Titre : Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques : hebdomadaire d'information, de critique et de bibliographie / direction : Jacques Guenne et Maurice Martin du Gard
Éditeur : Larousse (Paris)
Date d'édition : 1929-12-21
Contributeur : Guenne, Jacques (1896-1945). Directeur de publication
Contributeur : Martin Du Gard, Maurice (1896-1970). Directeur de publication
Contributeur : Gillon, André (1880-1969). Directeur de publication
Contributeur : Charles, Gilbert (18..-19.. ; poète). Directeur de publication
Contributeur : Lefèvre, Frédéric (1889-1949). Directeur de publication
Contributeur : Charensol, Georges (1899-1995). Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb328268096
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 21 décembre 1929 21 décembre 1929
Description : 1929/12/21 (A8,N375). 1929/12/21 (A8,N375).
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bpt6k64505572
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, GR FOL-Z-133
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 14/10/2013
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LES NOUVELLES :
ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES
HEBDOMAfiAIftE D'INFORMATION, DE CRITIQUE ET DE BIBLITORAPHIE
DIRECTEURS-FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD
- .----. - ---' -
* SAMEDI 21 DÉCEMBRE 1929 *
Huitième Année. - N' 375
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FRÉDÉRIC LEFÈVRE
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LES SALONS ET
LES LETTRES
M. Pierre Lyautey est économiste. C'est
dire qu'il fréquente certains jardins de l'in-
telligence où le commun n'a pas pour habi-
tude de se promener par délassement. Mais
il fréquente aussi les salons ; c'est là que je
l'ai rencontré. Car on peut être économiste
et causeur disert ; on peut en. savoir long
sur la productibilité des céréales de Bes-
sarabie et porter une cravate assortie au
ton de la chemise ; on peut être le disci-
ple de J.-B. Say et l'invité de la plus jolie
des marquises de C. Bref, on peut être à
la fois un économiste distingué et un hom-
me distingué.
M. Pierre Lyautey fréquente donc
ces pièces d'un style demeuré indécis
entre le Louis XV, le Louis XVI
et le Soubrier, meublées de fauteuils
aux soieries usées par d'illustres as-
siettes, de guéridons où sont jetés négli-
gemment le dernier Arland et l'avant-der-
nier Madelin, ces pièces à la fois hermé-
tiques et ouvertes à tous les vents de l'es-
prit, qu'on appelle les salons Le miracle de
ces boudoirs littéraires, c'est qu'ils attirent
et retiennent un homme dont l'activité a
pour champ d'expérience l'Europe orien-
tale, l'Asie Mineure et les comités politi-
ques de Meurthe-et-Moselle. Mais il faut
savoir que cet économiste est doublé d'un
moraliste et que c'est bien plutôt le disci-,
ple de La Bruyère que l'élève de J-B. Say
qui s'en vient mener ses enquêtes autour
des samovars du bel esprit. Je n'en veux
pour preuve que le dernier ouvrage qu'il
vient de publier, qui a pour titre le Voyage
à Paris, qui n'a rien d'économique et qui
est bien le plus piquant, le plus divertis-
sant et le plus indiscret des itinéraires à
travers le « monde monde » qu'on ait ja-
mais dressés.
Nous voilà entraînés par ce guide plein
de malice dans une société où les exigences
de l'esprit l'emportent sur les plaisirs du
coeur.
Là, point de détente et d'abandon aux
jeux du sentiment ; la galanterie est ban-
nie des canapés d'angle. On y peut tout
dire à une jolie femme sauf qu'elle est ado-
rable ; on peut freudiser avec elle sur les
égarements de M. de Charlus, l'amener par
d'habiles exercices d'introspection à for-
muler une opinion sur ses états d'âme à la
lecture de Thérèse Desqueyroux; mais on
ne saurait lui tourner un compliment sur
l'éclat de ses yeux, sur la fraîcheur de son
rire sans sortir des règles du jeu. Le seul
moyen de tricher, sans passer pour un
joueur malhonnête, est de découvrir parmi
les maîtresses de Chateaubriand une Pau-
line, une Nathalie dont on puisse jurer
qu'elle avait tel éclat du regard, telle fraî-
cheur du rire qui. que. « Tenez, ajoute-t-
on sur le ton d'un critique amené par mé-
tier à établir des comparaisons, tenez,
c'était votre regard, c'était votre rire. » Il
n'est que de demeurer sur le terrain litté-
raire, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait
qu'un pas à faire pour passer de ce terrain-
là à une déclaration dans les formes hon-
nêtes.
Ce n'est donc pas dans les salons qu'il
faut aller pour badiner avec une charmante
voisine de canapé. Mais on s'y instruit, et
c'est là que je veux en venir.
Nous savons qu'on y rencontre des éco-
nomistes. On y trouve également des hom-
mes qui sont en familiarité avec la méca-
nique ondulatoire ou bien avec l'énergéti-
que animale ; d'autres qui vivent habituel-
lement dans le commerce de Pythagore et
de Platon ou bien dans l'étude et la con-
templation des astres ; d'autres encore qui
ont fouillé les hypogées de la Vallée des
Rois ; d'autres qui reviennent du Centre
africain, qui ont étudié l'indice céphalique,
,les mœurs et le langage des Pygmées ;
d'autres qui arrivent de moins loin, de la
Chambre ou du Sénat, tout fumants encore
de l'assaut livré à Tardieu. Citez-moi une
salle de café, un entresol d'éditeur, un fu-
moir de cercle où la réunion d'esprits aussi
divers soit possible. Je ne vois guère que
le couloir des trains internationaux ou le
pont àes paquebots qui favorisent de pa-
reilles rencontres. Encore sont-elles limi-
tées par la diversité des langues ou par le
tête-à-tête.
Si donc on est curieux des choses de son
siècle, si l'on est friand de tenir de la
bouche même de leurs inventeurs les véri-
tés du moment sur l'accélération du périhé-
lie de Mercure ou de Mars, sur l'énergie
intra-atomique ou sur l'avenir de la démo-
cratie, c'est dans deux ou trois salons pari-
sien. qu'il faut venir les chercher. C'est là
qu'on en aura l'exposé le plus aimable, le
moins pédant, car il sera fait en présence
de quelques femmes d'esprit et l'on sait que
les femmes d'esprit sont naturellement
éloignées du pédantisme.
Je me souviens d'un dîner qui réunissait
chez la plus savante de nos Arthénice un
prix Nobel de physique, un professeur-de
biologie, un autre de chimie, un diplomate
suédois, deux ou trois femmes aimables et
quelque menu fretin des sciences et des
lettres. A propos de je ne sais quel plat de
poisson, on vint à parler des anguilles. Sur
une question que lui posa une dame, le bio-
logiste nous conta d'une voix douce et dans
des termes d'une poésie toute georgique
comment les anguilles vivent dans les ri-
vières dormantes, les lacs, les étangs et les
eaux souterraines ; comment, pendant la
nuit, il leur arrive de s'éloigner de leur
humide domaine et d'aller vagabonder par
les champs et les jardins ; comment leurs
amours ne s'accommodent pas de nos ruis-
seaux à écrevisses et de nos mares à cres-
son et comment, au temps du frai, elles
s'en vont célébrer leurs noces dans les pro-
fondeurs nocturnes de l'Océan. Ce récit
nous était fait dans des termes si ravis-
sants, avec des touches légères de clair de
lune, des bruissements de roseaux et des
bouffées de menthe évoqués à si bon es-
cient que nous l'é coûtâmes en laissant re-
froidit sans regret les sauces de nos as-
siettes. Il s'agissait pourtant de science et
d'un groupe de poissons qu'à cause de leurs
amours marines on appelle les thalasso-
toques.
Là-dessus, le prix Nobel et le chimiste
nous apprirent, l'un et l'autre avec beaucoup
de fantaisie dans leur discours, comment
le corps humain. si on le prive du vide dont
£ st faite son apparence charnelle, se réduit
aux dimensions d'un centième de tête d'épin-
gle, ce qui nous rendit tous aussitôt très
modestes, même ma jolie voisine qui cessa,
dès lors, de surveiller le rouge de ses joues
et celui de ses lèvres au miroir de son sac.
