Titre : France-Maroc : revue mensuelle illustrée : organe du Comité des foires du Maroc / directeur Alfred de Tarde
Auteur : Comité des foires du Maroc. Auteur du texte
Éditeur : [s.n.] (Rabat)
Date d'édition : 1922-02-01
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32777958s
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
Format : Nombre total de vues : 6556 Nombre total de vues : 6556
Description : 01 février 1922 01 février 1922
Description : 1922/02/01 (A6,N63)-1922/02/28. 1922/02/01 (A6,N63)-1922/02/28.
Description : Collection numérique : Originaux conservés à... Collection numérique : Originaux conservés à l'INHA
Description : Collection numérique : Bibliothèque Francophone... Collection numérique : Bibliothèque Francophone Numérique
Description : Collection numérique : Zone géographique :... Collection numérique : Zone géographique : Afrique du Nord et Moyen-Orient
Description : Collection numérique : Thème : L'histoire partagée Collection numérique : Thème : L'histoire partagée
Description : Collection numérique : Protectorats et mandat... Collection numérique : Protectorats et mandat français
Description : Collection numérique : Bibliothèque Diplomatique... Collection numérique : Bibliothèque Diplomatique Numérique
Description : Collection numérique : Arts Collection numérique : Arts
Description : Collection numérique : Littérature Collection numérique : Littérature
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bpt6k61202228
Source : Bibliothèque de l'INHA / coll. J. Doucet, 2010-103818
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 07/02/2011
LES PORTES DE FÈS
Fés-Bab Seha
Ma curiosité d e
nouvelle arrivée m'at-
tarde volontiers aux
pertes de la ville.
Elles ont chacune
leur intérêt propre.
D'ailleurs, il me
semble qu'ici, plus
que partout peut-être,
c'est au contact des
gens et des choses du
dehors que les traits
caractéristiques de ceux de la cité se dessinent et que
les contrastes s'accusent. C'est enfin, je dois l'avouer,
un peu de paresse. La ville est si extraordinairement
compliquée et son mouvement si intense que je
m'imagine à présent qu'elle me fatigue et qu'elle est
possible seulement pour ceux qui ont revêtu, comme
une cuirasse la tranquillité des gens d'Islam: — cette
tranquillité si totale que l'on comprend pourquoi,
lorsqu'elle vient à leur manquer, toute la fougue
latente de leur sang éclate en des manifestations
effrénées qui ne laissent pas d'être pour moi un peu
inquiétantes ; puis, l'accès éteint, dévoré par sa propre
ardeur, quel beau calme, quelle merveilleuse impassi-
bilité ! Mon désir de m'harmoniser avec le décor où
je vis ne réussira guère, je le crains, à abolir en moi
cette inquiétude de l'esprit aussi déplacée, aussi
baroque que le sont ici toutes nos autres habitudes
européennes. C'est pourquoi, afin de moins souffrir
de n'être pas, pour la mieux comprendre et la mieux
aimer, un de ces Fassi au visage pâle et à l'imposante
allure, je vais vers les portes comme le néophyte qui
a pénétré trop tôt dans le temple et qui, tout à coup se
rappelant qu'il n'a pas encore reçu l'eau lustrale, fuit
vers le parvis où il s'arrête, tout saisi de son indignité
et en proie à « l'horreur sacrée ».
Je vais de l'une à l'autre par les chemins extérieurs,
égarés parmi les tombes éparses des cimetières ou
musant au long d'un capricieux oued. Mes préfé-
rences sont incertaines. C'est souvent la complicité de
l'heure, souriante ou pénible, qui me les fait aimer
tour à tour d'une dilection particulière, un peu timide
devant les unes, compatissante pour les autres. Car
il en est de privilégiées, celles de l'ost et du plaid;
les citadines ont su imposer leur droit à la beauté;
d'autres sont rudes ; et parmi les humbles, il y a des
réprouvées auxquelles notre venue même n'a pas pu
enlever cet air lamentable que leur ont donné des
siècles d'ignominie.
Les premières sont pour moi comme de vieilles
dames, encore dédaigneuses malgré l'indulgence de
leur grand âge, qui consentiraient à me parler de leurs
souvenirs glorieux. Et moi, chétive, je ne me lasse
pas d écouter ce muet langage dont le charme est fait
d un parfum de passé, non ce parfum fané de
bergamote des bonheur du jour retrouvés aux boudoirs
de nos aïeules, mais un parfum oriental, musqué et
pimenté, où les plus délicates essences se mêlent à
1 odeur de la poudre et du sang. Et l'ivresse qu'appor-
tent ces effluves est telle que je ne sais plus bien si je
rêve de légende ou d'histoire, d'ici ou d'ailleurs, et
si le voile qui passe sous mes yeux enveloppe une
quelconque Fatma ou dérobe jalousement aux regards
une héroïne des Mille et une nuits !
