont les
conseils, paternels encore qu'autoritaires,
transforment vite les répétitions les plus insi-
gnifiantes en fructueuses leçons que les plus
experte auraient intérêt à suivre — et à médi-
ter. — On sait aussi ce qui doit demeurer de
tous ces potins, de toutes ces médisances que
des envieux ont colportées sur la source de
ses inspirations. Avec quelle bonne humeur —
relisez Mes plagiats 1 — sur quel ton malicieux
et narquois ne s'en est-il pas expliqué lui-mê-
me.
De l'amateur de spiritisme, on a également
tout divulgué. On sait combien l'attire ce pro-
blème des forces psychiques que l'état actuet
de la science ne permet pas d'expliquer en-
core congrûment. Le grand ordonnateur de ta-
bles tournantes qu'il est, h; lui - parbleu ! -
une explication de ces phénomènes, qui est tou-
te prête, et qui en vaut peut-être une autre.
Mais cela aussi a été dit et répété.
On sait également son goût prononcé dei
l'Histoire : ses recherches passionnées et trou-
blantes, sinon convaincantes, sur la légende de
Louis XVII ; ses promenades à travers Paris, à
la recherche des vieilles maisons entre les
murs desquelles s'est passé « quelque chose ai
et dont il a patiemment reconstitué la chroai"
que.
On sait enfin que, bien qu'il n'att jamais
fait de politique active, au sens étroit du mot,;;
il a tout de même, certain jour, joué un impor- j
tant rôle historique,qu'il a été étroitement mêléj
à la chute de l'Empire et à l'établissement dur
régime actuel. Il a lui-même, à plusieurs re.
prises, conté avec sa finesse et sa légèreté ha"':
bituelles « comment il avait pris les Tuileries».
le 4 septembre 1870, ou, plutôt, comment il
avait empêché qu'on les prît et qu'on les pil-i
lât ce jour-là.
Mais tout cela a été dit et redit vingt fois,,
cent fois, chaque fois que la chronique a eu à
s'occuper de lui, à chaque nouveau succès ; et
le champ est, aujourd'hui, bien restreint à celui
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