Quand le dîner eut pris fin, le diplomate
suédois s'approcha de moi et me dit :
Monsieur, un pays où les plus grands
esprits peuvent traiter, en ayant l'air de
badiner, les problèmes les plus graves de-
vant des femmes qui ne cessent, en les
écoutant, d'être jolies et de sourire, où un
biologiste peut parler à la fois de la migra-
tion des thalasHotoques et du clair de lune
sur les étangs et les rivières, ce pays-là
est à la tête de la civilisation.
Je ne sais pas jusqu'à quel point les ex-
cellents vins de notre hôtesse n'avaient pas
échauffé la raison de cet homme du Nord,
mais il faut convenir qu'il n'y a plus qu'en
France où l'on garde le ton enjoué qui con-
vient aux conversations spéculatives échan-
gées dans la société. Les salons veillent
jalousement à ce qu'il ne se perde pas ;
c'est veiller sur le ressort même de leur
existence. Mieux que des pièces d'apparat
et de réception, ils sont comme les bou-
doirs de la Faculté et de l'Académie. L'es-
prit, ce collégien toujours en boîte, s'y aère
et s'y détend. Tel, dont la bile est remuée
depuis le matin par un méchant article, où
son dernier ouvrage est vivement critiqué,
y rencontre. le soir. Valéry, qui lui dit :
« J'ai pris un grand plaisir à la lecture de
votre livre ». Le voilà rafraîchi, débarrassé
de son humeur bilieuse, courant chez lui,
s'asseyant à sa table de travail et écrivant
d'un trait une page qui sera la plus belle
de son œuvre littéraire. Tel autre que dé-
vore l'envie d'être académicien, qui, tout le
jour, a confronté ses chances à la succes-
sion de Curel avec les raisons d'échec des
autres candidats, y aperçoit à l'heure du thé
le plus favorisé de ses concurrents. Il le
trouve amaigri, le teint jaune, la temporale
saillante ; il ne lui donne pas deux ,'nf à
vivre. « Voilà, dit-il en allant à lui les deux
mains tendues, voilà notre futur immortel ».
Et déjà il le hait moins, il lui reconnaît du
talent, il voterait pour lui si lui-même avait
voix élective. Il sort rasséréné de cette
rencontre entre sa propre santé et le déla-
brement de l'autre ; il accepte à l'avance
le succès du pauvre homme et va partout
disant qu'il n'est plus candidat, bien qu'il
le demeure à cause des règlements.
Telles sont, entre tant d'autres, les bien-
faisantes raisons d'être de ces salons que
M. Pierre tyautey traite un peu durement
au cours de son Voyage à Paris. -
Ces lieux de rencontre sont nécessaires
à l'écrivain dans un temps où la culture
générale de ceux qui abordent la carrière
des lettres est dans un état de décroissance
vertigineuse. Comme on ne peut guère en-
voyer ces jeunes maîtres prendre des leçons
en Sorbonne, au Collège de France ou à
Pontigny, autant les attirer par l'attrait
d'un verre de porto et de quelques frian-
dises dans un - de ces salons où telle Roza-
linde, encore dans la fraîcheur de l'âge,
saura les retenir. Là, du moins, dans le
commerce de quelques esprits ouverts aux
sciences, aux lettres, à la politique, se lais-
seront-ils aller au goût d'apprendre et ne
s'exposeront-ils pas à tomber dans la con-
fusion de ce jeune auteur qui m'apportait,
l'autre jour, un manuscrit.
C'est, me dit-il, un roman : les Dia-
boliques.
Voilà un fameux titre, lui dis-je. Mais
il appartient à Barbey d'Aurevilly.
Vous m'étonnez, reprit-il, je l'ai fait
anrloncer dans plusieurs communiqués à la
presse.
–Déjà ?
.et je n'ai reçu aucune réclamation
de. Comment l'appelez-vous ?
Barbey d'Aurevilly.
Est-ce qu'il a du talent, ce type-là ?
Maurice BEDEL.
NOTES
, t'-
ET RÉFLEXIONS
On ne dit jamais la vérité : on l'arrange, et
les mémorialistes mentent tous.
Comme des dossiers mal rangés dans un gre-
nier obscur et poussiéreux, les matériaux sont là,
amoncelés dans le souvenir. Certaines chemises
gonflées à l'excès débordent et les papiers s'épar-
pillent sur le sol si l'on y touche. Les coffrets
s'entr'ouvrent. Les cartons crèvent.
Archiviste patient, l'auteur de Mémoires envi-
sage ce fatras, ranime ce qui émane d'un docu-
ment jauni, élague, classe, ordonne et meurt à
la tâche qu'il n'achève point.
v "If" "If"
Les confessions ne sont jamais qu'attitudes ou
que plaidoyers.
v v v
Au désintéressement qu'il faut pour être mé-
morialiste on ne voit pas qu'il soit possible à
quiconque de le devenir aujourd'hui.
IV v Ir
Le dessein de ranimer des spectacles disparus
ne peut être utilement nourri que dans l'âge
mûr, sinon dans la vieillesse.
Des Mémoires dignes de ce nom doivent tom-
ber dans le domaine public avant même d'être
édités. Ils ne peuvent procurer ni droits d'auteur
ni réputation viagère. Ce serait, penseront bien
des gens, une étrange duperie que de perdre son
temps à les rédiger.
v v v
On a beau vivre honnêtement, ne commettre
de crime d'aucune sorte, n'entretenir que des
sentiments propres, être en résumé tout à fait
bien et ne connaître que des gens de même, on
ne saurait dire la vérité-ni sur soi ni sur autrui.
V W W
La vérité est atroce et ne s'avoue point.
w Ir IV
Pitié, décence, honneur, rien n'affecte tant de
dignité que les masques du mensonge.
W V ▼
Tout beau paysage n'a point d'écho, mais c'est
comme l'écho à un beau paysage que les Mémoi-
res s'ajoutent à une grande vie.
, Pierre LIEVRE.
FACES ET PROFILS
Sully PrudHomwne, par Henri de Régnier
Suis-je au Vachette, au d'Harcourt,
au Voltaire ? Je suis assis sur la ban-
quette de l'un ou l'autre de ces cafés.
En face de moi, à travers un monocle
étincelant, un regard noir me consi-
dère avec sévérité. Moi aussi je porte
un monocle, mais le mien est un mo-
nocle timide et qui n'a rien d'autori-
taire. Je n'ai pas pour encarter son
cercle d'écaille, le nez robuste et
l'épais sourcil de Jean Moréas, car
c'est lui qui me toise à travers ce verre
redoutable. A cette époque, quoique
mon aîné, Moréas est jeune. Il a le
cheveu couleur de l'aile du corbeau,
la moustache aux pointes orgueil-
leusement relevées, la lèvre rouge, pa-
reille, comme il l'a dit dans un de ses
poëmes: « au bétail égorgé ». Il parle
haut et fort, avec une assurance déjà
magistrale et le timbre de sa voix ré-
Sully Prudhomme
sonTfè"~avec line sonorité "^fptalfiqùe.'
J'entends alors cette .yoix irïë dire avec
un accent où le mépris se mêle à
la pitié : « Alors, monsieur, vous êtes
un admirateur de Sully Prudhomme ? »
Puis le monocle tombe et scintille un
moment au bout de son cordon. Le re-
gard se détourne, Moréas a oublié la
présence de l'admirateur de Sully
Prudhomme.
J'admirais en effet Sully Prud-
homme, en ce temps-là. Ses vers
qui, plus tard, au cours des po-
lémiques symbolistes, furent quali-
fiés de « pipi incolore» me causaient
un réel plaisir. J'en goûtais la sensi-
bilité délicate et la tendre. sentimen-
talité, la subtilité ingénieuse et par-
fois la réelle beauté. Les Solitu-
des, les Vaines tendresses avaient
été de mes premières lectures. Dès le
collège, j'avais eu en mains ces recueils
alors. célèbres et qui étaient fort ap-
préciés des lettrés. Aimer Sully Prud-
homme était même alors «bien portée ;
on glissait volontiers dans la corbeille
de noces des jeunes femmes l'un ou
l'autre des volumes, bien reliés, de ce
chantre élégamment mélancolique des
« choses du cœur ». Il n'y avait donc
rien de surprenant à ce qu'un jeune
homme l'admirât. Je ne sais ce que je
répondis à Moréas, mais j'ose espérer
que j'eus le courage de ne pas désa-
vouer l'admiration sincère que je res-
sentais pour l'auteur du Vase brisé.