Celles qui ont ce pouvoir magique évoquent les
grands féodaux. C'est Bab Segma la solennelle qui
prête son cadre encore grandiose, quoique découronné
de ses hautes tours mérinides, à toutes les réceptions
officielles. Elle est si majestueuse ! Pourtant, un grand
arc, une voûte profonde, des créneaux, rien de plus;
mais on se sent sur une voie triomphale et le nom de
Lalla Segma ne réussit pas à adoucir l'écho du
tumulte guerrier qu'on croit y entendre encore. —
Par delà le méchouar aux murailles crénelées, Bab
Seba, sa soeur jumelle, est moins belliqueuse, mais
elle n'en est pas moins solennelle, car c'est l'imposant
décor du tribunal du Pacha. En face, les portes du
Dar-El-Maghzen semblent jalouses de leur privilège
de gardiennes et dédaigneuses de la popularité de
Bab-Bou-Jeloud. — Avec son décor nouvellement
restauré où les bleus glacés de vert dessinent mille
arabesques d'une richesse infinie, la coquette est
consciente de son élégance citadine que caressent
amoureusement les jeux de la lumière. Elle est
somptueuse comme une courtisane parée quand elle
s'offre aux regards par delà le triste méchouar tout
bossue, qui a l'air d'être maudit et lorsqu'elle encadre
dans sa ligne gracieuse le minaret de Sidi Lezzaz
couronné d'un nid de cigognes et la très vénérée
Bou Anania. Ici point de sang ni de cliquetis d'armes.
Bab-Bou-Jeloud est toute pacifique et inspire la gaîté.
Aussi est-elle toujours très entourée. Les petits cafés
maures s'accroupissent à ses pieds, les voitures lui
amènent sans cesse des visiteurs et, de l'autre côté,
le mouvement intense du Talaa l'anime tout le jour
de ses cris, de ses bruits variés au milieu desquels
chante parfois la note d'un « rbab » ou la voix cassée
d'un vieux mendiant.
Tout autre est Bab Guissa la farouche qui se dérobe
à la route et du fond de son ravin guette obstinément
le Nord et ses turbulentes tribus. Elle emmène,
comme en le cachant, le chemin jusqu'au pied de la
mosquée et le fait dévaler, à travers un faubourg
campagnard tout peuplé de bourricots, vers le fon-
douk El Ihoudi et le bruyant quartier des souks. Elle
est très fruste et si vieille, Bab Guissa, que, par les
beaux clairs de lune, les fantômes qui rôdent autour
d'elle doivent s'en aller visiter les grandes ombres
des tombeaux mérinides, et par le chemin des
carrières, parmi les grottes, au long du rempart,
s'aventurer jusqu'à Bab-Mahrouk. —■ Rude aussi,
Bab-Mahrouk dont le nom évoque les bûchers de
jadis et qui se couronnait de têtes fraîches coupées,
bien pacifique maintenant que les vanniers tressent
leurs corbeilles vers la casbah Filala et que les pigeons
roucoulent sous sa voûte. Chaque jeudi lui ramène
une grande activité avec un marché qui s'établit aux
bords de la route parmi les tombes, avec pour fond de
décor les carrières où croissent entre les pierres,
oliviers et figuiers, taches vertes sur fond rouge,
couronné par le Bordj Nord qui se détache en jaune
clair sur le ciel bleu. Puis conteurs, marchands
d'épices et charlatans une fois en allés, elle retombe
dans sa tranquillité. De l'autre côté de la ville, Bab
Fétouh est une brave campagnarde. Elle fait songer
aux hobereaux vieillis parmi les gens simples et les
choses sans complication. Elle n'a aucune superbe.
Fés-Bab Seha
Ma curiosité d e
nouvelle arrivée m'at-
tarde volontiers aux
pertes de la ville.
Elles ont chacune
leur intérêt propre.
D'ailleurs, il me
semble qu'ici, plus
que partout peut-être,
c'est au contact des
gens et des choses du
dehors que les traits
caractéristiques de ceux de la cité se dessinent et que
les contrastes s'accusent. C'est enfin, je dois l'avouer,
un peu de paresse. La ville est si extraordinairement
compliquée et son mouvement si intense que je
m'imagine à présent qu'elle me fatigue et qu'elle est
possible seulement pour ceux qui ont revêtu, comme
une cuirasse la tranquillité des gens d'Islam: — cette
tranquillité si totale que l'on comprend pourquoi,
lorsqu'elle vient à leur manquer, toute la fougue
latente de leur sang éclate en des manifestations
effrénées qui ne laissent pas d'être pour moi un peu
inquiétantes ; puis, l'accès éteint, dévoré par sa propre
ardeur, quel beau calme, quelle merveilleuse impassi-
bilité ! Mon désir de m'harmoniser avec le décor où
je vis ne réussira guère, je le crains, à abolir en moi
cette inquiétude de l'esprit aussi déplacée, aussi
baroque que le sont ici toutes nos autres habitudes
européennes. C'est pourquoi, afin de moins souffrir
de n'être pas, pour la mieux comprendre et la mieux
aimer, un de ces Fassi au visage pâle et à l'imposante
allure, je vais vers les portes comme le néophyte qui
a pénétré trop tôt dans le temple et qui, tout à coup se
rappelant qu'il n'a pas encore reçu l'eau lustrale, fuit
vers le parvis où il s'arrête, tout saisi de son indignité
et en proie à « l'horreur sacrée ».