A ce sentiment d admiration, s'en
joignait un de reconnaissance. Non
seulement j'avais lu et relu Sully
Prudhomme, mais « je le connais-
sais ». Pour un débutant dans les
lettres, avoir approché un écrivain cé-
lèbre, et qu'il tient pour glorieux, est
un événement qui compte et qui prend
même une importance singulière. Cet
événement, je le devais à la bonne
grâce de Sully Prudhomme. Il avait
été ma « première visite ». Il était le
premier poëte qui m'eût tendu la main.
C'était à lui que « le premier » j'avais
remis le pauvre petit cahier qui con-
tenait mes premiers vers. A cette épo-
que, je ne connaissais ni José-Ma-
ria de Heredia, ni Stéphane Mallar-
mé, ni Paul Verlaine, ni Moréas pour
qui je n'étais pas même encore « celui
qui admire Sully Prudhomme » et
c'était avec une émotion dont je me
souviens que je m'étais présenté chez
lui, muni d'une lettre d'introduction si-
gnée d'une de ses amies.
A cette époque, Sully Prudhomme
habitait Faubourg-Saint-Honoré. La
maison qui porte, je crois, le n° 80
ou 82, est située presque en face de
l'Elysée. Maison bourgeoise certes et
de bon aspect, car Sully Prudhomme
n'avait rien d'un bohème. Une hono-
rable aisance lui assurait une exis-
tence confortable. Cela se voyait dès
l'escalier dont un tapis de couleur fon-
cée recouvrait les marches que de-
vaient monter, avec une émotion bien
différente de la mienne, les candidats
académiques, car Sully Prudhomme
figurait parmi les Quarante, mais ce
n'était pas cette qualité qui m'impres-
sionnait. Ce n'était pas vers l'acadé-
micien que j'allais, c'était vers le poëte
et ce poëte, comment allait-il accueillir
ce pauvre petit rimeur inconnu qui, en
ce moment, faisait résonner le timbre
de la porte dont il allait, sa lettre d'in-
troduction à la main, voir s'ouvrir le
battant ?
L'attente ne fut pas longue, et
bientôt j'eus devant moi une gou-
vernante d'âge canonique qui prit
poliment l'enveloppe que je lui
tendais et me fit entrer dans un
petit salon où elle me laissa seul.
C'était une pièce assez sombre. Au
mur, quelques cadres dont l'or brillait
vaguement. Sur le parquet, luisant et
bien ciré, étaient étendus des carrés
de tapis d'Orient. Sur la cheminée, re-
couverte d'un dessus en velours, je re-
marquai, posées, deux mains de marbre
aux doigts entrelacés dans une étreinte
sans doute amoureuse, ou à tout le
moins - sentimentale, et, en regardant
ces mains unies en leur immobilité ami-
cale ou passionnée, emblème élégiaque
ou souvenir de quelque tendre réalité,
je songeais à tant de vers où le poëte
des Solitudes avait chanté ces « vaines
tendresses » à l'éternité desquelles
croient les amoureux et les amants
jusqu'au jour où ils en constatent avec
douleur ou mélancolie l'inévitable fra-
gilité.
J'en étais à ces réflexions quand une
porte s'ouvrit. Une voix très douce
prononça quelques paroles de bien-
venue et je me trouvai assis # en
face du maître du logis, qui, ins-
tallé derrière son bureau, déposait,
parmi les papiers qui l'encombraient,
la lettre que je lui avais remise. Ce
fut alors que je le regardai. Un noble
visage aux traits réguliers me considé-
rait de ses yeux indulgents. Dans une
barbe grisonnante une bouche sérieuse
souriait. La physionomie avait une
expression de gravité et de bonté. Par-
fois la main fine faisait un geste. Les
cheveux un peu longs couvraient le col
d'un veston de velours noir ourlé d'une
ganse de soie: Lerpropos étaient ceux
qu'un maître peut adresser à un jeune
homme timide qui lui avoue qu'il « fait
des vers » et qu'il est venu lui deman-
der conseil. Des visites comme la mien-
ne, Sully Prudhomme avait dû en re-
cevoir bien souvent. Bien souvent on
avait dû lui confier de ces humbles ca-
hiers où les poëtes en herbe griffon-
nent ou calligraphient leurs premiers
essais. Les miens, il promettait de les
parcourir. Ce fut sur cette promesse
que je me levai pour prendre congé. Un
pas un peu lourd m'accompagna à tra-
vers le salon. Debout, Sully Prudhom-
me était de taille moyenne, un peu
corpulent. J'emportai l'image du noble
et affable visage, aux traits réguliers,
aux beaux yeux indulgents et tristes,
où il y avait de la douleur et de la
pensée.
- Une lettre, d'une minuscule et élé-
gante écriture, me ramena assez sou-
vent au logis du Faubourg-Saint-Hono-
ré. Sully Prudhomme y encourageait
mes premiers essais et il fit bon accueil
à deux minces plaquettes où je les
avais réunis : les Lendemains et.Apai-
sement. Il voulut bien leur reconnaître
quelques qualités, mais quand je pu-
bliai Poëmes anciens et Romanesques,
il me manifesta, très amicalement
d'ailleurs, une vive désapprobation.
Certaines nouveautés l'y choquaient
profondément. Sully Prudhomme con-
sidérait l'alternance des rimes mascu-
lines et féminines comme une des rè-
gles indispensables de la prosodie. Il
blâmait celles où s'associaient des sin-
guliers et des puriels.Il blâmait l'hia-
tus, réprouvait l'emploi de l'assonan-
ce. Quant au vers libre, il y voyait une
hérésie criminelle, une simple mons-
truosité. Sur ces questions, le doux et
tendre élégiaque était intransigeant.
Sully Prudhomme avait l'esprit didac-
tique et la prosodie classique lui sem-
blait intangible. Il la pratiquait rigou-
reusement et la défendait opiniâtré-
ment. Ce sujet lui faisait oublier ses
plus intimes et ses plus hautes préoc-
cupations, ses rêveries pascaliennes,
ses travaux de métaphysique et de phi-
losophie, aussi bien le sentiment que
la mathématique. Sully Prudhomme
était un prosodiste enragé. Je ne pou-j
vais qu'écouter respectueusement les
reproches, qu'il m'adressait et j'aurais
bien voulu obéir à ses observa-
tions. Plus tard, j'ai reconnu le bien-
fondé de certaines et j'ai constaté
l'erreur de plus d'une des nouveautés
qui me paraissaient alors essentielles.
Ce différend m'éloigna quelque peu du
poëte sincèrement admiré et que je re-
grettais de contrister, mais à qui je ne
pouvais cependant sacrifier des prati-
ques poétiques que je jugeais nécessai-
res à l'expression rythmique de ma
pensée.
- Ces questions de forme avaient pour
Sully Prudhomme une importance
vraiment excessive et il apportait à les
discuter une nervosité maladive. Je
m'en aperçus dans une occasion que je
vais rapporter et qui fut ma dernière
rencontre avec le poëte que je n'avais
pas cessé d'admirer, comme au temps
où Moréas m'en faisait reproche, mais
avec qui j'évitais de me mettre en con-
tradiction. Cette rencontre se produi-
sit au mariage de l'un des enfants d'Al-
bert Sorel. Le grand historien, qui
exerçait alors la fonction de secrétaire
général de la présidence du Sénat, ha-
bitait au Petit Luxembourg où il y
avait, ce jour-là, nombreuse et bril-
lante réunion. Après avoir salué les
jeunes mariés, j'allais prendre congé
d'Albert Sorel quand quelqu'un vint me
prévenir que Sully Prudhomme dési-
rait me parler. Il s'était retiré un peu
à l'écart, dans un petit salon, car, à
cette époque, il souffrait déjà de la
cruelle maladie dont il devait mourir
quelques années plus tard en d'atroces
souffrances. Déjà, il marchait diffici-
lement, aussi fut-ce assis sur un divan
que je le trouvai. Il avait vieilli et
s'était alourdi, mais le noble visage
exprimait toujours la même bonté sé-
rieuse et la voix avait toujours la mê-
me douceur persuasive, son même tim-
bre un peu anxieux et voilé. Cepen-
dant, Sully Prudhomme m'avait fait
asseoir auprès de lui, et il avait
tout de- suite abordé la « ques-
tion brûlante » avec une insis-
tance plus passionnée que de cou-
tume. Ce n'étaient plus des con-
seils qu'il m'adressait ; c'était une
véritable sommation, et une som-
mation qui, à mon extrême con-
fusion, devenait presque une sup-
plique, presque une prière. De mon re-
tour à la forme classique, il me faisait
plus qu'un devoir esthétique, un de-
voir de conscience. Mon obstination
dans l'hétérodoxie prosodique était
coupable et il me rappelait au respect
de la règle, au nom des principes éter-
nels de la poésie. J'étais dans un cruel
embarras et ne savais comment résis-
ter à cet assaut. Je lisais sur ce beau
visage d'homme âgé une vraie souf-
france morale et aussi l'exaltation d'un
malade. J'étais à la fois ému et navré.
J'aurais voulu pouvoir satisfaire à ce
vœu, obéir à ce rappel, rassurer cette
anxiété, mais je n'y pouvais répondre
par une promesse qui eût été un enga-
gement auquel il ne m'était pas possi-
ble de souscrire; et je n'eusse voulu,
pour rien au monde, duper par de vai-
nes paroles le poëte des Vaines ten-
dresses.
Depuis lors, je n'ai plus revu Sully
Prudhomme. Retiré en sa retraite de
Châtenay, il y a achevé douloureuse-
ment sa noble vie, mais son souvenir
m'est resté cher.
Henri de RÉGNIER,
de l'Académie française.
DISQUE
On est bien forcé en ce moment de pen-
ser à Dickens, puisque le nom d'aucun
écrivain français n'est associé à la beauté
et au mystère de Noël. Notre intelligence
a tout découvert, sauf la légende, qui nous
est aussi étrangère que le vol plané à une
carpe. Or, la légende, qu'est-ce, sinon une
ligne qui, partie d'une vérité, revient à
cette vérité après avoir fait le tour du
ciel ? De ces circuits aériens nous n'avons
que faire, nous préférons les traditions.
Elles cheminent sur des routes pavées de
bonnes intentions. Avec les légendes, tout
est à craindre, à commencer par la foi.
Avec les traditions, rien à redouter. C'est
du solide, du tout fait. de la haute confec-
tion. Noël, chez nous, c'est le manteau
d'astrakan des vieilles dames. Un place-
ment. Un meuble. Seulement, il ne faut
pas trop secouer à cause des mites.
Notre tradition à nous, comporte deux
séries : une pour i'' •xmrres, une pour
les riches. Les gens pauvres vont à la
messe, parce que croire en Dieu est le der-
ilier luxe qui échappe encore à une taxe.
Les gens riches vont an restaurant pour
manger arec ostentation des choses noires.
On mange beaucoup de noir à Noël. L'ac-
cès du. boudin aux tables coûteuses n'a pas
d'autres explications ce soir-là. Il est noir,
noir comme Ralthazar, romme le caviar,
comme les truffes et comme l'esprit des
convives quand l'aube point.
Et pendant que les parents prient ou
mangent, les enfants imaginatifs inven-
tent tout éveillés leurs futurs souvenirs
des soirs de ¡roi;!. et les autres enfants rê-
vent de meecanos.
Cependant, dissémines parmi la foule,
ne se connaissant pas, et se reconnais-
sant, errent, quels qu'ils soient, ceux qu'a-
nime l'esprit me me de Soël,
Comme Dickens, iU ont senti, compris,
aimé, rèré. inventé Novi. Leurs vêtements,
comme ceux de Dickens, fleurent le houx,
la neifle et les épices. Leur cœur est un
arbre enflammé. Ils s-' -en! le chant de
la bûche qui brûle, coiffée d'or comme
Jason. Ils .'if1,l'('l/f la douceur de l'dtre de-
vant lequel sont assis pour jamais, la
main dans la main, Olivier Tuâst et Nell.
Ils entendent dans le ciel gelé éclater les
étoiles, et. s'ouvrir les c/fichrs, et fleurir
le chant des enfants. Us pardonnent à
Scrooge, écoutent le yriTlon, rient avec
Pickwick et caressent le," cheveux de Tom.
Evadés d'un momie gui les répudie, car
ils ne savent pas se conformer à ses lois
quotidiennes, leur domaine est celui des
êtres imaginaires, leur véritable maison
est cette crèche brune sucrée de givre
qu'on vend dans les magasins pour t
francs. -
Leur place est entre l'âne et le bœuf
puisqu'ils sont. cela va de soi, membres
de l'A..4. Et ils trouvent tout naturel que
leur Dieu soit né sur la paille, puisque
c'est sur la pailll qu'ils mourront.
Germaine BEAUMONT.
A LA 9e PAGE :
Les Nouvelles de l'Enfance
A LA 10e PAGE :
Les Nouvelles scientifiques
A LA 14e PAGE :
Les Nouvelles Littéraires au spectacle
UN GRAND ECRIVAIN EUROpEEN
Une heure avecNeel Ooff
par FRÉDÉRIC LEFÈVRE
Neel Doff, princesse des écrivains non conformistes. Mon père,
gendarme d'opérette. Laurent Tailhade, mon premier lee:
teur. Reconnaissance à Lugné=Poe. Visite à Mirbeau.
Je m'imaginais je ne sais pourquoi que
Neel Doff, qui est la plus justement célè-
bre des femmes écrivains d'Europe et du
monde habitait un village perdu au fond
de la Hollande.
Et voilà que je reçois samedi un nou-
veau livre d'elle, composé de deux gran-
des nouvelles Elva, qui donne son titre
au volume et Dans nos bruyères. Aucune
dédicace mais une carte avec l'adresse
de l'auteur, à Bruxelles. Pas une minute
d'hésitation. (Le premier train partait une
demi-heure plus tard * à deux heures et
demie, je sonnais chez Neel Doff qui habite
le quartier de la porte de Namur.
J'étais ému comme aux plus grands
jours. Neel Doff n'aurait-elle pas dû depuis
longtemps prendre place dans ma galerie
d'Heures avec. entre Thomas Hardy. l'au-
teur de Jude l'obscur et de Tess d'Urber-
ville, près de qui j'avais eu la chance de
passer une journée inoubliable dans sa
villa de Max Gâte, à Dorchester, quelques
années avant sa m it, et Johan Bojer ou
tlaniuz ?
Neel Doff fait partie de la phalange peu
nombreuse des écrivains authentiques,
pour qui ecrire est une nécessité et un
acte, un acte nécessaire, le plus souvent
un acte révolutionnaire, un acte de révolte
contre les bassesses et les médiocrités
d'une existence si dure au plus grand
nombre.
Neel Doff, la princesse des écrivains non
conformistes.
Jours de famine et de détresse, Contes
farouches, Keetje, Keetje Trottin, Ange-
linette. Campine, Elva, sept livres, sept
chefs-d'œuvre..
&. C ç
Je suis introduit par une femme de
chambre flamande qui s'exprime difficile-
ment en français et qui est an.s doute la
remplaçante d'Elva. Elle a, en effet, l'aiir
beaucoup trop grave pour quo je recon-
naisse en elle la petite bonne par usurpa-
tion de fonctions qui a donné son nom au
dernier livre de la grande romancière.