Je vais de l'une à l'autre par les chemins extérieurs,
égarés parmi les tombes éparses des cimetières ou
musant au long d'un capricieux oued. Mes préfé-
rences sont incertaines. C'est souvent la complicité de
l'heure, souriante ou pénible, qui me les fait aimer
tour à tour d'une dilection particulière, un peu timide
devant les unes, compatissante pour les autres. Car
il en est de privilégiées, celles de l'ost et du plaid;
les citadines ont su imposer leur droit à la beauté;
d'autres sont rudes ; et parmi les humbles, il y a des
réprouvées auxquelles notre venue même n'a pas pu
enlever cet air lamentable que leur ont donné des
siècles d'ignominie.
Les premières sont pour moi comme de vieilles
dames, encore dédaigneuses malgré l'indulgence de
leur grand âge, qui consentiraient à me parler de leurs
souvenirs glorieux. Et moi, chétive, je ne me lasse
pas d écouter ce muet langage dont le charme est fait
d un parfum de passé, non ce parfum fané de
bergamote des bonheur du jour retrouvés aux boudoirs
de nos aïeules, mais un parfum oriental, musqué et
pimenté, où les plus délicates essences se mêlent à
1 odeur de la poudre et du sang. Et l'ivresse qu'appor-
tent ces effluves est telle que je ne sais plus bien si je
rêve de légende ou d'histoire, d'ici ou d'ailleurs, et
si le voile qui passe sous mes yeux enveloppe une
quelconque Fatma ou dérobe jalousement aux regards
une héroïne des Mille et une nuits !
Celles qui ont ce pouvoir magique évoquent les
grands féodaux. C'est Bab Segma la solennelle qui
prête son cadre encore grandiose, quoique découronné
de ses hautes tours mérinides, à toutes les réceptions
officielles. Elle est si majestueuse ! Pourtant, un grand
arc, une voûte profonde, des créneaux, rien de plus;
mais on se sent sur une voie triomphale et le nom de
Lalla Segma ne réussit pas à adoucir l'écho du
tumulte guerrier qu'on croit y entendre encore. —
Par delà le méchouar aux murailles crénelées, Bab
Seba, sa soeur jumelle, est moins belliqueuse, mais
elle n'en est pas moins solennelle, car c'est l'imposant
décor du tribunal du Pacha. En face, les portes du
Dar-El-Maghzen semblent jalouses de leur privilège
de gardiennes et dédaigneuses de la popularité de
Bab-Bou-Jeloud. — Avec son décor nouvellement
restauré où les bleus glacés de vert dessinent mille
arabesques d'une richesse infinie, la coquette est
consciente de son élégance citadine que caressent
amoureusement les jeux de la lumière. Elle est
somptueuse comme une courtisane parée quand elle
s'offre aux regards par delà le triste méchouar tout
bossue, qui a l'air d'être maudit et lorsqu'elle encadre
dans sa ligne gracieuse le minaret de Sidi Lezzaz
couronné d'un nid de cigognes et la très vénérée
Bou Anania. Ici point de sang ni de cliquetis d'armes.
Bab-Bou-Jeloud est toute pacifique et inspire la gaîté.
Aussi est-elle toujours très entourée. Les petits cafés
maures s'accroupissent à ses pieds, les voitures lui
amènent sans cesse des visiteurs et, de l'autre côté,
le mouvement intense du Talaa l'anime tout le jour
de ses cris, de ses bruits variés au milieu desquels
chante parfois la note d'un « rbab » ou la voix cassée
d'un vieux mendiant.
Tout autre est Bab Guissa la farouche qui se dérobe
à la route et du fond de son ravin guette obstinément
le Nord et ses turbulentes tribus. Elle emmène,
comme en le cachant, le chemin jusqu'au pied de la
mosquée et le fait dévaler, à travers un faubourg
campagnard tout peuplé de bourricots, vers le fon-
douk El Ihoudi et le bruyant quartier des souks. Elle
est très fruste et si vieille, Bab Guissa, que, par les
beaux clairs de lune, les fantômes qui rôdent autour
d'elle doivent s'en aller visiter les grandes ombres
des tombeaux mérinides, et par le chemin des
carrières, parmi les grottes, au long du rempart,
s'aventurer jusqu'à Bab-Mahrouk. —■ Rude aussi,
Bab-Mahrouk dont le nom évoque les bûchers de
jadis et qui se couronnait de têtes fraîches coupées,
bien pacifique maintenant que les vanniers tressent
leurs corbeilles vers la casbah Filala et que les pigeons
roucoulent sous sa voûte. Chaque jeudi lui ramène
une grande activité avec un marché qui s'établit aux
bords de la route parmi les tombes, avec pour fond de
décor les carrières où croissent entre les pierres,
oliviers et figuiers, taches vertes sur fond rouge,
couronné par le Bordj Nord qui se détache en jaune
clair sur le ciel bleu. Puis conteurs, marchands
d'épices et charlatans une fois en allés, elle retombe
dans sa tranquillité. De l'autre côté de la ville, Bab
Fétouh est une brave campagnarde. Elle fait songer
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