Simple, gaie, alerte, souriante, Neel Doff
m'attend dans son grand cabinet de
travail du premier étage. Au mur, des
affiches encadées de Toulouse-Lautrec,
patées de 1894 et 1895 : May Milton,
May Bedford. qui chantait au Chat-Noir,
Jane Avril, du Jardin de Paris. Une au-
tre, la plus belle peut-être, est une affi-
che de publicité pour un livre, Babylone
d'Allemagne, par Victor Joze. chez tous les
libraires ! Je ne peux détacher mes yeux
de ces magnifiques uhians. Au premier
plan, un officier athlétique tourne vers
nous une tête, arrogante comme il sied. 1
Les croupes des chevaux qui disparais-
sent luisent étrangement. Je songe à la
gloire et à Victor Joze. Victor Joze esv
mort, bien mort, Neel Doff est immor
telle, et c'est le roman mort-né die Victc
Joze qui fut révélé aux masses par Fim
mortel Toulouse-Lautrec. Ironie du sort 1
Le livre, occasion et objet de l'affiche, u.
sombré à jamais dans les limbes des ""*•
teurs sans personnalité, tandis cpie x
che est toujours là, qui nous émer""
témoigne une fois de plus qu'un
artiste sait demeurer fidèle dans 1
choses comme dans les grande:
pour lui, il n'y a pas de genres i
mais uq devoir constant de dem
LES NOUVELLES :
ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES
HEBDOMAfiAIftE D'INFORMATION, DE CRITIQUE ET DE BIBLITORAPHIE
DIRECTEURS-FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD
- .----. - ---' -
* SAMEDI 21 DÉCEMBRE 1929 *
Huitième Année. - N' 375
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FRÉDÉRIC LEFÈVRE
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LE NUMERO 75 CENTIMES
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LES SALONS ET
LES LETTRES
M. Pierre Lyautey est économiste. C'est
dire qu'il fréquente certains jardins de l'in-
telligence où le commun n'a pas pour habi-
tude de se promener par délassement. Mais
il fréquente aussi les salons ; c'est là que je
l'ai rencontré. Car on peut être économiste
et causeur disert ; on peut en. savoir long
sur la productibilité des céréales de Bes-
sarabie et porter une cravate assortie au
ton de la chemise ; on peut être le disci-
ple de J.-B. Say et l'invité de la plus jolie
des marquises de C. Bref, on peut être à
la fois un économiste distingué et un hom-
me distingué.
M. Pierre Lyautey fréquente donc
ces pièces d'un style demeuré indécis
entre le Louis XV, le Louis XVI
et le Soubrier, meublées de fauteuils
aux soieries usées par d'illustres as-
siettes, de guéridons où sont jetés négli-
gemment le dernier Arland et l'avant-der-
nier Madelin, ces pièces à la fois hermé-
tiques et ouvertes à tous les vents de l'es-
prit, qu'on appelle les salons Le miracle de
ces boudoirs littéraires, c'est qu'ils attirent
et retiennent un homme dont l'activité a
pour champ d'expérience l'Europe orien-
tale, l'Asie Mineure et les comités politi-
ques de Meurthe-et-Moselle. Mais il faut
savoir que cet économiste est doublé d'un
moraliste et que c'est bien plutôt le disci-,
ple de La Bruyère que l'élève de J-B. Say
qui s'en vient mener ses enquêtes autour
des samovars du bel esprit. Je n'en veux
pour preuve que le dernier ouvrage qu'il
vient de publier, qui a pour titre le Voyage
à Paris, qui n'a rien d'économique et qui
est bien le plus piquant, le plus divertis-
sant et le plus indiscret des itinéraires à
travers le « monde monde » qu'on ait ja-
mais dressés.
Nous voilà entraînés par ce guide plein
de malice dans une société où les exigences
de l'esprit l'emportent sur les plaisirs du
coeur.
Là, point de détente et d'abandon aux
jeux du sentiment ; la galanterie est ban-
nie des canapés d'angle. On y peut tout
dire à une jolie femme sauf qu'elle est ado-
rable ; on peut freudiser avec elle sur les
égarements de M. de Charlus, l'amener par
d'habiles exercices d'introspection à for-
muler une opinion sur ses états d'âme à la
lecture de Thérèse Desqueyroux; mais on
ne saurait lui tourner un compliment sur
l'éclat de ses yeux, sur la fraîcheur de son
rire sans sortir des règles du jeu. Le seul
moyen de tricher, sans passer pour un
joueur malhonnête, est de découvrir parmi
les maîtresses de Chateaubriand une Pau-
line, une Nathalie dont on puisse jurer
qu'elle avait tel éclat du regard, telle fraî-
cheur du rire qui. que. « Tenez, ajoute-t-
on sur le ton d'un critique amené par mé-
tier à établir des comparaisons, tenez,
c'était votre regard, c'était votre rire. » Il
n'est que de demeurer sur le terrain litté-
raire, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait
qu'un pas à faire pour passer de ce terrain-
là à une déclaration dans les formes hon-
nêtes.
Ce n'est donc pas dans les salons qu'il
faut aller pour badiner avec une charmante
voisine de canapé. Mais on s'y instruit, et
c'est là que je veux en venir.
Nous savons qu'on y rencontre des éco-
nomistes. On y trouve également des hom-
mes qui sont en familiarité avec la méca-
nique ondulatoire ou bien avec l'énergéti-
que animale ; d'autres qui vivent habituel-
lement dans le commerce de Pythagore et
de Platon ou bien dans l'étude et la con-
templation des astres ; d'autres encore qui
ont fouillé les hypogées de la Vallée des
Rois ; d'autres qui reviennent du Centre
africain, qui ont étudié l'indice céphalique,
,les mœurs et le langage des Pygmées ;
d'autres qui arrivent de moins loin, de la
Chambre ou du Sénat, tout fumants encore
de l'assaut livré à Tardieu. Citez-moi une
salle de café, un entresol d'éditeur, un fu-
moir de cercle où la réunion d'esprits aussi
divers soit possible. Je ne vois guère que
le couloir des trains internationaux ou le
pont àes paquebots qui favorisent de pa-
reilles rencontres. Encore sont-elles limi-
tées par la diversité des langues ou par le
tête-à-tête.
Si donc on est curieux des choses de son
siècle, si l'on est friand de tenir de la
bouche même de leurs inventeurs les véri-
tés du moment sur l'accélération du périhé-
lie de Mercure ou de Mars, sur l'énergie
intra-atomique ou sur l'avenir de la démo-
cratie, c'est dans deux ou trois salons pari-
sien. qu'il faut venir les chercher. C'est là
qu'on en aura l'exposé le plus aimable, le
moins pédant, car il sera fait en présence
de quelques femmes d'esprit et l'on sait que
les femmes d'esprit sont naturellement
éloignées du pédantisme.
Je me souviens d'un dîner qui réunissait
chez la plus savante de nos Arthénice un
prix Nobel de physique, un professeur-de
biologie, un autre de chimie, un diplomate
suédois, deux ou trois femmes aimables et
quelque menu fretin des sciences et des
lettres. A propos de je ne sais quel plat de
poisson, on vint à parler des anguilles. Sur
une question que lui posa une dame, le bio-
logiste nous conta d'une voix douce et dans
des termes d'une poésie toute georgique
comment les anguilles vivent dans les ri-
vières dormantes, les lacs, les étangs et les
eaux souterraines ; comment, pendant la
nuit, il leur arrive de s'éloigner de leur
humide domaine et d'aller vagabonder par
les champs et les jardins ; comment leurs
amours ne s'accommodent pas de nos ruis-
seaux à écrevisses et de nos mares à cres-
son et comment, au temps du frai, elles
s'en vont célébrer leurs noces dans les pro-
fondeurs nocturnes de l'Océan. Ce récit
nous était fait dans des termes si ravis-
sants, avec des touches légères de clair de
lune, des bruissements de roseaux et des
bouffées de menthe évoqués à si bon es-
cient que nous l'é coûtâmes en laissant re-
froidit sans regret les sauces de nos as-
siettes. Il s'agissait pourtant de science et
d'un groupe de poissons qu'à cause de leurs
amours marines on appelle les thalasso-
toques.
Là-dessus, le prix Nobel et le chimiste
nous apprirent, l'un et l'autre avec beaucoup
de fantaisie dans leur discours, comment
le corps humain. si on le prive du vide dont
£ st faite son apparence charnelle, se réduit
aux dimensions d'un centième de tête d'épin-
gle, ce qui nous rendit tous aussitôt très
modestes, même ma jolie voisine qui cessa,
dès lors, de surveiller le rouge de ses joues
et celui de ses lèvres au miroir de son sac.
Quand le dîner eut pris fin, le diplomate
suédois s'approcha de moi et me dit :
Monsieur, un pays où les plus grands
esprits peuvent traiter, en ayant l'air de
badiner, les problèmes les plus graves de-
vant des femmes qui ne cessent, en les
écoutant, d'être jolies et de sourire, où un
biologiste peut parler à la fois de la migra-
tion des thalasHotoques et du clair de lune
sur les étangs et les rivières, ce pays-là
est à la tête de la civilisation.
Je ne sais pas jusqu'à quel point les ex-
cellents vins de notre hôtesse n'avaient pas
échauffé la raison de cet homme du Nord,
mais il faut convenir qu'il n'y a plus qu'en
France où l'on garde le ton enjoué qui con-
vient aux conversations spéculatives échan-
gées dans la société. Les salons veillent
jalousement à ce qu'il ne se perde pas ;
c'est veiller sur le ressort même de leur
existence. Mieux que des pièces d'apparat
et de réception, ils sont comme les bou-
doirs de la Faculté et de l'Académie. L'es-
prit, ce collégien toujours en boîte, s'y aère
et s'y détend. Tel, dont la bile est remuée
depuis le matin par un méchant article, où
son dernier ouvrage est vivement critiqué,
y rencontre. le soir. Valéry, qui lui dit :
« J'ai pris un grand plaisir à la lecture de
votre livre ». Le voilà rafraîchi, débarrassé
de son humeur bilieuse, courant chez lui,
s'asseyant à sa table de travail et écrivant
d'un trait une page qui sera la plus belle
de son œuvre littéraire. Tel autre que dé-
vore l'envie d'être académicien, qui, tout le
jour, a confronté ses chances à la succes-
sion de Curel avec les raisons d'échec des
autres candidats, y aperçoit à l'heure du thé
le plus favorisé de ses concurrents. Il le
trouve amaigri, le teint jaune, la temporale
saillante ; il ne lui donne pas deux ,'nf à
vivre. « Voilà, dit-il en allant à lui les deux
mains tendues, voilà notre futur immortel ».
Et déjà il le hait moins, il lui reconnaît du
talent, il voterait pour lui si lui-même avait
voix élective. Il sort rasséréné de cette
rencontre entre sa propre santé et le déla-
brement de l'autre ; il accepte à l'avance
le succès du pauvre homme et va partout
disant qu'il n'est plus candidat, bien qu'il
le demeure à cause des règlements.
Telles sont, entre tant d'autres, les bien-
faisantes raisons d'être de ces salons que
M. Pierre tyautey traite un peu durement
au cours de son Voyage à Paris. -
Ces lieux de rencontre sont nécessaires
à l'écrivain dans un temps où la culture
générale de ceux qui abordent la carrière
des lettres est dans un état de décroissance
vertigineuse. Comme on ne peut guère en-
voyer ces jeunes maîtres prendre des leçons
en Sorbonne, au Collège de France ou à
Pontigny, autant les attirer par l'attrait
d'un verre de porto et de quelques frian-
dises dans un - de ces salons où telle Roza-
linde, encore dans la fraîcheur de l'âge,
saura les retenir. Là, du moins, dans le
commerce de quelques esprits ouverts aux
sciences, aux lettres, à la politique, se lais-
seront-ils aller au goût d'apprendre et ne
s'exposeront-ils pas à tomber dans la con-
fusion de ce jeune auteur qui m'apportait,
l'autre jour, un manuscrit.
C'est, me dit-il, un roman : les Dia-
boliques.
Voilà un fameux titre, lui dis-je. Mais
il appartient à Barbey d'Aurevilly.
Vous m'étonnez, reprit-il, je l'ai fait
anrloncer dans plusieurs communiqués à la
presse.
–Déjà ?
.et je n'ai reçu aucune réclamation
de. Comment l'appelez-vous ?
Barbey d'Aurevilly.
Est-ce qu'il a du talent, ce type-là ?
Maurice BEDEL.
NOTES
, t'-
ET RÉFLEXIONS
On ne dit jamais la vérité : on l'arrange, et
les mémorialistes mentent tous.
Comme des dossiers mal rangés dans un gre-
nier obscur et poussiéreux, les matériaux sont là,
amoncelés dans le souvenir. Certaines chemises
gonflées à l'excès débordent et les papiers s'épar-
pillent sur le sol si l'on y touche. Les coffrets
s'entr'ouvrent. Les cartons crèvent.
Archiviste patient, l'auteur de Mémoires envi-
sage ce fatras, ranime ce qui émane d'un docu-
ment jauni, élague, classe, ordonne et meurt à
la tâche qu'il n'achève point.
v "If" "If"
Les confessions ne sont jamais qu'attitudes ou
que plaidoyers.
v v v
Au désintéressement qu'il faut pour être mé-
morialiste on ne voit pas qu'il soit possible à
quiconque de le devenir aujourd'hui.
IV v Ir
Le dessein de ranimer des spectacles disparus
ne peut être utilement nourri que dans l'âge
mûr, sinon dans la vieillesse.
Des Mémoires dignes de ce nom doivent tom-
ber dans le domaine public avant même d'être
édités. Ils ne peuvent procurer ni droits d'auteur
ni réputation viagère. Ce serait, penseront bien
des gens, une étrange duperie que de perdre son
temps à les rédiger.
v v v
On a beau vivre honnêtement, ne commettre
de crime d'aucune sorte, n'entretenir que des
sentiments propres, être en résumé tout à fait
bien et ne connaître que des gens de même, on
ne saurait dire la vérité-ni sur soi ni sur autrui.
V W W
La vérité est atroce et ne s'avoue point.
w Ir IV
Pitié, décence, honneur, rien n'affecte tant de
dignité que les masques du mensonge.
W V ▼
Tout beau paysage n'a point d'écho, mais c'est
comme l'écho à un beau paysage que les Mémoi-
res s'ajoutent à une grande vie.
, Pierre LIEVRE.
FACES ET PROFILS
Sully PrudHomwne, par Henri de Régnier
Suis-je au Vachette, au d'Harcourt,
au Voltaire ? Je suis assis sur la ban-
quette de l'un ou l'autre de ces cafés.
En face de moi, à travers un monocle
étincelant, un regard noir me consi-
dère avec sévérité. Moi aussi je porte
un monocle, mais le mien est un mo-
nocle timide et qui n'a rien d'autori-
taire. Je n'ai pas pour encarter son
cercle d'écaille, le nez robuste et
l'épais sourcil de Jean Moréas, car
c'est lui qui me toise à travers ce verre
redoutable. A cette époque, quoique
mon aîné, Moréas est jeune. Il a le
cheveu couleur de l'aile du corbeau,
la moustache aux pointes orgueil-
leusement relevées, la lèvre rouge, pa-
reille, comme il l'a dit dans un de ses
poëmes: « au bétail égorgé ». Il parle
haut et fort, avec une assurance déjà
magistrale et le timbre de sa voix ré-
Sully Prudhomme
sonTfè"~avec line sonorité "^fptalfiqùe.'
J'entends alors cette .yoix irïë dire avec
un accent où le mépris se mêle à
la pitié : « Alors, monsieur, vous êtes
un admirateur de Sully Prudhomme ? »
Puis le monocle tombe et scintille un
moment au bout de son cordon. Le re-
gard se détourne, Moréas a oublié la
présence de l'admirateur de Sully
Prudhomme.
J'admirais en effet Sully Prud-
homme, en ce temps-là. Ses vers
qui, plus tard, au cours des po-
lémiques symbolistes, furent quali-
fiés de « pipi incolore» me causaient
un réel plaisir. J'en goûtais la sensi-
bilité délicate et la tendre. sentimen-
talité, la subtilité ingénieuse et par-
fois la réelle beauté. Les Solitu-
des, les Vaines tendresses avaient
été de mes premières lectures. Dès le
collège, j'avais eu en mains ces recueils
alors. célèbres et qui étaient fort ap-
préciés des lettrés. Aimer Sully Prud-
homme était même alors «bien portée ;
on glissait volontiers dans la corbeille
de noces des jeunes femmes l'un ou
l'autre des volumes, bien reliés, de ce
chantre élégamment mélancolique des
« choses du cœur ». Il n'y avait donc
rien de surprenant à ce qu'un jeune
homme l'admirât. Je ne sais ce que je
répondis à Moréas, mais j'ose espérer
que j'eus le courage de ne pas désa-
vouer l'admiration sincère que je res-
sentais pour l'auteur du Vase brisé.
A ce sentiment d admiration, s'en
joignait un de reconnaissance. Non
seulement j'avais lu et relu Sully
Prudhomme, mais « je le connais-
sais ». Pour un débutant dans les
lettres, avoir approché un écrivain cé-
lèbre, et qu'il tient pour glorieux, est
un événement qui compte et qui prend
même une importance singulière. Cet
événement, je le devais à la bonne
grâce de Sully Prudhomme. Il avait
été ma « première visite ». Il était le
premier poëte qui m'eût tendu la main.
C'était à lui que « le premier » j'avais
remis le pauvre petit cahier qui con-
tenait mes premiers vers. A cette épo-
que, je ne connaissais ni José-Ma-
ria de Heredia, ni Stéphane Mallar-
mé, ni Paul Verlaine, ni Moréas pour
qui je n'étais pas même encore « celui
qui admire Sully Prudhomme » et
c'était avec une émotion dont je me
souviens que je m'étais présenté chez
lui, muni d'une lettre d'introduction si-
gnée d'une de ses amies.
A cette époque, Sully Prudhomme
habitait Faubourg-Saint-Honoré. La
maison qui porte, je crois, le n° 80
ou 82, est située presque en face de
l'Elysée. Maison bourgeoise certes et
de bon aspect, car Sully Prudhomme
n'avait rien d'un bohème. Une hono-
rable aisance lui assurait une exis-
tence confortable. Cela se voyait dès
l'escalier dont un tapis de couleur fon-
cée recouvrait les marches que de-
vaient monter, avec une émotion bien
différente de la mienne, les candidats
académiques, car Sully Prudhomme
figurait parmi les Quarante, mais ce
n'était pas cette qualité qui m'impres-
sionnait. Ce n'était pas vers l'acadé-
micien que j'allais, c'était vers le poëte
et ce poëte, comment allait-il accueillir
ce pauvre petit rimeur inconnu qui, en
ce moment, faisait résonner le timbre
de la porte dont il allait, sa lettre d'in-
troduction à la main, voir s'ouvrir le
battant ?
L'attente ne fut pas longue, et
bientôt j'eus devant moi une gou-
vernante d'âge canonique qui prit
poliment l'enveloppe que je lui
tendais et me fit entrer dans un
petit salon où elle me laissa seul.
C'était une pièce assez sombre. Au
mur, quelques cadres dont l'or brillait
vaguement. Sur le parquet, luisant et
bien ciré, étaient étendus des carrés
de tapis d'Orient. Sur la cheminée, re-
couverte d'un dessus en velours, je re-
marquai, posées, deux mains de marbre
aux doigts entrelacés dans une étreinte
sans doute amoureuse, ou à tout le
moins - sentimentale, et, en regardant
ces mains unies en leur immobilité ami-
cale ou passionnée, emblème élégiaque
ou souvenir de quelque tendre réalité,
je songeais à tant de vers où le poëte
des Solitudes avait chanté ces « vaines
tendresses » à l'éternité desquelles
croient les amoureux et les amants
jusqu'au jour où ils en constatent avec
douleur ou mélancolie l'inévitable fra-
gilité.
J'en étais à ces réflexions quand une
porte s'ouvrit. Une voix très douce
prononça quelques paroles de bien-
venue et je me trouvai assis # en
face du maître du logis, qui, ins-
tallé derrière son bureau, déposait,
parmi les papiers qui l'encombraient,
la lettre que je lui avais remise. Ce
fut alors que je le regardai. Un noble
visage aux traits réguliers me considé-
rait de ses yeux indulgents. Dans une
barbe grisonnante une bouche sérieuse
souriait. La physionomie avait une
expression de gravité et de bonté. Par-
fois la main fine faisait un geste. Les
cheveux un peu longs couvraient le col
d'un veston de velours noir ourlé d'une
ganse de soie: Lerpropos étaient ceux
qu'un maître peut adresser à un jeune
homme timide qui lui avoue qu'il « fait
des vers » et qu'il est venu lui deman-
der conseil. Des visites comme la mien-
ne, Sully Prudhomme avait dû en re-
cevoir bien souvent. Bien souvent on
avait dû lui confier de ces humbles ca-
hiers où les poëtes en herbe griffon-
nent ou calligraphient leurs premiers
essais. Les miens, il promettait de les
parcourir. Ce fut sur cette promesse
que je me levai pour prendre congé. Un
pas un peu lourd m'accompagna à tra-
vers le salon. Debout, Sully Prudhom-
me était de taille moyenne, un peu
corpulent. J'emportai l'image du noble
et affable visage, aux traits réguliers,
aux beaux yeux indulgents et tristes,
où il y avait de la douleur et de la
pensée.
- Une lettre, d'une minuscule et élé-
gante écriture, me ramena assez sou-
vent au logis du Faubourg-Saint-Hono-
ré. Sully Prudhomme y encourageait
mes premiers essais et il fit bon accueil
à deux minces plaquettes où je les
avais réunis : les Lendemains et.Apai-
sement. Il voulut bien leur reconnaître
quelques qualités, mais quand je pu-
bliai Poëmes anciens et Romanesques,
il me manifesta, très amicalement
d'ailleurs, une vive désapprobation.
Certaines nouveautés l'y choquaient
profondément. Sully Prudhomme con-
sidérait l'alternance des rimes mascu-
lines et féminines comme une des rè-
gles indispensables de la prosodie. Il
blâmait celles où s'associaient des sin-
guliers et des puriels.Il blâmait l'hia-
tus, réprouvait l'emploi de l'assonan-
ce. Quant au vers libre, il y voyait une
hérésie criminelle, une simple mons-
truosité. Sur ces questions, le doux et
tendre élégiaque était intransigeant.
Sully Prudhomme avait l'esprit didac-
tique et la prosodie classique lui sem-
blait intangible. Il la pratiquait rigou-
reusement et la défendait opiniâtré-
ment. Ce sujet lui faisait oublier ses
plus intimes et ses plus hautes préoc-
cupations, ses rêveries pascaliennes,
ses travaux de métaphysique et de phi-
losophie, aussi bien le sentiment que
la mathématique. Sully Prudhomme
était un prosodiste enragé. Je ne pou-j
vais qu'écouter respectueusement les
reproches, qu'il m'adressait et j'aurais
bien voulu obéir à ses observa-
tions. Plus tard, j'ai reconnu le bien-
fondé de certaines et j'ai constaté
l'erreur de plus d'une des nouveautés
qui me paraissaient alors essentielles.
Ce différend m'éloigna quelque peu du
poëte sincèrement admiré et que je re-
grettais de contrister, mais à qui je ne
pouvais cependant sacrifier des prati-
ques poétiques que je jugeais nécessai-
res à l'expression rythmique de ma
pensée.
- Ces questions de forme avaient pour
Sully Prudhomme une importance
vraiment excessive et il apportait à les
discuter une nervosité maladive. Je
m'en aperçus dans une occasion que je
vais rapporter et qui fut ma dernière
rencontre avec le poëte que je n'avais
pas cessé d'admirer, comme au temps
où Moréas m'en faisait reproche, mais
avec qui j'évitais de me mettre en con-
tradiction. Cette rencontre se produi-
sit au mariage de l'un des enfants d'Al-
bert Sorel. Le grand historien, qui
exerçait alors la fonction de secrétaire
général de la présidence du Sénat, ha-
bitait au Petit Luxembourg où il y
avait, ce jour-là, nombreuse et bril-
lante réunion. Après avoir salué les
jeunes mariés, j'allais prendre congé
d'Albert Sorel quand quelqu'un vint me
prévenir que Sully Prudhomme dési-
rait me parler. Il s'était retiré un peu
à l'écart, dans un petit salon, car, à
cette époque, il souffrait déjà de la
cruelle maladie dont il devait mourir
quelques années plus tard en d'atroces
souffrances. Déjà, il marchait diffici-
lement, aussi fut-ce assis sur un divan
que je le trouvai. Il avait vieilli et
s'était alourdi, mais le noble visage
exprimait toujours la même bonté sé-
rieuse et la voix avait toujours la mê-
me douceur persuasive, son même tim-
bre un peu anxieux et voilé. Cepen-
dant, Sully Prudhomme m'avait fait
asseoir auprès de lui, et il avait
tout de- suite abordé la « ques-
tion brûlante » avec une insis-
tance plus passionnée que de cou-
tume. Ce n'étaient plus des con-
seils qu'il m'adressait ; c'était une
véritable sommation, et une som-
mation qui, à mon extrême con-
fusion, devenait presque une sup-
plique, presque une prière. De mon re-
tour à la forme classique, il me faisait
plus qu'un devoir esthétique, un de-
voir de conscience. Mon obstination
dans l'hétérodoxie prosodique était
coupable et il me rappelait au respect
de la règle, au nom des principes éter-
nels de la poésie. J'étais dans un cruel
embarras et ne savais comment résis-
ter à cet assaut. Je lisais sur ce beau
visage d'homme âgé une vraie souf-
france morale et aussi l'exaltation d'un
malade. J'étais à la fois ému et navré.
J'aurais voulu pouvoir satisfaire à ce
vœu, obéir à ce rappel, rassurer cette
anxiété, mais je n'y pouvais répondre
par une promesse qui eût été un enga-
gement auquel il ne m'était pas possi-
ble de souscrire; et je n'eusse voulu,
pour rien au monde, duper par de vai-
nes paroles le poëte des Vaines ten-
dresses.
Depuis lors, je n'ai plus revu Sully
Prudhomme. Retiré en sa retraite de
Châtenay, il y a achevé douloureuse-
ment sa noble vie, mais son souvenir
m'est resté cher.
Henri de RÉGNIER,
de l'Académie française.
DISQUE
On est bien forcé en ce moment de pen-
ser à Dickens, puisque le nom d'aucun
écrivain français n'est associé à la beauté
et au mystère de Noël. Notre intelligence
a tout découvert, sauf la légende, qui nous
est aussi étrangère que le vol plané à une
carpe. Or, la légende, qu'est-ce, sinon une
ligne qui, partie d'une vérité, revient à
cette vérité après avoir fait le tour du
ciel ? De ces circuits aériens nous n'avons
que faire, nous préférons les traditions.
Elles cheminent sur des routes pavées de
bonnes intentions. Avec les légendes, tout
est à craindre, à commencer par la foi.
Avec les traditions, rien à redouter. C'est
du solide, du tout fait. de la haute confec-
tion. Noël, chez nous, c'est le manteau
d'astrakan des vieilles dames. Un place-
ment. Un meuble. Seulement, il ne faut
pas trop secouer à cause des mites.
Notre tradition à nous, comporte deux
séries : une pour i'' •xmrres, une pour
les riches. Les gens pauvres vont à la
messe, parce que croire en Dieu est le der-
ilier luxe qui échappe encore à une taxe.
Les gens riches vont an restaurant pour
manger arec ostentation des choses noires.
On mange beaucoup de noir à Noël. L'ac-
cès du. boudin aux tables coûteuses n'a pas
d'autres explications ce soir-là. Il est noir,
noir comme Ralthazar, romme le caviar,
comme les truffes et comme l'esprit des
convives quand l'aube point.
Et pendant que les parents prient ou
mangent, les enfants imaginatifs inven-
tent tout éveillés leurs futurs souvenirs
des soirs de ¡roi;!. et les autres enfants rê-
vent de meecanos.
Cependant, dissémines parmi la foule,
ne se connaissant pas, et se reconnais-
sant, errent, quels qu'ils soient, ceux qu'a-
nime l'esprit me me de Soël,
Comme Dickens, iU ont senti, compris,
aimé, rèré. inventé Novi. Leurs vêtements,
comme ceux de Dickens, fleurent le houx,
la neifle et les épices. Leur cœur est un
arbre enflammé. Ils s-' -en! le chant de
la bûche qui brûle, coiffée d'or comme
Jason. Ils .'if1,l'('l/f la douceur de l'dtre de-
vant lequel sont assis pour jamais, la
main dans la main, Olivier Tuâst et Nell.
Ils entendent dans le ciel gelé éclater les
étoiles, et. s'ouvrir les c/fichrs, et fleurir
le chant des enfants. Us pardonnent à
Scrooge, écoutent le yriTlon, rient avec
Pickwick et caressent le," cheveux de Tom.
Evadés d'un momie gui les répudie, car
ils ne savent pas se conformer à ses lois
quotidiennes, leur domaine est celui des
êtres imaginaires, leur véritable maison
est cette crèche brune sucrée de givre
qu'on vend dans les magasins pour t
francs. -
Leur place est entre l'âne et le bœuf
puisqu'ils sont. cela va de soi, membres
de l'A..4. Et ils trouvent tout naturel que
leur Dieu soit né sur la paille, puisque
c'est sur la pailll qu'ils mourront.
Germaine BEAUMONT.
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Les Nouvelles de l'Enfance
A LA 10e PAGE :
Les Nouvelles scientifiques
A LA 14e PAGE :
Les Nouvelles Littéraires au spectacle
UN GRAND ECRIVAIN EUROpEEN
Une heure avecNeel Ooff
par FRÉDÉRIC LEFÈVRE
Neel Doff, princesse des écrivains non conformistes. Mon père,
gendarme d'opérette. Laurent Tailhade, mon premier lee:
teur. Reconnaissance à Lugné=Poe. Visite à Mirbeau.
Je m'imaginais je ne sais pourquoi que
Neel Doff, qui est la plus justement célè-
bre des femmes écrivains d'Europe et du
monde habitait un village perdu au fond
de la Hollande.
Et voilà que je reçois samedi un nou-
veau livre d'elle, composé de deux gran-
des nouvelles Elva, qui donne son titre
au volume et Dans nos bruyères. Aucune
dédicace mais une carte avec l'adresse
de l'auteur, à Bruxelles. Pas une minute
d'hésitation. (Le premier train partait une
demi-heure plus tard * à deux heures et
demie, je sonnais chez Neel Doff qui habite
le quartier de la porte de Namur.
J'étais ému comme aux plus grands
jours. Neel Doff n'aurait-elle pas dû depuis
longtemps prendre place dans ma galerie
d'Heures avec. entre Thomas Hardy. l'au-
teur de Jude l'obscur et de Tess d'Urber-
ville, près de qui j'avais eu la chance de
passer une journée inoubliable dans sa
villa de Max Gâte, à Dorchester, quelques
années avant sa m it, et Johan Bojer ou
tlaniuz ?
Neel Doff fait partie de la phalange peu
nombreuse des écrivains authentiques,
pour qui ecrire est une nécessité et un
acte, un acte nécessaire, le plus souvent
un acte révolutionnaire, un acte de révolte
contre les bassesses et les médiocrités
d'une existence si dure au plus grand
nombre.
Neel Doff, la princesse des écrivains non
conformistes.
Jours de famine et de détresse, Contes
farouches, Keetje, Keetje Trottin, Ange-
linette. Campine, Elva, sept livres, sept
chefs-d'œuvre..
&. C ç
Je suis introduit par une femme de
chambre flamande qui s'exprime difficile-
ment en français et qui est an.s doute la
remplaçante d'Elva. Elle a, en effet, l'aiir
beaucoup trop grave pour quo je recon-
naisse en elle la petite bonne par usurpa-
tion de fonctions qui a donné son nom au
dernier livre de la grande romancière.
Simple, gaie, alerte, souriante, Neel Doff
m'attend dans son grand cabinet de
travail du premier étage. Au mur, des
affiches encadées de Toulouse-Lautrec,
patées de 1894 et 1895 : May Milton,
May Bedford. qui chantait au Chat-Noir,
Jane Avril, du Jardin de Paris. Une au-
tre, la plus belle peut-être, est une affi-
che de publicité pour un livre, Babylone
d'Allemagne, par Victor Joze. chez tous les
libraires ! Je ne peux détacher mes yeux
de ces magnifiques uhians. Au premier
plan, un officier athlétique tourne vers
nous une tête, arrogante comme il sied. 1
Les croupes des chevaux qui disparais-
sent luisent étrangement. Je songe à la
gloire et à Victor Joze. Victor Joze esv
mort, bien mort, Neel Doff est immor
telle, et c'est le roman mort-né die Victc
Joze qui fut révélé aux masses par Fim
mortel Toulouse-Lautrec. Ironie du sort 1
Le livre, occasion et objet de l'affiche, u.
sombré à jamais dans les limbes des ""*•
teurs sans personnalité, tandis cpie x
che est toujours là, qui nous émer""
témoigne une fois de plus qu'un
artiste sait demeurer fidèle dans 1
choses comme dans les grande:
pour lui, il n'y a pas de genres i
mais uq devoir constant de dem
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